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18 avenue Alphonse-de-Neuville (Garches - Hauts-de-Seine)


Il y a quelques semaines, j�ai �voqu� l��tonnante analogie entre un joli petit �cottage� de Suresnes et une villa �difi�e par Guimard � Garches, quelques ann�es auparavant. Me souvenant ne pas avoir vu cette �curiosit� depuis des ann�es, j�y suis all� peu de temps apr�s. Et pris un peu la pluie pour vous ! Mais la ballade, vous le verrez, n��tait pas inutile (1).
Le spectacle de cette maison est �videmment toujours aussi douloureux. Certes, depuis la rue, on en reconna�t parfaitement les volumes, con�us par Guimard comme des cubes parfois pos�s les uns sur les autres en porte-�-faux, jusqu�� n�cessiter quelques surprenants esseuliers pour soutenir des d�bordements particuli�rement audacieux. Mais tout le d�cor a disparu : les ouvertures ont �t� enti�rement refaites - et plut�t r�duites qu�agrandies -, leurs entourages de pierre supprim�s, les ferronneries d�truites, les toitures ing�nieuses remplac�es par une couverture �quivalente par la fonction, mais tr�s simple et d�une banalit� confondante. Le tout a �t� b�tonn�, jusqu�au sublime garde-corps en m�tal de la terrasse, �chang� contre une balustrade en ciment du plus cruel effet. Evidemment, c�t� jardin, toute trace d�Art Nouveau a �t� aussi volontairement �limin�, en particulier les �tonnantes b�quilles de bois qui supportaient un grand balcon sur toute la hauteur de l��difice. On pourra apprendre, ici ou l�, que subsistent un vitrail, une grille de soupirail, la mosa�que du vestibule, ou m�me l�escalier tout entier. On s�en r�jouira, mais pas au point d�accepter la perte du reste, beaucoup plus cons�quent !


Malgr� cet �tat des lieux d�sesp�rant, une visite � Garches appara�t fort instructive. Car toute maison s�appr�cie aussi dans son environnement. Et celle-ci, aujourd�hui devenue la villa �Beauvoir� (2), b�n�ficie d�un cadre vraiment magnifique, dans le creux d�une belle courbe, au milieu d�une rue tr�s tranquille, et continue � jouir de son fantastique panorama, m�me si le quartier, depuis 1899, s�est beaucoup construit. L�architecte a probablement imagin�, en insistant sur le caract�re profond�ment m�di�val d�une maison surgissant au d�tour d�un virage, la surprise que son �castel� provoquerait chez ceux qui le d�couvriraient. Et c�est vrai : malgr� l��tat fantomatique de la maison proprement dite, l�effet est toujours aussi saisissant, gr�ce � la conservation, inesp�r�e, de sa grille d�entr�e, sauvage, mena�ante, formant comme une s�rie de vagues se gonflant avant de d�ferler. Il n�est pas hasardeux d�en parler comme du chef-d��uvre de Guimard dans ce domaine pr�cis, la grille du Castel Henriette, � S�vres - r�alis�e � la m�me �poque -, ayant �t�, en comparaison, d�une sagesse presque trop sage. Il y a vingt ans, la cl�ture de Garches n��tait pas visible : le lierre, plant� au moment m�me de la construction, la cachait enti�rement. Aujourd�hui, elle est non seulement parfaitement d�gag�e, mais elle para�t aussi soigneusement entretenue, m�me si elle est � l�heure actuelle peinte en deux tons diff�rents...
En cherchant un peu � conna�tre l�histoire de cette maison, on s�aper�oit rapidement qu�il y existe des failles et des erreurs. Il nous faut donc reprendre, sommairement, tous les �l�ments du dossier. Et avec l�aide des trente-trois dessins conserv�s pour cette maison dans le fonds Guimard du mus�e d�Orsay.


D�abord, son nom et sa commanditaire. On a parfois appel� la maison �Castel Canivet� (nous verrons qu�il pourrait �tre logique) ou �Modern� Castel� (d�apr�s le titre d�une carte postale ancienne). Mais les rares images d��poque ne montrent, apparemment, aucune plaque ou inscription sur la cl�ture ou son portail qui permettraient de retrouver le nom �officiel� de l��difice. Ainsi, contrairement � la Bluette, au Chalet blanc, au Castel Henriette ou au Castel Val, il se pourrait bien que la maison de Garches n�ait pas eu de nom pr�cis. Sauf, peut-�tre, en septembre 1898, �poque � laquelle une certaine Mme Aoust semble la premi�re commanditaire du �Castel Craon�, pr�cis�ment situ� entre l�avenue Alphonse-de-Neuville et la sente des Ch�taigniers. Sept dessins du fonds Guimard se rapportent � ce premier projet, tous les autres concernant la �propri�t� de Mme M. Canivet�, dont le pr�nom semble avoir M�lanie. Les dessins sont alors dat�s des mois d�avril, septembre et novembre 1899. Malheureusement, aucune de ces dames - ou la m�me, s�il lui arriva de se remarier entre 1898 et 1899, s�offrant ainsi un joli nid d�amour pour elle et son nouveau mari - ne semble appartenir au cercle assez ferm� des commanditaires de Guimard, g�n�ralement li�s entre eux par des rapports de famille ou d�amiti�. Peut-�tre a-t-elle tout simplement rencontr� son futur architecte dans les milieux catholiques qu�il fr�quentait au d�but de sa carri�re. Pour combien de familles la maison, tr�s grande (3), �tait-elle pr�vue ? Peut-�tre, au moins, pour la dame et pour son fils (tr�s hypoth�tique personnage que la litt�rature a parfois �voqu�). Mais sur ce point, aussi, rien n�est certain.
Quand se s�para-t-elle de sa demeure ? En cherchant sur le net, j�ai trouv� un site (4) qui propose la date de 1918. Mme Canivet l�aurait alors revendue � Jacques-Georges L�vy, qui fut l�un des premiers amants d�Arletty. L�information confirmerait donc - ce que je savais d�j� -, que la com�dienne a habit� le Modern� Castel. D�ailleurs, la page trouv�e sur internet cite quelques lignes d�une interview o� la maison est clairement �voqu�e : �J'avais � Garches une tr�s belle maison, modern style. L�, j'ai �t� g�t�e... Elle existe toujours. On avait une tr�s belle vue sur Paris et sur le bois de Boulogne (5), avec l'observatoire de Meudon en face. Cette villa �tait l'�uvre de Guimard, quant � la d�coration, c'est Louis Majorelle (6) qui s'en �tait occup�. Des signatures ! La chambre � coucher (en acajou cerise orn�e de fleurs de lotus en cuivre) a �t� expos�e aux Arts-d�cos en 1933. Elle est toujours au mus�e. A Garches, j'avais Coco Chanel et Henry Bernstein pour voisins."
Quelque chose se passe ensuite, entre 1936 et 1938, la villa �tant alors devenue une maison de repos. Selon le bel ouvrage de Jean-Pierre Lyonnet et Bruno Dupont, �Guimard perdu�, l��difice aurait alors �t� agrandi d�une trav�e. A propos des photographies de cette �poque qui y sont reproduites, les auteurs parlent d�une imitation malhabile du style de Guimard. Mais leur jugement est fond� sur l�analyse de clich�s d�une qualit� m�diocre, et sans consid�rer qu�� cette date, personne ne se serait amus� � pasticher l�Art Nouveau, d�j� consid�r� comme vieillot, ridicule et vulgaire. Selon le m�me ouvrage, la maison aurait enfin subi, apr�s la Seconde Guerre mondiale, le traitement que nous devons d�plorer aujourd�hui.

Maintenant, venons-en aux constatations, qui nous viennent de la merveilleuse grille de cl�ture. De part et d�autre du grand portail d�entr�e - aujourd�hui tristement remplac� par des poteaux en b�ton et des portes en bois, d�un d�plorable effet... -, le motif de vague formait six trav�es � gauche et sept � droite. A l�extr�mit� de la propri�t�, toujours � droite, deux poteaux encadraient une petite porte �troite. Les cartes postales d��poque permettent, heureusement, de conna�tre l�int�gralit� du d�veloppement de cette cl�ture au moment de son ach�vement. Or, que voyons-nous actuellement ? Nous retrouvons bien les six vagues de gauche et les sept autres de droite, mais ces derni�res sont prolong�es par un autre portail, ravissant, avant les deux piliers et leur petite porte. On doit donc en conclure qu�il y a eu un agrandissement, dont Guimard est l�auteur, car le portail actuellement visible - et contrairement � ce qu�en dit l�ouvrage d�j� cit� -, n�est pas la grande entr�e de ma�tre, qui aurait �t� simplement d�plac�e : il est beaucoup plus bas et ses poteaux de pierre, fort proches de ceux de la Bluette - villa construite � Hermanville, dans le Calvados - sont sym�triques. Or, l�origine, le portail principal permettait l�acc�s aux voitures, mais avait aussi une porte adjacente pour les pi�tons ; le pilier qui les s�parait portait la longue cha�ne d�une sonnette.


L�entr�e de ma�tre a donc disparu, mais elle n�a pas pu �tre simplement d�plac�e et modifi�e, puisque la grille n�a pas �t� amput�e. Un morceau de terrain a donc �t� achet�, sur la droite, � une propri�t� close o� aucune maison n�avait sans doute �t� construite : l��difice aujourd�hui visible � la droite du Castel Craon est modeste, ant�rieur � la Premi�re Guerre mondiale, mais n�anmoins post�rieur � la maison de Mme Canivet. On �difia alors un second portail, � l�usage du gardien, et on d�pla�a la petite porte de service, avec ses deux piliers. Ce travail a �t� fait trop proprement pour ne pas avoir �t� con�u par Guimard lui-m�me. C�est peut-�tre � cette occasion que l�entr�e principale, � l�origine tr�s ajour�e, a �t� renforc�e par des plaques de fer d�coup�. Une observation attentive montre que, malgr� leur d�placement, les deux piliers ont conserv� leur porte d�origine, qui n�est curieusement pas de Guimard. Le jardinier n�avait peut-�tre pas droit � une entr�e dessin�e par le ma�tre, qui aurait ainsi marqu� sa condition subalterne. Cela ne nous �tonnerait pas de ce grand architecte... qui pouvait �tre extraordinairement m�prisant !

A une �poque �videmment post�rieure � la construction de la maison, on �difia donc une maison de gardien - si simple qu�on h�site, aujourd�hui, � la supposer de Guimard lui-m�me -, accompagn�e un agrandissement de la cl�ture de la propri�t�. Il ne serait ainsi pas impossible qu�� cette m�me �poque, une seconde campagne de travaux ait �t� r�alis�e sur la villa elle-m�me, augment�e d�une trav�e lat�rale. L�artiste a plusieurs fois retouch� ses �difices : le Castel Henriette a ainsi �t� modifi�, perdant alors sa curieuse tour, et le Chalet Blanc de Cabourg eut �galement droit � une trav�e suppl�mentaire, perdant alors son nom pour devenir �La Surprise�.

Que s�est-il donc pass� apr�s la guerre de 1914 ? L��tat actuel de la maison, pour la plupart des �tudes relatives � Guimard, daterait du milieu des ann�es 1930, � l��poque o� elle fut transform�e en maison de repos. Il n�y aurait donc pas eu de pr�c�dente atteinte � l�esth�tique initiale de la maison. Or, que montrent les photographies du �Guimard perdu� : une sorte d��trange jardin d�hiver, dont les vitres s�appuient sur le beau balcon d�angle du premier �tage et, surtout, la trav�e suppl�mentaire, que l�ouvrage dit �tre un �pastiche� de Guimard, et que nous pensons au contraire �tre un ajout tardif - vers 1903 - de l�architecte lui-m�me : la forme des ouvertures appartient bien � son vocabulaire, comme le dessin et la nature des nouveaux balcons. Surtout, la jolie d�coration japonisante d�un grand mur de briques, simple et harmonieuse, ne saurait avoir �t� fait par quelqu�un d�autre. On devra donc conclure de l�observation de ces images, que la maison a subi, entre 1899 et 1935, quelques menus am�nagements, principalement destin�s � am�liorer le confort des occupants (le jardin d�hiver) ou la stabilit� de l��difice (affreux soutien en b�ton de l�encorbellement de la trav�e suppl�mentaire ; nouvel �tai, bien disgracieux, d�un �l�ment en saillie, sur la fa�ade sur rue).
La simple �tude d�une grille permet ainsi d�avancer beaucoup de nouvelles hypoth�ses sur l�histoire de la maison. Fort mal connu, et tr�s peu document� (8), le Modern� Castel est malheureusement rest� un chantier presque anecdotique, sur lequel les principales �tudes consacr�es � l��uvre de Guimard ne s�appesantissent jamais. Il en aurait certainement autrement si le temps avait pu nous la transmettre dans un �tat plus satisfaisant ! Longtemps cach�e, sa belle grille ne lui a pas non plus permis de se hausser � la hauteur des chefs-d��uvre, ce qu�il est pourtant, incontestablement. La maison, qui affirmait avec puissance l�origine m�di�vale de l�Art Nouveau, fut certainement l�un des chantiers les plus importants et les plus luxueux de Guimard au cours de ses meilleures ann�es cr�atives, entre 1898 et 1900.


(1) Afin que cet article, un peu d�velopp�, soit suffisamment clair, j�ai enlev�, dans l�article sur Suresnes, les deux images du castel de Garches que j'y avais initialement plac�es, les trouvant plus utiles ici.
(2) On se demandera en vain la raison de cette appellation, sinon une incompr�hension du nom du parc de Beauveau-Craon, dont le lotissement est � l�origine de la construction projet�e par Guimard.
(3) Guimard �tait un sp�cialiste des petites parcelles et des terrains difficiles. Il en r�sulte que, en dehors de cette maison de Garches et du plus tardif h�tel Nozal, ses maisons particuli�res sont en g�n�ral de dimensions tr�s modestes.
(4) Cette page, �www.archi.fr/CAUE92/c/2/p1.htm�, est loin d��tre inint�ressante, mais la notice du Modern Castel est faite de morceaux de textes, emprunt�s � des textes plus anciens (mais sans aucune r�f�rence) et recopi�s avec de vilaines �tourderies qui ne sont pas sans saveur : par exemple, on y apprend qu�Humbert de Romans �tait une famille de commanditaires de Guimard, alors qu�il fut un tr�s aust�re dominicain du XIIIe si�cle, auquel on emprunta le nom pour l�offrir � l��ph�m�re salle de concerts de la rue Saint-Didier.
(5) Il aurait �t� certainement difficile de voir le bois de Boulogne depuis la maison. Arletty �voquait plus certainement le parc de Saint-Cloud, qu�elle avait effectivement � ses pieds.
(5) L�information est tr�s sujette � caution. Que Guimard n�ait pas r�alis� le mobilier de la maison est tr�s probable, d�abord parce qu�aucun meuble, � ce jour, ne semble en provenir ; d�autre part parce qu�il y a tout lieu de croire que la construction de la villa fut, en soi, une d�pense extraordinaire. Aucun dessin de meubles, dans le fonds Guimard du mus�e d�Orsay, ne peut d�ailleurs �tre mis en relation avec la maison de Mme Canivet. Que Majorelle ait �t� l�auteur de cette d�coration, si elle est possible, n�est pas forc�ment cr�dible. Le nom de Louis Majorelle est probablement le premier qu�on prononce pour �voquer un mobilier Art Nouveau... C�est en tout cas la r�f�rence qui vient imm�diatement � l�esprit. Un peu trop facilement, sans doute.
(7) Ce second portail existait peut-�tre d�s l�origine, mais ouvrant sur une autre partie de la propri�t�. L�une des deux cartes postales �Style Guimard� laisse supposer un tr�s grand terrain � flanc de coteau. L�achat d�une nouvelle parcelle sur la rue s�est peut-�tre accompagn� d�une session d�une partie du jardin, difficile � utiliser comme tel � cause de sa tr�s forte pente. On en aura alors profit� pour enlever le petit portail annexe, peut-�tre situ� � l�angle de la rue de la C�te-Saint-Louis et de la sente des Ch�taigniers, o� il aurait pu faire un bien joli effet.
(8) Le mat�riau documentaire se r�sume, en effet, � la trentaine de dessins du fonds Guimard - qui n�offrent pas tous un int�r�t de premier plan - � quelques cartes postales, montrant la villa de fa�on tr�s incompl�te, et aux rares photographies des ann�es 1930 publi�es par Lyonnet et Dupont. Les deux images (n�3 et 14), incluses par l'architecte dans sa s�rie "Le Style Guimard", ont un int�r�t documentaire ind�niable, puisqu'on y trouve la seule vue compl�te de la fa�ade arri�re datant de 1899. Mais il s'agit de photographies de chantier - les fen�tres y sont encore z�br�es au blanc d'Espagne, comme on le fait couramment pour indiquer aux ouvriers que les vitres viennent d'�tre pos�es - et la belle cl�ture n'a donc pas encore remplac� la simple palissade qui fermait la propri�t� pendant la construction.

13 rue Garibaldi (Suresnes - Hauts-de-Seine)


Le hasard m�a r�cemment fait d�couvrir �L�Architecture usuelle�, une assez passionnante revue, dont l�architecte E. Rivoalen fut longtemps le directeur. C�est en 1903 que ce collaborateur tr�s r�gulier de �La Construction moderne� commen�a la publication de ce petit journal mensuel, imprim� � Dourdan, et qui allait para�tre r�guli�rement jusqu�au d�but des ann�es 1920.
La particularit� principale de �L�Architecture usuelle� �tait de s�int�resser aux petites maisons de banlieue, dont la client�le appartenait � la moyenne bourgeoise. Au moins pendant les premi�res ann�es de sa publication, on n�y trouve donc ni palais, ni villas luxueuses, aucun �difice industriel, fort peu d�immeubles parisiens et pratiquement rien en dehors de la r�gion parisienne. Quelques pages y suffisaient � commenter une ou deux constructions, avec des d�tails techniques et financiers, des jugements stylistiques, le tout �tant accompagn� de dessins, de photographies et de plans. L��difice principal de chaque num�ro avait �galement droit � une jolie planche isol�e en couleurs.
Cette revue �voquait ainsi des constructions assez fr�quemment m�pris�es par les grandes revues d�architecture, plus friandes d��difices publics ou d�immeubles urbains. J�en ai pourtant d�j� parl� � propos des �uvres r�alis�es par Maurice Porche � Vincennes. J�y reviens donc pour �voquer un architecte totalement inconnu, et pourtant bien int�ressant : Andr� Chevallier.
En effet, au cours des premi�res ann�es de la revue, cet artiste eut droit � plusieurs publications, notamment de maisons r�alis�es � Saint-Cloud, ce qu�il laisserait peut-�tre entendre qu�il exer�a une partie importante de son activit� dans cette ville. Mais �L�Architecture usuelle� �voqua �galement un petit cottage pour Clamart et commen�a m�me la s�rie, dans sa 13e livraison (ann�e 1904-1905), avec un autre cottage, alors situ� avenue des Couvaloux, � Suresnes. Int�ressons-nous � cette derni�re...


Les documents publi�s pr�sentent une tr�s pittoresque maison, construite en moellons de meuli�re, et prot�g�e de la rue par une tr�s simple cl�ture en bois, dont le joli portail d�entr�e donnait, sur son linteau en carreaux de fa�ence, le nom de la propri�t� - �Ma chaumine� - et celui de l�architecte, en le d�clarant actif � Paris (1). Le texte d�taille les principales caract�ristiques de la maison : �ainsi que le balcon abrit� d�un auvent dont les montants, solidement ancr�s par le pied, supportent tout le syst�me de charpente rustique : c�est, avec le porche ouvert en arc rampant et son contrefort, autant de motifs rationnels, d�id�es aimables ou amusantes, au lieu des caprices tr�s bizarres que d�autres s�ing�nient � formuler, sous pr�texte d�art nouveau pr�tendu. [...] C�est, en un mot, de bonne construction et de l�architecture pittoresque, spirituelle en son absolue rusticit�.�
Il fait peu de doutes que la critique assez vague d�signait, sous le mot �autres�, Hector Guimard et son Modern' Castel (ou Castel Canivet), construit � Garches en 1899 (2). Le rapport entre les deux maisons est �vident, notamment par la pr�sence de comparables b�quilles de bois, destin�es � soutenir un important encorbellement, sauf que Chevallier resta dans le cadre d�une volontaire simplicit�, l� o� Guimard avait hauss� son castel au niveau d�une grande villa fortifi�e, aux volumes compliqu�s et savamment imbriqu�s les uns dans les autres, agr�ment�e de balcons, de piliers et d�ouvertures largement encadr�es de pierre. Il n�est pas inint�ressant de savoir, si on en croit une revue allemande contemporaine, que la charpente et la menuiserie de la maison de Garches furent r�alis�es par M. Normand, artisan... � Suresnes.
Le cottage de Chevallier n�est �videmment pas une copie de l��uvre de Guimard. Elle n�a jamais eu cette pr�tention. Mais, malgr� sa grande sobri�t�, elle en pr�sentait certainement une �vidente variation. La presse nationale a �t� peu �mue par la Modern' Castel, pourtant construit, avenue Alponse-de-Neuville, dans le prestigieux parc de Beauveau-Craon, comme par toutes les autres maisons construites � la m�me �poque par Guimard dans la r�gion parisienne (S�vres, Versailles, Le V�sinet...) ; elle ne s�int�ressa pratiquement, apr�s le Castel B�ranger, qu�aux �dicules du M�tropolitain. Mais, si une sorte de silence commen�a � entourer l�architecte, dont il fut sans doute en partie responsable en voulant garder un dangereux monopole sur la diffusion de son travail, cela ne veut pas dire que son travail ait �t� ignor�, notamment par des confr�res actifs dans les environs. Et Suresnes n�est pas tr�s �loign� de Garches. D�une mani�re g�n�rale, les influences sont toujours difficiles � mesurer. Sauf que, dans le cas pr�cis, Andr� Chevallier a tr�s certainement propos� une version plus modeste et financi�rement raisonnable, d�un mod�le parfaitement identifiable.
Le Modern' Castel, en dehors de quelques d�tails et de sa belle cl�ture m�tallique - curieusement sauvegard�e, alors que, g�n�ralement, ce genre d��l�ments est prioritairement sacrifi� -, nous est parvenu dans un �tat d�sesp�rant, puisqu�il fut enti�rement modifi� dans les ann�es 1930. perdant alors toutes ses saillies, ses tr�s originales b�quilles de bois, sa petite toiture d�angle et tous ses balcons. L��uvre de Guimard ne s�y reconna�t pratiquement plus, au point que la reconstitution de son �tat d�origine appara�t d�sormais inimaginable.
Comme l�article de �L�Architecture usuelle� donnait l�adresse de la maison de Chevallier, je me suis bien �videmment pr�cipit� sur place, avec l�espoir de retrouver cet int�ressant avatar du castel de Guimard, mais aussi avec la crainte qu�il ait �t� victime de l�urbanisme qui a tant modifi� cette partie des Hauts-de-Seine, A l�heure actuelle, une �avenue� des Couvaloux n�existe pas � Suresnes, mais une �rue� porte heureusement ce nom. Ce fut donc le point de d�part d�une �chasse au tr�sor�, finalement assez courte, puis l��tonnant balcon de la maison �tait facilement visible, non pas dans la rue des Couvaloux elle-m�me, mais au bout de la rue Henri-Regnault qui la traverse. Sans doute l�avenue que je cherchais est-elle devenue, entre-temps, l�actuelle rue Garibaldi.

La maison est pratiquement rest�e dans son �tat d�origine, puisqu�elle a conserv�, outre ce pittoresque balcon, ses ferronneries d�origine et son curieux contrefort d�angle. Certes, le porche a �t� ferm�. Et la cl�ture en bois a �t� remplac�e par un mur en meuli�re, plus solide. Cette modification a donc entra�n� la perte du porche d�entr�e, le nom de la propri�t� et la signature de l�architecte. Mais, au lieu d��tre d�molie pour faire place � une habitation plus grande, la construction fut simplement agrandie - sans doute dans les ann�es 1930, dont t�moigne le style des garde-corps des fen�tres suppl�mentaires -, gr�ce � l�achat probable du terrain adjacent : sur la rue Garibaldi, le mur qui s�parait � l�origine les deux parcelles a d�ailleurs �t� bizarrement conserv�.
Lors de ces travaux, la charmante salle-�-manger, longuement d�crite dans l�article de 1904 - et visible sur le dessin en couleurs de la planche hors-texte -, aurait-elle �t� �galement transform�e ? Peut-�tre a-t-elle perdu, outre sa chemin�e-dressoir, partiellement r�alis�e en c�ramique, ses �tranges si�ges lat�raux int�gr�s aux boiseries. Mais ses deux fen�tres �troites, en arc de cercle, ont heureusement �t� conserv�es.
Cette petite promenade matinale � Suresnes fut extraordinairement r�jouissante, parce qu�elle laisse esp�rer que tout ce qui �tait un peu original, en 1900, n�a pas �t� syst�matiquement d�truit. C�est donc avec un certain optimisme que je suis reparti vers la gare du Val-d�Or, tout en musardant - comme jen ai l�habitude - dans quelques rues de ce joli quartier de Saint-Cloud.

J�y fus attir� par deux maisons, qui pr�sentaient avec celle de Suresnes quelques int�ressants points communs : un balcon en bois blanc, orn� d�un motif tr�s simple en forme de V renvers�, et de discr�tes ponctuations dans la meuli�re, sous forme de fines lignes de petites briques verniss�es en vert. La premi�re se trouve au 30, avenue de Longchamp ; la seconde, agr�ment�e de superbes linteaux de fen�tres en fer, est au 55, avenue Alfred-Belmontet. Cette derni�re a certainement perdu une partie de son portail d�origine, la ma�onnerie laissant supposer quelque chose de nettement plus int�ressant que la grille aujourd�hui visible.


En v�rifiant parmi les articles de �L�Architecture usuelle�, il n�a pas �t� difficile de retrouver la maison de l�avenue de Longchamp, publi�e dans la 25e livraison (1905-1906). On y retrouve son joli portail - et les jolies d�corations en coup-de-fouet qui ornent la cl�ture - et son �tonnant arc d�inspiration m�di�vale, qui fermait � l�origine l�entr�e du jardin arri�re. Andr� Chevallier y est bien mentionn� comme architecte. Les traits de style, communs entre toutes ces maisons, permet d��tre certains que la troisi�me d�entre elles est �galement son �uvre.











Malheureusement, si une autre de ses constructions clodoaldiennes figure bien dans la 59e livraison de la revue (ann�e 1907-1908), il s�agit d�un �difice compl�tement diff�rent. Il nous permet au moins de supposer cet architecte particuli�rement actif dans ce quartier du Val-d�Or, et certainement aussi dans les localit�s voisines de Saint-Cloud.
Pittoresque et original, agr�mentant ses maisons d�allusions plus ou moins discr�tes � l�Art Nouveau et aux formes m�di�vales, Andr� Chevallier m�ritait, sans doute, d��tre sorti un court instant de son trop long oubli. Il nous propose, en tout cas, une vision un peu nouvelle de l�architecture suburbaine, dans ses rapports t�nus, car difficilement mesurables, avec l��uvre des �grands� cr�ateurs.

(1) Une recherche dans les demandes de permis de construire de la ville de Paris s�est r�v�l�e bien d�cevante, donnant la r�f�rence, �ventuelle et rare, de tr�s bas �difices, modestes, dont la vie doit avoir �t� br�ve. Certes, le patronyme de Chevallier est assez courant, mqais aucun architecte ayant port� ce nom n�y est mentionn� avec le pr�nom d�Andr�. On doit donc en conclure que celui-ci avait certainement son agence � Paris, mais avec une tr�s probable sp�cialisation dans les pavillons de banlieue.
(2) Dans un premier �tat de cet article, j'avais inclus deux images de la maison de Guimard. Mais, consacrant aujourd'hui (23 d�cembre 2016), un texte sp�cifique � la construction de Garches, jai pr�f�r� y regrouper toutes les photographies destin�es � l'illustrer. On s'y reportera donc pour la comparaison entre les deux �difices.

Ev�nement : L�Exposition �Album d�un collectionneur� au mus�e Horta (Bruxelles)


L�Art Nouveau parisien est actuellement � l�honneur, jusqu�au 13 janvier 2016, dans les magnifiques salons du mus�e Horta, 25 rue Am�ricaine, � Bruxelles, sous la forme d�une petite, mais tr�s sympathique et int�ressante exposition consacr�e � Hector Guimard.
Pourquoi Guimard ? Et pourquoi � Bruxelles ? Il n�est pas inutile de rappeler ici que le jeune architecte fran�ais, laur�at d�une bourse de voyage en 1894, profita de l�argent de ce prix pour visiter la Grande-Bretagne, la Belgique et les Pays-Bas. Dans la capitale belge, il rencontra probablement Paul Ankar, qui commen�ait alors � se faire un nom flatteur, qui lui pr�senta certainement Victor Horta, alors bien moins connu, mais d�j� auteur de quelques h�tels singuliers. Horta achevait alors l�h�tel Tassel, dont l�influence fut immense sur la cr�ativit� de Guimard, au point que celui-ci affirma fr�quemment l�effet b�n�fique de cette rencontre ; il pr�senta m�me quelques photographies des ouvrages de Horta lors d�une de ses participations au Salon de la Soci�t� nationale des Beaux-Arts.


L�occasion est ainsi donn�e de voir la majorit� des cartes postales d��poque repr�sentant les principaux ouvrages du repr�sentant principal de l�Art Nouveau parisien. En effet, � une �poque o� ce support commen�ait � se d�velopper d�une fa�on extraordinaire - avant la Premi�re Guerre mondiale, toute la France fut ainsi photographi�e, n�oubliant aucun village, aucun monument remarquable, ni aucun site pittoresque -, l�architecte du Castel B�ranger s�en servit, d�une fa�on tr�s originale, pour assurer la promotion de son travail : � l�occasion de la premi�re Exposition de l�Habitation, en 1903, il prit l�initiative de publier une importante s�rie de cartes, pr�sentant un large panorama de ses �uvres, h�tels particuliers, immeuble, usine, villas, sans compter les �ph�m�res pavillons d�exposition et les �dicules du m�tropolitain. Une de ces cartes le repr�sente m�me au travail, dans son bureau de la rue La Fontaine. Cette s�rie tr�s �tonnante, agr�ment�e d�un titre bien provocateur - �Le Style Guimard� -, �tait offerte dans un joli petit cartonnage. L�artiste la proposait en trois qualit�s : en noir et blanc, la m�me avec un lettrage rouge, et en couleurs.


Tr�s attentif � garder un droit de regard strict sur toutes les reproductions de ses travaux, Guimard avait interdit toute reproduction du Castel B�ranger, en dehors du luxueux album publi� en 1898 et, au moins jusqu�� la parution de ses propres cartes, veilla � ne pas voir ses �difices figurer sur des supports qui n�auraient pas re�u son autorisation. N�anmoins, il ne put emp�cher aux �diteurs de faire des prises de vue dans les rues, ce qui nous vaut des images pr�cieuses de maisons aujourd�hui d�truites ou d�figur�es, comme la Sapini�re � Hermanville, le Castel Henriette � S�vres ou le Modern Castel � Garches. Heureusement ! Car certains d�entre elles, comme la Surprise, � Cabourg, nous seraient aujourd�hui totalement inconnues. Nous pr�sentons ici deux vues de cette �tonnante villa baln�aire, t�moins de ses deux campagnes de construction.
Guimard r�it�ra par deux fois cette exp�rience. La premi�re, autour du Castel d�Orgeval, � Morsang-sur-Orge, devait contribuer � faire la promotion du lotissement du vaste Parc Beaus�jour. La seconde, � la fin de sa p�riode Art Nouveau, pr�sentait les fa�ades et les plans des immeubles de la rue Agar, �videmment afin de faciliter la vente des appartements.
Divers autres documents promotionnels sont pr�sent�s au mus�e Horta et en particulier l�exemplaire de l�album du Castel B�ranger d�dicac� par l�auteur � son confr�re bruxellois

L�exposition permet �videmment, par la m�me occasion, de visiter la maison personnelle de Victor Horta (1898-1900), chef-d��uvre de sa p�riode �classique�, dont une partie �tait r�serv�e � son agence d�architecture. Organis�e autour d�une �troite mais tr�s gracieuse cage d�escalier centrale - dont la verri�re et les miroirs en forme d�ailes de papillon ont fait l�objet d�une question, dans mon r�cent petit jeu -, elle fut heureusement acquise par la commune de Saint-Gilles, d�s 1961, et le mus�e ouvrit ses portes d�s 1969. Dieu sait quel destin funeste ne l�aurait pas attendue sans cet acte audacieux, � une �poque o� l�Art Nouveau �tait encore consid�r� comme d�mod�, vulgaire et d�nu� de tout int�r�t ! L��difice n�avait alors malheureusement plus son mobilier d�origine, en dehors des �l�ments fixes de boiseries - en particulier dans l��tonnante salle � manger enti�rement carrel�e -, ses vitraux, ses mosa�ques et ses �l�ments de quincaillerie, mais une judicieuse et constante politique d�acquisitions a permis de remeubler peu � peu la maison, avec des cr�ations tr�s diverses de l�architecte - tapis, luminaires, si�ges -, t�moins pr�cieux de son �tonnante et prolifique cr�ativit�.











La commune vient judicieusement d�acqu�rir un immeuble adjacent, qui devrait permettre au mus�e de se d�velopper, notamment en organisant des expositions temporaires dans des espaces sp�cialement am�nag�s � cet effet.
Profitons de l�occasion pour signaler que la s�rie �Le Style Guimard�, judicieusement num�rot�e par son auteur, s�arr�te �trangement au num�ro 23. Et pourquoi pas une vingt-quatri�me (soit deux douzaines), nombre plus harmonieux et logique ? Il resterait donc peut-�tre une derni�re image � d�couvrir, que les nombreuses recherches effectu�es depuis trente ans n�ont pas encore r�ussi � retrouver. S�agissait-il d�un autre portrait de Guimard ? D�un �difice inconnu ? Quelqu�un serait-il en mesure d�apporter la moindre information sur ce document myst�rieux ? Il ne faut pas d�sesp�rer de le retrouver un jour ou l�autre.

Entr'acte n�27 bis : ... toujours � Bl�r� (Indre-et-Loire)

Juste un mot pour signaler que, depuis quelques jours, de passionnantes informations me sont parvenues sur la tombe de Nelly Chaumier par Guimard. J'invite donc les amateurs � revenir sur cet article pour y trouver quelques �claircissements sur un certain nombre de points importants. Je pr�cise que, � l'exception d'un mot, j'ai tenu � conserver intacte ma prose originelle, non pas pour la figer dans un bronze tr�s hypoth�tique, mais pour montrer, � cette occasion, les cheminements parfois tortueux de l'analyse historique : les points de d�part et d'arriv�e ne se rejoignent pas toujours ! Mais, parfois, de l'obscurit� peut venir un peu plus de lumi�re.
Mes propos r�pondent en partie � quelques points d'un fort int�ressant commentaire, qu'on peut lire en l'ouvrant.
Merci encore � mes correspondants pour leur aide g�n�reuse et efficace.

Entr�acte n�27 : .... � Bl�r� (Indre-et-Loire)


Jusqu'� une date tr�s r�cente, la myst�rieuse tombe de Nelly Chaumier n��tait connue que par six dessins du fonds Guimard, conserv� au mus�e d�Orsay. Et encore se r�sument-ils � quelques croquis en perspective, suffisamment diff�rents les uns des autres pour ne nous donner aucune certitude quant � l�aspect de l��uvre d�finitive. Si elle avait �t� effectivement r�alis�e ! Le seul dessin assez pr�cis de cet ensemble mentionne le destinataire du tombeau, sugg�re une date de construction autour de l�ann�e 1897, mais malheureusement rien au sujet de la localit� pour laquelle il avait �t� projet� : �Ici repose Nelly Chaumier (1839-1897)�. Dans la plupart de ses curriculum vit� connus, Guimard n�a jamais mentionn� ses r�alisations dans le domaine - mineur - de l�art fun�raire ; cette source �tait donc, d�embl�e, inexploitable.

Les amateurs d'Hector Guimard - pionniers des ann�es 1960, historiens d�art plus r�cents ou m�me simples passionn�s - ont longtemps cherch� ce tr�s hypoth�tique monument fun�raire, au hasard de promenades dans diff�rents cimeti�res, principalement dans la r�gion parisienne ou sur la c�te normande, o� il d�veloppa principalement son activit�. Mais tous les espoirs furent vains, jusqu�� ce que son existence soit enfin signal�e par un particulier � l�association �Le Cercle Guimard�, en 2016. Le myst�re �tait enfin lev� : la tombe de Nelly Chaumier a bien �t� construite, mais dans une charmante petite ville o� il y avait peu de chances de la trouver... sans ce hasard providentiel.
Les dessins d'Orsay proposent tous des variations autour du motif de la croix fun�raire, mais avec d�importantes diff�rences, d'une feuille � l'autre. Sur deux d'entre eux, la croix constitue un motif bien classique et plut�t simple, l'Art Nouveau n'apparaissant que dans la ligne g�n�rale de la s�pulture. Un troisi�me introduit le motif de "c�tes" pour la dalle, sous une st�le plus courte, et le quatri�me insiste sur la fa�ade ant�rieure, lui donnant une curieuse apparence de chemin�e. Enfin, le cinqui�me croquis - le plus extravagant et inventif - fait largement d�border les branches de la croix sur les c�t�s, et insiste sur d'int�ressantes sinuosit�s.

Mais, finalement, aucun de ces croquis ne servit directement � la r�alisation finale : la dalle est devenue tr�s simple, uniquement caract�ris�e par son �trange jeu de c�tes, imitant �videmment les plis irr�guliers d'un linceul, et la croix de la st�le se r�duit au support presque abstrait d'une sorte de casque compliqu�, au joli et int�ressant profil.
Seule l'inscription correspond fid�lement au dessin conserv� dans le fonds Guimard. C'est probablement, dans sa caract�risation d'un joli graphisme, tr�s guimardien, l'�l�ment le plus beau et le plus int�ressant de ce curieux monument fun�raire.
Qui �tait Nelly Chaumier ? Ceci reste encore, pour l'essentiel, un grand myst�re (1). N�anmoins, et gr�ce � internet, il m'a �t� possible de trouver des pr�cisions sur les deux autres occupants du monument, Gabrielle et Ren� Lemesle. En effet, une certaine Patricia recherchait, par le biais d'un forum, des informations sur l'�crivain Dominique Dunois, n�e Marguerite Lemesle (1888-1969), qui avait remport�, gr�ce � son roman "Georgette Garou", le Prix F�mina de 1928. Elle donna des informations biographiques fort int�ressantes sur cette femme de lettres, disant qu'elle avait v�cu � Bl�r� avec sa m�re, et o� son fr�re �tait m�decin. Donnant les dates de ce dernier (Paris, 30 mai 1874 - Bl�r�, 21 septembre 1951), il est �vident qu'elle d�signait ainsi Ren� Lemesle, dont elle ne donnait pas l'identit� pr�cise, mais en le disant n�anmoins mari� �... Gabrielle Chaumier. Gabrielle Lemesle �tait donc, bien �videmment, la fille de Nelly Chaumier, et Ren� Lemesle son gendre. De tout cela, on doit certainement d�duire que "Chaumier" n'�tait pas le nom de jeune fille de la b�n�ficiaire du tombeau, mais son nom de femme mari�e (1).

A propos d'une belle maison de Bl�r�, "Le Belv�d�re", on peut apprendre que l'�difice, construit en 1832 pour un certain Henry Marcel (mort vers 1874), passa par h�ritage au docteur Chaumier, sans doute celui-l� m�me qui poss�da le ch�teau de Plessis-l�s-Tours, qu'il transforma en institut vaccinal, comme en t�moigne une carte postale de 1903. Cet homme semble avoir �t� une personnalit� locale int�ressante, puisque la ville de Tours donna son nom � une de ses rues. Or les m�decins ont souvent trouv� leurs �pouses dans leur propre milieu professionnel. Ren� Lemesle a peut-�tre �pous� la fille d'un confr�re... L'�ventuelle parent� de Nelly Chaumier avec un m�decin �rudit et reconnu (peut-�tre, compte-tenu de son �ge, �tait-elle sa femme ou sa m�re), pourrait �ventuellement expliquer le fait qu'on ait demand� � un "parisien" d'�difier cette tombe (1).

Evidemment, comme souvent, le cimeti�re peut lui-m�me apporter des informations int�ressantes sur les liens �ventuels, de voisinage, d�amiti� ou de famille, entre diff�rentes personnes inhum�es. A quelques rang�es de la s�pulture Chaumier, on peut en effet trouver celle de la famille Hannequin. Or Guimard avait construit, en 1891, deux modestes pavillons d'habitation pour un certain Alphonse-Marie Hannequin, au 145, avenue de Versailles. Ce patronyme n��tant pas forc�ment tr�s courant, il pourrait �tre une piste �ventuelle, quoique fragile, pour comprendre comment Guimard entra en relation avec la famille de Mme Chaumier. Ce Hannequin semble avoir �t� tr�s probablement li� � Louis Jassed�, les deux hommes travaillant pareillement dans l��picerie et habitant sur l�avenue de Versailles, comme Hector Guimard lui-m�me, au d�but des ann�es 1890. Or les Jassed� ont �t�, avant l�aventure du Castel B�ranger, les plus importants clients de l�architecte, qui r�alisa pour eux deux villas - � Paris et � Vanves - ainsi qu�un tombeau, � Issy-les-Moulineaux, en 1895. N�anmoins, on ne peut sans doute pas n�gliger une autre piste, celle d'Auguste Coutollau, dont Guimard r�am�nagea l'armurerie du boulevard de Saumur, � Angers, entre 1896 et 1898. Angers et Bl�r� ne sont �videmment pas des localit�s tr�s �loign�es l'une de l'autre. Tous ces indices, peut-�tre pareillement valables, permettent sans doute de mieux relier entre eux diff�rents projets, tant dans la r�gion parisienne et dans les environs de la Loire.

Contrairement � ce que laisserait entendre le site du "Cercle Guimard", la tombe Chaumier n'est pas la premi�re �uvre Art Nouveau de Guimard. La maison du V�sinet, de 1896, peut pr�tendre plus s�rement � ce titre, et avec plus d'autorit�. Ce tombeau propose assur�ment un style tr�s embryonnaire, mais cette impression r�sulte sans doute d'une grande rapidit� de conception, ce dont t�moignent des sinuosit�s un peu molles, bien d�cevantes pour du Guimard, et peut-�tre aussi un certain manque de conviction... Mais peut-�tre l'architecte n'a-t-il pas enti�rement surveill� la construction effective du monument, r�alis� par le marbrier Pargant - dont la signature figure, avec la sienne, sur le devant du tombeau. Se serait-il content� d'envoyer quelques dessins, accompagn�s de toutes les informations techniques compl�mentaires, pour s��viter un voyage jusqu'� Bl�r�, � une �poque o� le Castel B�ranger r�clamait d�j� l'essentiel de son �nergie ?

Si Nelly Chaumier est morte en 1897, son monument fun�raire date sans doute de l'ann�e suivante, car on n'en trouve nulle trace dans le curriculum vit� r�dig� par Guimard en novembre 1897. Il s'agit pourtant d'un document assez pr�cis, et le seul o� se trouve mentionn�e la totalit� des tombeaux jusqu'alors �difi�s. Il n'aurait probablement pas oubli� ce travail tr�s r�cent, malgr� la rapidit� de sa conception.
La tombe, situ�e en bordure de l'all�e principale et tournant le dos � l'entr�e du cimeti�re pour recevoir les rayons du soleil couchant, est rest�e en assez bon �tat. En un si�cle, on ne peut que d�plorer la coloration grise prise par la belle pierre blanche d'origine. En soulevant la croix, probablement pos�e au moment du d�c�s d'un des conjoints Lemesle, on peut retrouver cette couleur originelle, beaucoup plus blonde. Par ailleurs, l'apparition de lichens a consid�rablement att�nu� l'effet de certains motifs du monument, notamment les curieuses c�tes de la dalle.

En dehors de la maison de Versailles, d�truite mais enfin situ�e gr�ce � la r��dition d'une revue allemande d'architecture, ce ne sont que des monuments fun�raires qui ont �t� red�couverts au cours de ces derni�res ann�es. Leur int�r�t principal est d'appartenir, pour chacun d'entre eux, � une des grandes p�riodes de l'activit� cr�atrice de Guimard : la tombe Grunwaldt (1907), dans le nouveau cimeti�re de Neuilly-sur-Seine, � Puteaux ; le Monument aux Morts du lyc�e Michelet (1920), � Vanves ; et enfin la tombe de Nelly Chaumier, � Bl�r� (vers 1898). Ces d�couvertes peuvent-elles en laisser esp�rer d'autres ? Probablement dans ce domaine de l�art fun�raire : le Cooper-Hewitt Museum conserve, en particulier, un assez beau dessin pour un monument de la grande p�riode classique, tr�s �l�gant et caract�ris� par les ravissants "coquill�s" si typiques des ann�es 1910. Mais dans le domaine de l'architecture proprement dite, ces espoirs demeurent �videmment plus faibles, Guimard ayant pris soin, � plusieurs reprises, de faire la liste de ses �difices. Certes, sa m�moire n�a pas toujours �t� tr�s fid�le et plusieurs de ses chantiers ne figurent pas dans ses diff�rents �inventaires�. Il n'est donc pas impossible de penser qu'il a peut-�tre travaill� pour l'�tranger, notamment dans les pays germaniques o� il se rendit � plusieurs reprises. Dans ces cas-l�, il a pu fournir des dessins, par la suite oubli�s, faute d'avoir pu se rendre sur place pour surveiller concr�tement le chantier.

(1) Tous les �l�ments indiqu�s par cet appel de note sont corrig�s dans le compl�ment ci-dessous.


P. S. : Les vertus d'Internet sont infinies, puisque l'article a suscit� l'int�r�t de Patricia G. - que j'�voquais plus haut - et qui a bien voulu me donner des renseignements compl�mentaires fort int�ressants, notamment un arbre g�n�alogique tr�s complet de la famille Chaumier. On y apprend ainsi que Nelly, fille d'Armand-Modeste Chaumier, avait �pous� un cousin �loign�, Auguste-Pierre Chaumier (1834-1903), et dont les propres parents avaient d'ailleurs �t� tous deux des Chaumier. Ce mariage a peut-�tre eu lieu en 1859. Nelly eut trois enfants : Etienne (n� en 1861, plus tard greffier du tribunal de Chinon), Gabrielle (n�e en 1863) et Henri (n� en 1868, qui fut m�decin � Issy).
Cet arbre g�n�alogique nous apprend par ailleurs que Nelly ne fut, ni la femme, ni la m�re du fameux docteur Chaumier, qui s'appelait Louis-Edmond-Jean (1853-1931) - comme j'ai pu le supposer dans l'article -, mais tout simplement sa belle-s�ur : il �tait le plus jeune fr�re de son mari. Autre singularit� : l'autre beau-fr�re, Armand-Jean-Baptiste, notaire � Chinon, s'�tait mari� en 1857 avec la jeune s�ur de Nelly, Louise, n�e en 1842.
Cet arbre g�n�alogique n'apporte aucun nom connu de l'univers guimardien. Ainsi, on en tire l'assurance presque certaine que l'architecte n'obtint pas cette commande � la faveur d'un lien matrimonial entre un Chaumier et un parent d'un de ses pr�c�dents clients. N�anmoins, on peut s'int�resser � la personnalit� d'Henri Chaumier, le plus jeune fils de Nelly. Il �tait en effet, � un an pr�s, du m�me �ge que Guimard, et exer�ait la profession de m�decin � Issy (tr�s certainement : Issy-les-Moulineaux). Ceci pourrait �tablir une connexion, t�nue mais tr�s possible, avec la r�gion parisienne, et plus pr�cis�ment avec la famille Jassed�, qui fut le plus important commanditaire de Guimard au cours de sa premi�re p�riode cr�atrice : pour Louis, il �leva l'h�tel de la rue Chardon-Lagache, � Paris, puis une tombe familiale au cimeti�re... d'Issy-les-Moulineaux ; pour son cousin Charles, il construisit une villa � Vanves, qu'un hasard cadastral situe aujourd'hui sur la commune d'Issy-les-Moulineaux. Rien n'interdit donc de penser qu'Henri Chaumier ait eu � soigner la famille de Charles Jassed�, qui l'aurait introduit aupr�s de Guimard au moment du d�c�s de sa m�re. Tout ceci rel�ve encore des hypoth�ses, mais avec l'assurance d'en savoir d�j� un peu plus.
J'ai laiss� mon article dans son �tat d'origine, c'est � dire avec toutes les suppositions qui, pour certaines, apparaissent d�j� totalement erron�es. Mais j'ai pens� qu'il �tait int�ressant de montrer le cheminement de l'analyse, avec toutes ses �tapes, pour faire sentir que l'histoire ne s'�crit pas d'un trait et passe, parfois, par d'int�ressants cheminements, plus ou moins tortueux, avec des hasards heureux et des limites frustrantes. Il y aura donc peut-�tre des suites � cette suite. Du moins doit-on l'esp�rer.
Evidemment : un tr�s grand merci � Patricia pour sa g�n�reuse collaboration. Son apport est essentiel � la compr�hension de l'histoire de cette tombe, finalement bien complexe.

Merci aussi � M. de Bercy dont j'accepte avec plaisir le commentaire. J'aimerais simplement y r�pondre ici, bri�vement, sur plusieurs points. D'abord, pour m'excuser d'avoir minimis� l'importance de Bl�r�, que j'ai un peu b�tement qualifi� de "village" (mot que je regrette et que j'ai volontairement remplac�). Pour avoir si longuement march� dans les rues de la ville, je m'�tais pourtant bien aper�u de son ampleur g�ographique. J'esp�re que tous les Bl�rois me pardonneront un mot un peu trop vite �crit.
Sur la "d�couverte" de la tombe, je reste un peu plus r�serv�. Certes, on en connaissait localement l'existence, c'est �vident. Et pourtant, il a fallu attendre l'ann�e 2016 et la communication de l'information au Cercle Guimard - qui fut le premier, avec le journal "L'Express", � en parler officiellement - pour que les amateurs de l'architecte en apprenne enfin la localisation. Dans deux v�ritables publications sur Guimard - et l'une d'entre elles exclusivement consacr�e � ses monuments fun�raires -, j'ai personnellement �voqu� la tombe de Nelly Chaumier, en d�plorant � chaque fois ne pas savoir o� elle �tait. Mais aucun Bl�rois n'avait pris la peine, � chacune de ces occasions, de me contacter pour combler ma coupable (mais n�cessaire) ignorance. Dans ce d�bat, tout le monde peut donc pr�tendre avoir raison. Mais une oeuvre d'art n'existe vraiment que lorsqu'elle sort concr�tement de l'oubli. Il y a l�, je crois, une int�ressante diff�rence entre une curieuse tombe dans un joli cimeti�re tranquille et un ouvrage in�dit d'un architecte important de la fin du XIXe si�cle. Il s'agit bien du m�me "objet", mais appr�ci� de deux fa�ons tr�s diff�rentes.
Les pr�cisions biographiques, g�n�reusement donn�es par Patricia G., permettent enfin de clairement comprendre les liens de famille de Nelly Chaumier. J'ai pourtant conserv� les hypoth�ses (effectivement fausses) de mon article originel, en m'expliquant sur cette volont� de ne pas le r��crire (du moins dans un premier temps). L'histoire de cette tombe et de sa "b�n�ficiaire" s'�crivent, peu � peu, et depuis quelques mois � peine. Je trouve utile d'en conserver et d'en communiquer les �tapes... L'histoire a �videmment �t� v�cue d'une traite, mais elle ne peut se raconter que par fragments, contradictions, v�rifications... Cette "histoire de l'histoire" n'est pas moins int�ressante.
Sur l'�loignement de Bl�r� et d'Angers, je n'ergoterai pas, continuant � penser qu'elles sont un peu plus proches l'une de l'autre que de Paris. J'ai simplement voulu souligner par l� que ces deux villes �taient assur�ment les lieux les plus m�ridionaux de l'activit� de Guimard, et tous deux situ�es sur une ligne assez droite sur une carte de g�ographie.
Il est probable qu'il doit encore exister bien des zones obscures dans mon article, et m�me dans ses compl�ments. C'est bien le risque qu'il faut accepter d'avance lorsqu'on s'engage dans une �tude de ce type, sans beaucoup d'�l�ments pour la r�aliser. Je pense n�anmoins que, sur l'identit� de Nelly Chaumier, l'essentiel est maintenant connu et l'amateur n'aura gu�re besoin d'en apprendre plus. Mais il reste - et c'est, � mes yeux, le plus important - � compl�ter notre documentation sur les conditions qui ont conduit Guimard � se voir proposer cette commande, puis � l'accepter. Mais je pense que, de nombreuses et importantes informations me parvenant assez rapidement depuis quelques jours, nous en saurons peut-�tre encore plus d'ici peu. Si tel �tait le cas, je ne manquerai pas d'ajouter un nouvel paragraphe.

Document n�2 : Une amusante joute verbale en 1898

A la suite d�un tr�s spectaculaire incendie, le th��tre de l�Op�ra-Comique avait fait l�objet d�un important concours public, et toute la presse parisienne se fit l��cho des multiples p�rip�ties de cette reconstruction. Au moment de l�ouverture du nouveau b�timent, �Le Figaro� publia un court article d�un de ses chroniqueurs attitr�s, du nom de �Isis�. Ce texte un peu pol�mique suscita la fureur de Paul Planat, qui y r�pondit longuement dans son journal, �La Construction moderne�, la plus importante revue fran�aise d�architecture de l��poque.
Le texte d�Isis �tait �videmment document� d�une fa�on tr�s insuffisante. Mais le journaliste voulut y faire �talage de sa petite connaissance, bien courte et certainement indirecte, de quelques nouveaut�s architecturales entreprises � l��tranger. Planat n�eut aucun v�ritable m�rite � lui clouer le bec, mais il le fit avec un humour magnifiquement rafra�chissant. N�anmoins, une faute � propos du nom de Horta - et qui n��tait sans doute pas une simple erreur typographique - semble indiquer que les jeunes artistes les plus novateurs de l��poque n��taient sans doute pas aussi connus qu�on pourrait le supposer d�un journaliste sp�cialis� comme Planat.
J�ai illustr� ces deux textes avec des photographies de la fameuse Maison du Peuple de Victor Horta qui, malgr� les qualificatifs qui lui furent accol�s d�s 1898, n�en fut pas moins d�molie, une soixantaine d�ann�es plus tard, non sans avoir pr�alablement suscit� un courageux mais inutile �moi. La premi�re repr�sente sa fa�ade, la seconde sa fameuse salle de spectacles qui, heureusement d�mont�e, fut partiellement reconstruite � Anvers il y a quelques ann�es, o� elle porte le joli nom de �Caf� Horta�. Quant au �Figaro�, apparemment amateur d�une impossible modernit� qu�il semblait alors incapable de reconna�tre devant son nez, il eut un an plus tard la courageuse audace d�offrir ses Salons � Hector Guimard et � son Castel B�ranger, participant ainsi � l��mergence effective d�une modernit� fran�aise.


�PARIS PARTOUT - NOS ARCHITECTES� (par Isis)

Nos architectes de France sont-ils � la hauteur de l��volution artistique contemporaine et ont-ils r�ellement le d�sir de constituer un style � ce si�cle qui s�ach�ve ?
Beaucoup de bons esprits pensent le contraire et estiment que l�architecture actuelle est au-dessous de sa mission r�novatrice ; ils l�accusent de vivre de rab�chages �ternels, d�arlequinades de style, et d�ex�cuter des monuments et des maisons de rapport sans caract�re, sans �l�gance, sans beaut�.
I faut avouer que l�Op�ra-Comique, dont on vient de d�masquer la fa�ade, est d�un ordre b�tard et municipal qui n�est point fait pour rendre optimistes ceux que blessent encore de m�diocres ordonnances monumentales : les r�cents th��tres construits � Londres, � New-York ou m�me � Chicago, dont nous avons pu admirer les ing�nieuses structures, la sobri�t� d�corative, la beaut� des lignes et surtout les types pratiques largement ouverts et �clair�s, auraient pu servir peut-�tre de mod�les, ou du moins nous inspirer des plans un peu plus audacieux.
Partout � l��tranger l�art architectural subit une impulsion consid�rable vers des conceptions neuves et des formules simplifi�es et d�une parfaite eurythmie ; Bruxelles compte m�me un certain Horta qui nous para�t ex�cuter des �uvres �in�dites� qui ne sont pas sans g�nie ; on verra bient�t de lui un Palais du Peuple qui sera surprenant. Quant aux maisons anglaise modern style, on peut, � d�faut d�un voyage � Londres, constater les �tonnants progr�s faits par nos voisins dans les reproductions fournies par les journaux d�art qui ont aujourd�hui grand acc�s chez nous.
Que feront nos architectes en 1900 ? Nous �blouiront-ils et forceront-ils leurs d�tracteurs � faire amende honorable ? - On ne peut encore rien pr�voir, mais on nous signale d�j� un fait inqui�tait. Les constructeur du palais des Beaux-Arts, effar�s, dit-on, par l�audace de leurs plans et craignant de se tromper pour l��dification de leurs colonnades, auraient fait mouler � leur base les colonnes de Saint-Sulpice et celles qui font la gloire de notre Louvre. Nous d�mentira-t-on ?
(�Le Figaro�, 17 mars 1898, p. 1)


�LA PRESSE ET LES ARCHITECTES� (par Paul Planat)

Nous enregistrons soigneusement les sentiments exprim�s par la Presse, concernant l�architecture ; ces opinions ne sont pas toujours flatteuses, ni toujours justes ; ce sont quelquefois des avertissements salutaires. Dans tous les cas il est bon que la Presse, et le public avec elle, s�occupent des choses de l�architecture, au lieu de les ignorer compl�tement et de les passer sous silence comme ils ont fait si longtemps.
Aujourd�hui, les architectes sont pris � partie par le Figaro.
Sous ce titre : Paris partout, nos architectes, monsieur ou madame Isis dit � ces dernier ce qu�il - ou elle - juge �tre leurs v�rit�s. Isis l��gyptienne �tait une bonne m�re ; celle-ci n�est vraiment point tendre pour les architectes.
Isis s�est, un patin, pos� � lui-m�me, ou � elle-m�me, cette question : �Nos architectes de France sont-ils � la hauteur de l��volution artistique contemporaine ?� Et il a reconnu la f�cheuse n�cessit� de se r�pondre. Non. Ce dont il fait part � ses lecteurs.
Quelle est pr�cis�ment la hauteur � laquelle se tient l��volution contemporaine, et � laquelle n�atteignent pas les architectes ? Les observations exactes doivent manquer pour fixer ce point, en quelque sorte astronomique.
En langage vulgaire, ceci veut dire sans doute : La peinture et la sculpture ont manifest�, en ces derniers temps, plusieurs tendances nouvelles et assez diverses ; ou m�me elles ont simplement travers� des modes plus ou moins �ph�m�res ; en architecture on n�observe pas de variations aussi nombreuses ni aussi rapides.
Cela est vrai ; d�autant plus vrai qu�il en a toujours �t� ainsi, l�architecture n��tant pas, comme la peinture et la sculpture, �uvre de la seule imagination. Si tel est le sens du reproche fait, ce n�est plus un reproche, mais la simple constatation d�un fait in�vitable, et nullement f�cheux d�ailleurs.
Isis continue � s�interroger : �Les architectes, se demande-t-il, ont-ils r�ellement le d�sir de constituer un style � ce si�cle qui s�ach�ve ?�
Que les architectes aient ou non ce d�sir, c�est ce qu�il nous para�t bien inutile d��lucider ; ce d�sir serait de toutes fa�ons bien tardif. Puisque le si�cle est fini, quelle n�cessit� y a-t-il de lui �constituer un style� ? Ce serait, en termes ordinaires, apporter de la moutarde apr�s le d�ner.
A toutes ces questions, Isis a encore constat� la cruelle n�cessit� de r�pondre : �L�architecture nouvelle est au-dessous de sa mission r�novatrice ; ... elle vit de rab�chages �ternels, d�arlequinades de style ; elle ex�cute des monuments et des maisons de rapport sans caract�re, sans �l�gance, sans beaut�.�
C�est une opinion artistique ; par cons�quent, affaire de go�t et d�appr�ciation qu�il serait oiseux de discuter. Si l�auteur trouve que tout ce que produisent les architectes de lui prouver qu�il a tort ; comme il lui est impossible de nous d�montrer qu�il a raison.
On pourra seulement lui demander ce qu�il entend par Mission r�novatrice de l�architecte ? Ces mots sonnent bien, et on les emploie fr�quemment ; mais que repr�sentent-ils exactement ? Encore faudrait-il au moins dire sur quoi doit porter la R�novation. Sur les dispositions de plans ? Sur le syst�me de construction ? Isis ne s�en est peut-�tre pas aper�u, mais cela se renouvelle tous les jours. Sur l�ornementation ? Sur les proportions ?
Faut-il mettre les chapiteaux � la base et les toits dans les fondations ; les portes � la place des fen�tres, les escaliers dans l�immeuble voisin, ou les water-closets dans la maison d�en face, comme le fit jadis un c�l�bre propri�taire de feu la rue neuve Coquenard ?
Ce serait salubre, hygi�nique au premier chef ; ce serait de la r�novation digne d�illustrer cette fin de si�cle. Faire ce qu�on n�a jamais fait, c�est innover effectivement ; tel est du moins le secret de beaucoup des chefs d��coles nouvelles, litt�raires ou artistiques. Est-ce toujours avec succ�s ? c�est une autre question. Est-ce l� ce que d�sir l�auteur de l�article ?
Pour �tre compris, il faut s�expliquer. Il ne manque pas, parmi les architectes m�mes, de personnes qui parlent aussi de �rab�chages en architecture�, de la n�cessit� de cr�er une architecture nouvelle ; quelques-unes ont fait plus - ce qui est m�ritoire - elles ont essay� de passer des mots aux faits ; de monter, par des �uvres ex�cut�es, ce qu�elles appelaient innovation ; jusqu�� ce jour, celles-ci ont �t� rarement heureuses.
Cela prouve tout au moins que, s�il est facile de dire : R�novez, il n�est nullement prouv� que les vastes innovations soient possibles � notre �poque. Dans le d�tail, oui ; mais sans aller beaucoup plus loin. Et, au fond, pour la peinture m�me, les pr�tendues �volutions, dont on parle tant, s��tendent-elles beaucoup au-dessous de la surface ?
A quoi Isis r�pond : Oui, la r�novation est possible, car elle est faite � New-York, � Chicago, � Bruxelles et � Londres.
A Chicago, il admire, outre les ing�nieuses structures qui m�ritent en effet d��tre signal�es : �la sobri�t� d�corative, dit-il, la beaut� des lignes, etc.�
Sans m�dire le moins du monde de l�architecture am�ricaine qui a son m�rite, nous ferons modestement remarquer que ce ne serait peut-�tre par ces derni�res qualit�s que l�art am�ricain marquerait une sup�riorit� bien �vidente sur l�art fran�ais.
Bruxelles, para�t-il, marche aussi vers des �conceptions neuves et des formules simplifi�es et d�une parfaite eurythmie�. Tout le monde accordera aux architectes belges, au moins � beaucoup d�entre eux, une recherche tr�s louable de l�originalit� ; on reconna�tra m�me certains succ�s obtenus dans cette voie. Mais on discuterait probablement la parfaite eurythmie.
Isis nous annonce qu�un �certain Horta� ex�cute des �uvres de �g�nie� in�dites, et qu�on verra de lui un palais du peuple qui sera �surprenant�. Souhaitons, pour M. Hortu [sic], qui est effectivement un artiste de talent, que la post�rit� surprise confirme ce jugement.
Enfin il faut, para�t-il s�incliner devant les maisons modern style de Londres. Nous ne voyons pourtant rien de particuli�rement moderne dans le style londonien qui, comme les camarades, vit surtout d�adaptations du pass�. Le Tudor et la Reine Anne ne sont pas pr�cis�ment des nouveaut�s, non plus que l�anglo-indien.
Ces admirations, un peu bien vives, sont-elles partag�es par tout le monde ? Personnellement, nous y apporterions quelques sages restrictions, sans vouloir, encore une fois, diminuer le m�rite tr�s r�el des artistes �trangers.


Mais nous tenons surtout � signaler la conclusion de l�article ; car - mieux que des appr�ciations qui ne sont point sujettes � discussions - elle nous laisse quelque doute sur l�enti�re comp�tence de la personne qui signe Isis.
�Que feront nos architecte, dit-elle, en 1900 ? Nous �blouiront-ils et forceront-ils leurs d�tracteurs � faire amende honorable ? On ne peut encore rien pr�voir, mais on nous signale d�j� un fait inqui�tant.
�Les constructeurs du palais des Beaux-Arts effar�s, dit-on, par l�audace de leurs plans et craignant de se tromper pour l��dification de leurs colonnades, auraient fait mouler � leur base les colonnes de Saint-Sulpice et celles qui font la gloire de notre Louvre !
�Nous d�mentira-t-on ?�
- Non, nous sommes convaincu qu�on ne d�mentira pas. Mais nous croyons aussi qu�on va s��gayer dans les ateliers.
Qu�est-ce que l�auteur a bien pu vouloir dire ? C�est ce que nous ne discernons pas clairement.
Comment, quand on est inquiet de ses plans, on fait mouler les bases de Saint-Sulpice pour se rassurer ?
Quand on craint de se tromper pour l��dification d�une colonnade (???) on fait mouler celles du Louvre ?
En quoi ces moulages de bases emp�cheraient-ils une erreur ? Erreur de quoi ? Erreur, o� ?
Nous avons grand� peur qu�Isis n�ait �t� la victime bien intentionn�e, mais inconsciente ou na�ve, de quelque mauvaise charge d�un atelier o� il aura voulu prendre des renseignements. On lui aura cont�, en toute gravit�, l�histoire un peu fantastique des moulages ; il l�aura prise pour argent comptant. Ces moulages de Saint-Sulpice vont faire le tour des agences et des ateliers et deviendront sous peu l�gendaires.
On en fera facilement un nouvel interrogatoire � l�usage des nouveaux :
- Quand vous �tes, jeune homme, stup�fait de l�audace de vos conceptions, que faites-vous ?
- Je vais � Saint-Sulpice mouler une base, et j�y dis une pri�re.
- Et lorsque vous voulez proc�der � l��dification de vos colonnades, comme � l�dification de vos contemporains, bon jeune homme, comment vous y prenez-vous ?
- Je moule encore � sa base une autre colonne ; et je choisis celle qui fait le plus de gloire � notre Louvre.
- Et comment distinguez-vous cette colonne glorieuse ?
- Parce que c�est celle qui me rend le plus glorieux moi-m�me d��tre fran�ais, etc., etc.
On voit d�ici le th�me joyeux dont va s�enrichir le r�pertoire, d�j� riche et vari�, de ce qu�on appelle les scies d�ateliers - qu�Isis d�signe sous le nom de �Faits inqui�tants�.
(�La Construction moderne�, 26 mars 1898, p. 301-302)

3 boulevard de la R�publique (Nogent-sur-Marne, Val-de-Marne)


A quelques kilom�tres de Paris, la charmante ville de Nogent-sur-Marne propose un d�paysement garanti. Autour de 1900, elle n�avait pas seulement les fameuses guinguettes et le petit vin blanc qui lui sont encore associ�s. Elle avait aussi son petit foyer d�architecture Art Nouveau, extraordinairement original, ludique et color�, qui peut nous �viter, le temps d�une journ�e, d�aller courir jusqu�� Nancy ou Bruxelles. Ceci est d� � la pr�sence, dans cette ville, d�architectes tr�s inventifs et f�conds, dont l�inspiration se renouvela sans cesse : Georges Nachbaur et ses fils.
La liste de leurs �difices est d�autant plus impressionnante qu�ils exerc�rent aussi, bien �videmment, leur activit� dans les communes avoisinantes, notamment Le Perreux. Immeubles, villas, maisons de ville, salles de divertissement, rien ne les rebuta, rien ne les contraignit. Et l��tonnante maison du 3, boulevard de la R�publique, con�ue pour le p�re Nachbaur lui-m�me, en est un des plus beaux exemples.

Certes, la maison n�est pas aujourd�hui dans un �tat de conservation id�al. Disons simplement, en lui souhaitant une petite toilette dans un futur assez proche, qu�elle est rest�e... �dans son jus�. Si quelques d�tails apparaissent cass�s ou disparus, il n�en reste pas moins qu�elle se pr�sente encore, et heureusement, comme une �tonnante �folie�.
Son agencement, d�embl�e, appara�t tr�s original, les trois trav�es s�avan�ant progressivement, de la gauche vers la droite. La porte d�entr�e, et la petite terrasse couverte qui la jouxte, font l�objet d�une attention particuli�re, tant dans le dessin de toutes les parties en menuiserie que par un rev�tement en c�ramique extraordinairement agr�able, autant par son dessin que par ses couleurs.


La partie droite de la maison est r�serv�e aux pi�ces principales, salon au rez-de-chauss�e, chambre principale � l��tage. Cette trav�e fait l�objet d�un travail d�coratif particuli�rement soign�, notamment par la pr�sence de grandes fleurs en gr�s, faisant mine de soutenir la plus grande des fen�tres. Un grand arc, caract�ristique de l�art des Nachbaur, entoure la fen�tre de la chambre, que surmonte une charmante petite pi�ce enfonc�e dans la toiture. Les chemin�es, au dessin �tonnant, couronnent la trav�e avec des enroulements parfaitement inutiles, mais joliment d�coratifs.
Dernier �l�ment remarquable, et non des moindres, que propose cette maison : sa grille. Les Nachbaur semblent s��tre particuli�rement int�ress�s � ces �l�ments de leurs �difices, dessinant toujours des ferronneries compliqu�es, d�un incroyable lyrisme, pures cr�ations graphiques d�une force r�elle et d�une supr�me �l�gance.

La maison fut publi�e � son �poque, dans le num�ro du 6 mai 1905 de �L�Architecture pratique�. Cet article y montrait, outre la fa�ade et les plans, un d�tail de l�escalier et une curieuse chemin�e, assez monumentale, signe que la d�coration int�rieure ne fut pas n�glig�e par ces sympathiques architectes. Une int�ressante liste de collaborateurs permet d�y retrouver le nom de Janin et Gu�rineau, auteurs des motifs en gr�s flamm�s, et de M�ller, pour les terres cuites. En faisant une rechercher sur la base M�moire du Minist�re de la Culture, aliment�e par l�Inventaire g�n�ral et les Monuments historiques, on pourra trouver d�autres vues int�rieures de cette habitation, et notamment des d�tails des lambris, imitant le cuir de Cordoue. Leurs motifs tr�s abstraits sont incroyablement proches de ce qu�Hector Guimard dessina pour certaines �uvres de sa premi�re maturit�, notamment pour la salle Humbert-de-Romans, malheureusement d�truite d�s 1904. C�est, � mon avis, l�indice �vident que les Nachbaur lisaient beaucoup les revues d�architecture de leur �poque, y trouvant les sources d�une inspiration trop diversifi�e pour avoir le fruit de leur seule imagination.

8 d�cembre 2016 : Plusieurs corrections et compl�ments sont � apporter � cet article. D'abord sur les architectes dont nous parlons ici. Georges Nachbaur (n� en 1842), d'une famille d'origine alsacienne, fut associ�, pendant toute sa p�riode Art Nouveau, � ses deux fils, Albert-Alfred, dit Max-Mar (n� en 1879) et Georges-Lucien (n� en 1884). L'a�n� abandonna l'architecture, d�s 1907, pour embrasser une carri�re de journaliste qui allait le mener jusqu'en Chine. Si on en croit l'ouvrage d'Isabelle Duhau, fort beau et bien document� ("Nogent et Le Perreux - L'Eldorado en bord de Marne" (Images du patrimoine n�237), Paris, 2005, p. 134-135), cette maison aurait �t� construite, en 1904, non pour le p�re lui-m�me, comme je l'�cris plus haut, mais pour Max-Mar. Quant � la chemin�e publi�e dans "L'Architecture pratique", et qui n'a jamais figur� dans cette demeure, les Nachbaur auraient volontairement flatt� la publication de leurs �difices, en y incluant parfois les images plus flatteuses d'objets provenant de maisons totalement diff�rentes !


19 janvier 2016 : Encore une information compl�mentaire, fournie par un sympathique correspondant, qui montre qu'on peut apprendre tous les jours : les lambris int�rieurs de la maison de Nachbaur ont bien �t� dessin�s par Guimard. Le motif appara�t sur un catalogue commercial de la soci�t� Luncrusta-Walton, qui r�alisa les lambris du Castel B�ranger, puis ceux de la salle Humbert-de-Romans. Ce sont ces derniers (en haut � droite sur l'image), aux motifs beaucoup plus complexes, qu'on retrouve � Nogent. Si Guimard utilisait le Luncrusta-Walton avec une certaine parcimonie, Nachbaur n'h�sita pas � en couvrir int�gralement les murs d'une des pi�ces principales de sa maison. L'effet est surprenant.

9 avenue de La Frilli�re (16e arrondissement)


L��cole du Sacr�-C�ur, construite par Hector Guimard pour la �Soci�t� des Immeubles propres � l�Education et � la R�cr�ation de la Jeunesse�, marque, chez l�architecte, la transition entre son �uvre de jeunesse et sa premi�re p�riode Art Nouveau. Le programme - ayant fait l�objet d�une demande de permis publi�e le 12 mars 1895 - �tait un pari int�ressant : construire un ensemble complet, compos� d�une �cole, d�un pavillon d�habitation et d�un b�timent de toilettes, le tout prot�g� derri�re une solide cl�ture. Le commanditaire �tait un des nombreux groupements de catholiques du XVIe arrondissement auquel Guimard �tait li�, soit dans un cadre associatif, soit � titre individuel. L�adresse de cette soci�t� occasionnelle �tait d�ailleurs le 4, rue Corot, qui n��tait autre que celle du presbyt�re de l��glise d�Auteuil o� le jeune homme venait tout juste de r��difier quelques vestiges de la vieille �glise, sous la forme d�un petit �dicule, composite, plut�t laid et d�nu� de tout caract�re particulier, mais fort passionnant comme ciment de l�architecte au sein d�un milieu fortement identifi� (1).
L��cole du Sacr�-C�ur se situe entre les deux voyages � l��tranger entrepris par Guimard, gr�ce la bourse de voyage gagn�e au Salon de la Soci�t� Nationale des Beaux-Arts en 1894, et montre clairement, notamment par rapport au r�cent h�tel Jassed�, construit en 1893 au 41, rue Chardon-Lagache, l�avance importante de sa conqu�te d�un langage parfaitement personnel et original.

L��cole avait d�j� �t� priv�e de ses deux b�timents annexes et de sa cl�ture, lorsqu�un projet immobilier mena�a gravement le b�timent principal, en 1972, soit � peine un an apr�s la premi�re exposition parisienne partiellement consacr�e � l�architecte, et qui avait connu un succ�s tr�s inattendu. Une importante mobilisation m�diatique permit heureusement le classement de l��cole en 1976. L�immeuble d�appartements finalement r�alis� dans le b�timent eut n�anmoins l�audace de se faire appeler �les Colonnes Guimard� pour mieux assurer sa publicit�, profitant de la notori�t� alors grandissante de l�architecte. Mais, si on peut penser que l�int�rieur des salles de classe n�avaient pas eu, en elles-m�mes, un tr�s grand int�r�t artistique, l�escalier principal fut heureusement conserv�. C�est bien l� l�essentiel, n�est-ce pas ?

En d�pit d�une effroyable rampe d�acc�s au garage, d�une v�g�tation envahissante et d�une paroi de verre totalement anachronique, plac�e imm�diatement derri�re les c�l�bres colonnes qui, en 1895, servirent de support � un pr�au, on peut malgr� tout continuer � admirer le tr�s simple mais si singulier �difice de Guimard, principalement construit en briques. Le m�tal r�gne plus largement au niveau du rez-de-chauss�e, sous la forme de colonnes en fonte, soutenant une imposante et tr�s visible poutrelle en fer. Le principe de cet espace ouvert, soutenant tout le reste de l��difice comme des pilotis, avait �t� inspir� � Guimard par un dessin de Viollet-le-Duc pour un projet imaginaire destin� � un usage similaire. Mais le jeune �mule du grand rationaliste se permit de corriger et d�am�liorer l�id�e de son a�n�, en pla�ant ses colonnes inclin�es, non plus dans la profondeur de l��difice - perte de place �vidente -, mais dans le m�me plan que la fa�ade.

Ces �tonnantes cr�ations adoptent un style d�coratif sans aucun �quivalent dans le pass� et peuvent �tre consid�r�es, par l�, comme l�acte fondateur de l�architecture Art Nouveau fran�aise. Guimard s�autorisa aussi l�audacieuse et po�tique id�e de raccourcir la premi�re de ces colonnes, en la faisant reposer sur un �l�ment de ma�onnerie, sur lequel il fit inscrire sa signature et la date de la construction.


(1) Malgr� sa banalit�, ce travail m�ritait-il de dispara�tre en 1988, malgr� de trop timides efforts pour le sauver ? Il n�aurait sans doute pas �t� tr�s difficile de le d�monter, puis de le d�placer, �ventuellement dans un square tout proche. Je donne ici l�image du seul dessin de Guimard qui en soit connu, bien plus flatteur que les m�diocres photographies qui en ont �t� faites. Sur cette esquisse ne figurent pas les �l�ments sculpt�s provenant de l�ancienne �glise d�Auteuil qu�il s�agissait alors de replacer. Au moment de la destruction de cette �fausse ruine�, ils avaient d�ailleurs d�j� disparu depuis longtemps.