A la suite d�un tr�s spectaculaire incendie, le th��tre de l�Op�ra-Comique avait fait l�objet d�un important concours public, et toute la presse parisienne se fit l��cho des multiples p�rip�ties de cette reconstruction. Au moment de l�ouverture du nouveau b�timent, �Le Figaro� publia un court article d�un de ses chroniqueurs attitr�s, du nom de �Isis�. Ce texte un peu pol�mique suscita la fureur de Paul Planat, qui y r�pondit longuement dans son journal, �La Construction moderne�, la plus importante revue fran�aise d�architecture de l��poque.
Le texte d�Isis �tait �videmment document� d�une fa�on tr�s insuffisante. Mais le journaliste voulut y faire �talage de sa petite connaissance, bien courte et certainement indirecte, de quelques nouveaut�s architecturales entreprises � l��tranger. Planat n�eut aucun v�ritable m�rite � lui clouer le bec, mais il le fit avec un humour magnifiquement rafra�chissant. N�anmoins, une faute � propos du nom de Horta - et qui n��tait sans doute pas une simple erreur typographique - semble indiquer que les jeunes artistes les plus novateurs de l��poque n��taient sans doute pas aussi connus qu�on pourrait le supposer d�un journaliste sp�cialis� comme Planat.
J�ai illustr� ces deux textes avec des photographies de la fameuse Maison du Peuple de Victor Horta qui, malgr� les qualificatifs qui lui furent accol�s d�s 1898, n�en fut pas moins d�molie, une soixantaine d�ann�es plus tard, non sans avoir pr�alablement suscit� un courageux mais inutile �moi. La premi�re repr�sente sa fa�ade, la seconde sa fameuse salle de spectacles qui, heureusement d�mont�e, fut partiellement reconstruite � Anvers il y a quelques ann�es, o� elle porte le joli nom de �Caf� Horta�. Quant au �Figaro�, apparemment amateur d�une impossible modernit� qu�il semblait alors incapable de reconna�tre devant son nez, il eut un an plus tard la courageuse audace d�offrir ses Salons � Hector Guimard et � son Castel B�ranger, participant ainsi � l��mergence effective d�une modernit� fran�aise.

�PARIS PARTOUT - NOS ARCHITECTES� (par Isis)
Nos architectes de France sont-ils � la hauteur de l��volution artistique contemporaine et ont-ils r�ellement le d�sir de constituer un style � ce si�cle qui s�ach�ve ?
Beaucoup de bons esprits pensent le contraire et estiment que l�architecture actuelle est au-dessous de sa mission r�novatrice ; ils l�accusent de vivre de rab�chages �ternels, d�arlequinades de style, et d�ex�cuter des monuments et des maisons de rapport sans caract�re, sans �l�gance, sans beaut�.
I faut avouer que l�Op�ra-Comique, dont on vient de d�masquer la fa�ade, est d�un ordre b�tard et municipal qui n�est point fait pour rendre optimistes ceux que blessent encore de m�diocres ordonnances monumentales : les r�cents th��tres construits � Londres, � New-York ou m�me � Chicago, dont nous avons pu admirer les ing�nieuses structures, la sobri�t� d�corative, la beaut� des lignes et surtout les types pratiques largement ouverts et �clair�s, auraient pu servir peut-�tre de mod�les, ou du moins nous inspirer des plans un peu plus audacieux.
Partout � l��tranger l�art architectural subit une impulsion consid�rable vers des conceptions neuves et des formules simplifi�es et d�une parfaite eurythmie ; Bruxelles compte m�me un certain Horta qui nous para�t ex�cuter des �uvres �in�dites� qui ne sont pas sans g�nie ; on verra bient�t de lui un Palais du Peuple qui sera surprenant. Quant aux maisons anglaise modern style, on peut, � d�faut d�un voyage � Londres, constater les �tonnants progr�s faits par nos voisins dans les reproductions fournies par les journaux d�art qui ont aujourd�hui grand acc�s chez nous.
Que feront nos architectes en 1900 ? Nous �blouiront-ils et forceront-ils leurs d�tracteurs � faire amende honorable ? - On ne peut encore rien pr�voir, mais on nous signale d�j� un fait inqui�tait. Les constructeur du palais des Beaux-Arts, effar�s, dit-on, par l�audace de leurs plans et craignant de se tromper pour l��dification de leurs colonnades, auraient fait mouler � leur base les colonnes de Saint-Sulpice et celles qui font la gloire de notre Louvre. Nous d�mentira-t-on ?
(�Le Figaro�, 17 mars 1898, p. 1)

�LA PRESSE ET LES ARCHITECTES� (par Paul Planat)
Nous enregistrons soigneusement les sentiments exprim�s par la Presse, concernant l�architecture ; ces opinions ne sont pas toujours flatteuses, ni toujours justes ; ce sont quelquefois des avertissements salutaires. Dans tous les cas il est bon que la Presse, et le public avec elle, s�occupent des choses de l�architecture, au lieu de les ignorer compl�tement et de les passer sous silence comme ils ont fait si longtemps.
Aujourd�hui, les architectes sont pris � partie par le Figaro.
Sous ce titre : Paris partout, nos architectes, monsieur ou madame Isis dit � ces dernier ce qu�il - ou elle - juge �tre leurs v�rit�s. Isis l��gyptienne �tait une bonne m�re ; celle-ci n�est vraiment point tendre pour les architectes.
Isis s�est, un patin, pos� � lui-m�me, ou � elle-m�me, cette question : �Nos architectes de France sont-ils � la hauteur de l��volution artistique contemporaine ?� Et il a reconnu la f�cheuse n�cessit� de se r�pondre. Non. Ce dont il fait part � ses lecteurs.
Quelle est pr�cis�ment la hauteur � laquelle se tient l��volution contemporaine, et � laquelle n�atteignent pas les architectes ? Les observations exactes doivent manquer pour fixer ce point, en quelque sorte astronomique.
En langage vulgaire, ceci veut dire sans doute : La peinture et la sculpture ont manifest�, en ces derniers temps, plusieurs tendances nouvelles et assez diverses ; ou m�me elles ont simplement travers� des modes plus ou moins �ph�m�res ; en architecture on n�observe pas de variations aussi nombreuses ni aussi rapides.
Cela est vrai ; d�autant plus vrai qu�il en a toujours �t� ainsi, l�architecture n��tant pas, comme la peinture et la sculpture, �uvre de la seule imagination. Si tel est le sens du reproche fait, ce n�est plus un reproche, mais la simple constatation d�un fait in�vitable, et nullement f�cheux d�ailleurs.
Isis continue � s�interroger : �Les architectes, se demande-t-il, ont-ils r�ellement le d�sir de constituer un style � ce si�cle qui s�ach�ve ?�
Que les architectes aient ou non ce d�sir, c�est ce qu�il nous para�t bien inutile d��lucider ; ce d�sir serait de toutes fa�ons bien tardif. Puisque le si�cle est fini, quelle n�cessit� y a-t-il de lui �constituer un style� ? Ce serait, en termes ordinaires, apporter de la moutarde apr�s le d�ner.
A toutes ces questions, Isis a encore constat� la cruelle n�cessit� de r�pondre : �L�architecture nouvelle est au-dessous de sa mission r�novatrice ; ... elle vit de rab�chages �ternels, d�arlequinades de style ; elle ex�cute des monuments et des maisons de rapport sans caract�re, sans �l�gance, sans beaut�.�
C�est une opinion artistique ; par cons�quent, affaire de go�t et d�appr�ciation qu�il serait oiseux de discuter. Si l�auteur trouve que tout ce que produisent les architectes de lui prouver qu�il a tort ; comme il lui est impossible de nous d�montrer qu�il a raison.
On pourra seulement lui demander ce qu�il entend par Mission r�novatrice de l�architecte ? Ces mots sonnent bien, et on les emploie fr�quemment ; mais que repr�sentent-ils exactement ? Encore faudrait-il au moins dire sur quoi doit porter la R�novation. Sur les dispositions de plans ? Sur le syst�me de construction ? Isis ne s�en est peut-�tre pas aper�u, mais cela se renouvelle tous les jours. Sur l�ornementation ? Sur les proportions ?
Faut-il mettre les chapiteaux � la base et les toits dans les fondations ; les portes � la place des fen�tres, les escaliers dans l�immeuble voisin, ou les water-closets dans la maison d�en face, comme le fit jadis un c�l�bre propri�taire de feu la rue neuve Coquenard ?
Ce serait salubre, hygi�nique au premier chef ; ce serait de la r�novation digne d�illustrer cette fin de si�cle. Faire ce qu�on n�a jamais fait, c�est innover effectivement ; tel est du moins le secret de beaucoup des chefs d��coles nouvelles, litt�raires ou artistiques. Est-ce toujours avec succ�s ? c�est une autre question. Est-ce l� ce que d�sir l�auteur de l�article ?
Pour �tre compris, il faut s�expliquer. Il ne manque pas, parmi les architectes m�mes, de personnes qui parlent aussi de �rab�chages en architecture�, de la n�cessit� de cr�er une architecture nouvelle ; quelques-unes ont fait plus - ce qui est m�ritoire - elles ont essay� de passer des mots aux faits ; de monter, par des �uvres ex�cut�es, ce qu�elles appelaient innovation ; jusqu�� ce jour, celles-ci ont �t� rarement heureuses.
Cela prouve tout au moins que, s�il est facile de dire : R�novez, il n�est nullement prouv� que les vastes innovations soient possibles � notre �poque. Dans le d�tail, oui ; mais sans aller beaucoup plus loin. Et, au fond, pour la peinture m�me, les pr�tendues �volutions, dont on parle tant, s��tendent-elles beaucoup au-dessous de la surface ?
A quoi Isis r�pond : Oui, la r�novation est possible, car elle est faite � New-York, � Chicago, � Bruxelles et � Londres.
A Chicago, il admire, outre les ing�nieuses structures qui m�ritent en effet d��tre signal�es : �la sobri�t� d�corative, dit-il, la beaut� des lignes, etc.�
Sans m�dire le moins du monde de l�architecture am�ricaine qui a son m�rite, nous ferons modestement remarquer que ce ne serait peut-�tre par ces derni�res qualit�s que l�art am�ricain marquerait une sup�riorit� bien �vidente sur l�art fran�ais.
Bruxelles, para�t-il, marche aussi vers des �conceptions neuves et des formules simplifi�es et d�une parfaite eurythmie�. Tout le monde accordera aux architectes belges, au moins � beaucoup d�entre eux, une recherche tr�s louable de l�originalit� ; on reconna�tra m�me certains succ�s obtenus dans cette voie. Mais on discuterait probablement la parfaite eurythmie.
Isis nous annonce qu�un �certain Horta� ex�cute des �uvres de �g�nie� in�dites, et qu�on verra de lui un palais du peuple qui sera �surprenant�. Souhaitons, pour M. Hortu [sic], qui est effectivement un artiste de talent, que la post�rit� surprise confirme ce jugement.
Enfin il faut, para�t-il s�incliner devant les maisons modern style de Londres. Nous ne voyons pourtant rien de particuli�rement moderne dans le style londonien qui, comme les camarades, vit surtout d�adaptations du pass�. Le Tudor et la Reine Anne ne sont pas pr�cis�ment des nouveaut�s, non plus que l�anglo-indien.
Ces admirations, un peu bien vives, sont-elles partag�es par tout le monde ? Personnellement, nous y apporterions quelques sages restrictions, sans vouloir, encore une fois, diminuer le m�rite tr�s r�el des artistes �trangers.

Mais nous tenons surtout � signaler la conclusion de l�article ; car - mieux que des appr�ciations qui ne sont point sujettes � discussions - elle nous laisse quelque doute sur l�enti�re comp�tence de la personne qui signe Isis.
�Que feront nos architecte, dit-elle, en 1900 ? Nous �blouiront-ils et forceront-ils leurs d�tracteurs � faire amende honorable ? On ne peut encore rien pr�voir, mais on nous signale d�j� un fait inqui�tant.
�Les constructeurs du palais des Beaux-Arts effar�s, dit-on, par l�audace de leurs plans et craignant de se tromper pour l��dification de leurs colonnades, auraient fait mouler � leur base les colonnes de Saint-Sulpice et celles qui font la gloire de notre Louvre !
�Nous d�mentira-t-on ?�
- Non, nous sommes convaincu qu�on ne d�mentira pas. Mais nous croyons aussi qu�on va s��gayer dans les ateliers.
Qu�est-ce que l�auteur a bien pu vouloir dire ? C�est ce que nous ne discernons pas clairement.
Comment, quand on est inquiet de ses plans, on fait mouler les bases de Saint-Sulpice pour se rassurer ?
Quand on craint de se tromper pour l��dification d�une colonnade (???) on fait mouler celles du Louvre ?
En quoi ces moulages de bases emp�cheraient-ils une erreur ? Erreur de quoi ? Erreur, o� ?
Nous avons grand� peur qu�Isis n�ait �t� la victime bien intentionn�e, mais inconsciente ou na�ve, de quelque mauvaise charge d�un atelier o� il aura voulu prendre des renseignements. On lui aura cont�, en toute gravit�, l�histoire un peu fantastique des moulages ; il l�aura prise pour argent comptant. Ces moulages de Saint-Sulpice vont faire le tour des agences et des ateliers et deviendront sous peu l�gendaires.
On en fera facilement un nouvel interrogatoire � l�usage des nouveaux :
- Quand vous �tes, jeune homme, stup�fait de l�audace de vos conceptions, que faites-vous ?
- Je vais � Saint-Sulpice mouler une base, et j�y dis une pri�re.
- Et lorsque vous voulez proc�der � l��dification de vos colonnades, comme � l�dification de vos contemporains, bon jeune homme, comment vous y prenez-vous ?
- Je moule encore � sa base une autre colonne ; et je choisis celle qui fait le plus de gloire � notre Louvre.
- Et comment distinguez-vous cette colonne glorieuse ?
- Parce que c�est celle qui me rend le plus glorieux moi-m�me d��tre fran�ais, etc., etc.
On voit d�ici le th�me joyeux dont va s�enrichir le r�pertoire, d�j� riche et vari�, de ce qu�on appelle les scies d�ateliers - qu�Isis d�signe sous le nom de �Faits inqui�tants�.
(�La Construction moderne�, 26 mars 1898, p. 301-302)