
Apr�s l�Espagne, vous plairait-il de faire � nouveau une petite halte en Belgique ?
Bruxelles est d�une telle richesse qu�un blog entier ne suffirait pas � en �puiser les tr�sors. En 1900, le pays avait � peine soixante-dix ans d�existence (septante ann�es, en version originale !) et profitait de son exceptionnelle situation g�ographique pour redevenir un des plus importants pivots �conomiques de toute l�Europe de l�Ouest. Le domaine artistique ne pouvait que suivre : pensons � la litt�rature et � la peinture symboliste, pour ne pas trop nous �tendre sur le sujet.
N�anmoins, l�Art Nouveau bruxellois tira sa sp�cificit� de deux param�tres, qui auraient pu lui �tre un handicap. En premier lieu, les parcelles y sont g�n�ralement tr�s �troites, ce qui ne permet pas toujours un traitement opulent des fa�ades. Mais les Belges - un peu comme les Lyonnais - �taient-ils r�ellement d�sireux de montrer leur richesse ou de faire, entre eux, des concours d�excentricit� ?

L��uvre de Victor Horta (1861-1947), qui fut l�un des initiateurs historiques de l�architecture Art Nouveau, est la d�monstration m�me de cette particularit� belge. Ses maisons, comme l�h�tel Tassel ou sa maison personnelle, aujourd�hui devenue mus�e, proposent des fa�ades tr�s raffin�es, mais d�une incroyable sobri�t�, o� le travail de la pierre et la pr�sence de ferronneries complexes suffisent � cr�er un art original, sans l�aide de c�ramiques violemment color�es, ni de sculptures figuratives encombrantes ou compliqu�es. S�il eut assez souvent l�occasion de b�tir sur des terrains plus g�n�reux - h�tels Solvay, van Eetvelde, Aubecq -, il ne d�rogea gu�re � cette �tonnante sobri�t� qui permet de reconna�tre ses �difices au premier coup d��il. Sa fameuse Maison du Peuple, malheureusement d�truite, accordait au m�tal l�essentiel du d�cor, qui �tait en m�me temps l��l�ment principal de toute la structure. Horta se refusait donc, pour l�essentiel, au d�cor plaqu� de fa�on artificielle. Qu�on soit parfois d��us par ses tentations classiques, ses envies de sym�trie et d�harmonie n�est, en fait, que juger son art depuis la rue. A l�int�rieur de ses maisons... c�est une toute autre affaire !
Pour illustrer mon propos, j�ai choisi un �difice beaucoup moins c�l�bre que les autres : l�h�tel du 346, avenue Louise, construit pour l�avocat Max Hallet, que j�ai eu le bonheur de pouvoir visiter il y a quelques mois.
Le b�timent fut �lev� en 1903, date bien tardive pour Horta, qi avait alors d�j� construit l�essentiel de ses chefs-d��uvre. Mais, dernier grand h�tel particulier de sa p�riode Art Nouveau (1), il propose certainement un r�sum� de la ma�trise de l�artiste dans cet exercice de style bien particulier.

Sur la belle avenue Louise, �l�gante et arbor�e, o� l�architecte avait d�j� exerc� plusieurs fois son talent au cours des ann�es pr�c�dentes, la fa�ade - d�une confortable largeur - appara�t probablement comme un des chefs-d��uvre de sa mani�re �sobre�. Au point qu�il est possible de passer devant l��difice sans y faire attention ! Formes l�g�rement incurv�es, ferronneries d�un dessin parfaitement sym�trique... rien ne signale, du dehors, ce qui attend le visiteur chanceux invit� � entrer. A moins de faire attention au bouton de sonnette ou au heurtoir, merveilleux objets d�une rare perfection formelle.
Poussons donc la porte...

Si l�all�e carrossable n�exprime pas encore tr�s bien la beaut� des espaces int�rieurs, les rampes de l�escalier qui conduit au hall d�entr�e annoncent d�j� forts bien les richesses encore soigneusement cach�es aux fournisseurs, importuns et domestiques. Car, imm�diatement pass�es les immenses portes vitr�es, le contraste est total.
Horta a gard�, de l�architecture traditionnelle bruxelloise le go�t pour les puits de lumi�re centraux, seuls capables d�apporter la clart� au centre de parcelles souvent longues et �troites. M�me sur des terrains moins ingrats, il n�a jamais d�rog� � son go�t pour les escaliers d�monstratifs et les amples verri�res aux couleurs peu vari�es - le jaune y domine -, mais soigneusement choisies.

L�escalier de l�h�tel Max Hallet est peut-�tre l�un des plus impressionnants de tous, dans le sens o� il conduit � un second hall, ouvrant sur un jardin d�hiver compos� de trois �tonnantes absides vitr�es. On peut difficilement imaginer espace plus lumineux !

Marbre blanc l�g�rement vein� de gris, mosa�ques aux motifs g�om�triques d�une teinte unique, d�licieusement ros�e, tout concoure � un enrichissement du lieu, sobre et ouvert. Les murs portent des motifs peints - comme il est habituel chez Horta -, mais les immenses rosiers grimpants qu�on voit chez Max Hallet, d�un surprenant naturalisme, s��loignent diam�tralement des motifs g�n�ralement abstraits qui pr�valaient jusqu�ici. Horta r�pondit-il � un v�u du commanditaire ? Chercha-t-il � renouveler son art ? Fit-il confiance � un collaborateur nouveau, plus adepte de la fleur que de la tige dont l�architecte se satisfaisait jusqu�ici ? La date tardive de l�h�tel - contemporain de cet essoufflement qui commen�ait � s�attaquer � l�Art Nouveau, � Bruxelles comme � Paris - permet peut-�tre d�expliquer une coquetterie d�corative, magnifiquement r�alis�e, mais visuellement assez surprenante.
Plusieurs salons ont encore conserv� leur d�coration, leurs chemin�es, et parfois m�me leurs boiseries, dans ces bois clairs que Horta affectionnait particuli�rement. Si la rose y dispara�t des murs, c�est au profit de plantes diff�rentes, tout aussi pr�cises et d�taill�es, dans un style Art Nouveau qu�on pourrait volontiers qualifier �d�international�, d�une abondance divertissante mais peut-�tre par endroits encombrante.

La belle mani�re de l�architecte se retrouve pleinement, et avec bonheur, dans les d�tails des vitraux, le dessin des ferronneries, le dessin toujours magnifique des entourages de porte, et les mille et un petits d�tails de boiseries. La juxtaposition de deux styles indique certainement ici, sinon une p�riode de doute dans son esprit, du moins une probable rechercher de renouvellement.

Comme souvent chez Horta, la fa�ade sur jardin est purement fonctionnelle. Et la sobri�t� qu�on constatait sur la rue devient, au contraire, � l�arri�re, incroyablement rectiligne. Seules les trois absides, port�es par de fines colonnettes de fonte, �mergent comme les morceaux d�un curieux vaisseau spatial. Cet envers du d�cor est tr�s surprenant, mais il permet de comprendre que l�art d�un Horta fut parfois moins rigoureux que celui d�un Guimard - qui s�en d�clara l��l�ve, � la suite de son premier voyage � Bruxelles, en 1895 ! -, d�lib�r�ment cr�ateur de tous les mod�les et perfectionniste jusqu�� la conception rigoureuse d�espaces tr�s secondaires.
(1) Horta se tourna par la suite plus volontiers vers l�architecture des magasins, avant de conclure sa carri�re avec plusieurs �difices publics monumentaux.