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Document n�3 : Quelques curiosit�s anversoises


Nos petites escapades en dehors de la r�gion parisienne nous ont d�j� plusieurs fois conduits � Bruxelles, ville � laquelle sa qualit� de �berceau de l�Art Nouveau� donne une importance qu�il n�est pas inutile de rappeler par moments, m�me pour un sujet apparemment limit� � Paris et � ses environs imm�diats.
Mais Bruxelles n�est pas tout l�Art Nouveau belge. Loin de l� ! Li�ge a �galement succomb� au pittoresque 1900. Et la ville d�Anvers n�a pas �t� en reste. En t�moigne un article de Paul Planat, dans �La Construction Moderne� du 7 octobre 1905 (p. 1-3), dont j�ai extrait les passages les plus significatifs :


Comme l�exposition de Li�ge attire l�-bas un grand nombre d��trangers, M. Thi�bault-Sisson, le critique d�art bien connu du public, est all� faire une promenade artistique en Belgique. Son p�lerinage l�a tout naturellement conduit � Anvers, o� il a fait une station : la patrie de Rubens m�ritait cet acte de d�votion.
Il en a rapport� des impressions qu�il communique � ses lecteurs ; elles sont un peu franches, ce qui ne saurait plaire � tous, mais, par cela m�me qu�elles sont sinc�res, elles m�ritent qu�on en tienne compte. [...]
Or, depuis quelques ann�es surtout, l�architecture flamande - et c�est ce que M. Thi�bault-Sisson va exprimer avec d�amers regrets, - se laisse parfois aller � des exub�rances, voulues beaucoup plus que naturelles, qui ne sont plus que des excentricit�s. De plus, elle a eu le tort, dangereux pour elle, de se laisser trop influencer par les tendances actuelles de l�art allemand qui ne sont pas toujours d�un go�t bien affin�, tant s�en faut ; influences qui incitent l�art flamand � exag�rer encore les d�fauts qui le menacent, et � tomber tout � fait du c�t� o� il penche.
�Il serait profond�ment regrettable qu�un art, dou� d�une si belle vitalit� propre, � laquelle le critique que nous citons rend lui-m�me justice, persist�t trop longtemps � cumuler les erreurs �trang�res avec les �carts de son propre temp�rament qu�il lui serait si facile d��viter. [...]

�L�esth�tique nouvelle, en fait d�architecture, n�a donn� que des fruits bien m�diocres � Anvers, exception faite pour la Maison du Peuple dont l�architecte, M. Van Aspeler [sic], s�est acquitt� de sa t�che en homme de go�t et de ressources, dou� d�un joli sens pittoresque.
�Les trouvailles du nouveau style ne valent pas mieux dans les Flandres anversoises que les r�miniscences des n�o-flamands. J�en veux citer une qui vous �difiera. Pour �clairer largement des maisons � usage d�ateliers, de magasins ou de bureaux, on avait employ� jusqu�ici, dans les constructions en briques en en pierres, les larges baies � plein cintre. Pour trouver du nouveau, un Anversois ne s�est-il pas avis� de retourner la baie, le cintre en bas !
�Vous n�imaginez pas combien l�effet produit est risible.�
Nous l�imaginons fort bien. Nous ferons seulement remarquer que cet Anversois n�a fait que suivre tr�s exactement le seul principe qu�ait arbor� l�Art dit nouveau : Faire tout le contraire de ce qu�on avait fait jusqu�� pr�sent.
Effectivement, n�est-ce pas le moyen le plus commode et le plus s�r d�inaugurer � tout coup une nouveaut� ?
Dire qu�on obtient ainsi des r�sultats tout � fait raisonnables, serait un peu exag�r� ; car si nos p�res ont v�cu autrement que la t�te en bas et les jambes en l�air, c�est qu�ils avaient pour cela quelques motifs justifiables. Mais pour du nouveau, c�est du nouveau ; et les industriels ing�nieux qui b�tirent, � l�Exposition, la �maison � l�envers� (non � l�Anvers) le savaient bien.
L�Art nouveau ne leur a pas encore �lev� de statues, comme � des proph�tes pr�curseurs.
Pourquoi ?


Moins connu que l�Art Nouveau bruxellois, celui qui se d�veloppa � Anvers n�est pas moins int�ressant, ni riche et abondant. Comme le d�nonce l�article de �La Construction Moderne�, une tendance � l�exag�ration s�y d�veloppe - ce qui n�est pas pour nous d�plaire, n�est-ce pas ? -, dont t�moigne assez brillamment l��tonnante et tr�s amusante maison d�armateur, construite en 1901 par Frans Smets-Verhas (1851-1925), au 2, Schilderstraat, avec son singulier balcon d�angle en forme de proue de navire.
L�article est tr�s impr�cis, et m�me fautif, � propos de la Maison du Peuple (1899-1903), construite au 40, Volksstraat, dont les auteurs sont Van Asperen, cr�ateur brillant surtout connu pour ses magnifiques aquarelles, et Emile Van Averbeke. Cet �difice symbolisa � lui tout seul l�Art Nouveau anversois et fut pendant longtemps cit� comme un des exemples majeurs de la modernit� du pays tout entier. Le b�timent propose une synth�se tr�s originale entre les innovations purement belges - en particulier gr�ce � l��tonnant sgraffite de sa fa�ade, proposant une image tr�s all�gorique du travail, o� agriculture et industrie sont illustr�es par des hommes �trangement nus - et des influences plus nettement autrichiennes, visibles dans les parties m�talliques, aux motifs fortement stylis�es, et les terminaisons en pierre des trav�es lat�rales, d�un dessin audacieux.

J�ai ajout� � mes illustrations une maison assez typique du Modern Style anversois, dans l�ensemble beaucoup plus color� qu�� Bruxelles, avec un d�tail d�une maison de W. Van Oenen, 22, Beedhooverstraat, datant de 1901.

Document n�2 : Une amusante joute verbale en 1898

A la suite d�un tr�s spectaculaire incendie, le th��tre de l�Op�ra-Comique avait fait l�objet d�un important concours public, et toute la presse parisienne se fit l��cho des multiples p�rip�ties de cette reconstruction. Au moment de l�ouverture du nouveau b�timent, �Le Figaro� publia un court article d�un de ses chroniqueurs attitr�s, du nom de �Isis�. Ce texte un peu pol�mique suscita la fureur de Paul Planat, qui y r�pondit longuement dans son journal, �La Construction moderne�, la plus importante revue fran�aise d�architecture de l��poque.
Le texte d�Isis �tait �videmment document� d�une fa�on tr�s insuffisante. Mais le journaliste voulut y faire �talage de sa petite connaissance, bien courte et certainement indirecte, de quelques nouveaut�s architecturales entreprises � l��tranger. Planat n�eut aucun v�ritable m�rite � lui clouer le bec, mais il le fit avec un humour magnifiquement rafra�chissant. N�anmoins, une faute � propos du nom de Horta - et qui n��tait sans doute pas une simple erreur typographique - semble indiquer que les jeunes artistes les plus novateurs de l��poque n��taient sans doute pas aussi connus qu�on pourrait le supposer d�un journaliste sp�cialis� comme Planat.
J�ai illustr� ces deux textes avec des photographies de la fameuse Maison du Peuple de Victor Horta qui, malgr� les qualificatifs qui lui furent accol�s d�s 1898, n�en fut pas moins d�molie, une soixantaine d�ann�es plus tard, non sans avoir pr�alablement suscit� un courageux mais inutile �moi. La premi�re repr�sente sa fa�ade, la seconde sa fameuse salle de spectacles qui, heureusement d�mont�e, fut partiellement reconstruite � Anvers il y a quelques ann�es, o� elle porte le joli nom de �Caf� Horta�. Quant au �Figaro�, apparemment amateur d�une impossible modernit� qu�il semblait alors incapable de reconna�tre devant son nez, il eut un an plus tard la courageuse audace d�offrir ses Salons � Hector Guimard et � son Castel B�ranger, participant ainsi � l��mergence effective d�une modernit� fran�aise.


�PARIS PARTOUT - NOS ARCHITECTES� (par Isis)

Nos architectes de France sont-ils � la hauteur de l��volution artistique contemporaine et ont-ils r�ellement le d�sir de constituer un style � ce si�cle qui s�ach�ve ?
Beaucoup de bons esprits pensent le contraire et estiment que l�architecture actuelle est au-dessous de sa mission r�novatrice ; ils l�accusent de vivre de rab�chages �ternels, d�arlequinades de style, et d�ex�cuter des monuments et des maisons de rapport sans caract�re, sans �l�gance, sans beaut�.
I faut avouer que l�Op�ra-Comique, dont on vient de d�masquer la fa�ade, est d�un ordre b�tard et municipal qui n�est point fait pour rendre optimistes ceux que blessent encore de m�diocres ordonnances monumentales : les r�cents th��tres construits � Londres, � New-York ou m�me � Chicago, dont nous avons pu admirer les ing�nieuses structures, la sobri�t� d�corative, la beaut� des lignes et surtout les types pratiques largement ouverts et �clair�s, auraient pu servir peut-�tre de mod�les, ou du moins nous inspirer des plans un peu plus audacieux.
Partout � l��tranger l�art architectural subit une impulsion consid�rable vers des conceptions neuves et des formules simplifi�es et d�une parfaite eurythmie ; Bruxelles compte m�me un certain Horta qui nous para�t ex�cuter des �uvres �in�dites� qui ne sont pas sans g�nie ; on verra bient�t de lui un Palais du Peuple qui sera surprenant. Quant aux maisons anglaise modern style, on peut, � d�faut d�un voyage � Londres, constater les �tonnants progr�s faits par nos voisins dans les reproductions fournies par les journaux d�art qui ont aujourd�hui grand acc�s chez nous.
Que feront nos architectes en 1900 ? Nous �blouiront-ils et forceront-ils leurs d�tracteurs � faire amende honorable ? - On ne peut encore rien pr�voir, mais on nous signale d�j� un fait inqui�tait. Les constructeur du palais des Beaux-Arts, effar�s, dit-on, par l�audace de leurs plans et craignant de se tromper pour l��dification de leurs colonnades, auraient fait mouler � leur base les colonnes de Saint-Sulpice et celles qui font la gloire de notre Louvre. Nous d�mentira-t-on ?
(�Le Figaro�, 17 mars 1898, p. 1)


�LA PRESSE ET LES ARCHITECTES� (par Paul Planat)

Nous enregistrons soigneusement les sentiments exprim�s par la Presse, concernant l�architecture ; ces opinions ne sont pas toujours flatteuses, ni toujours justes ; ce sont quelquefois des avertissements salutaires. Dans tous les cas il est bon que la Presse, et le public avec elle, s�occupent des choses de l�architecture, au lieu de les ignorer compl�tement et de les passer sous silence comme ils ont fait si longtemps.
Aujourd�hui, les architectes sont pris � partie par le Figaro.
Sous ce titre : Paris partout, nos architectes, monsieur ou madame Isis dit � ces dernier ce qu�il - ou elle - juge �tre leurs v�rit�s. Isis l��gyptienne �tait une bonne m�re ; celle-ci n�est vraiment point tendre pour les architectes.
Isis s�est, un patin, pos� � lui-m�me, ou � elle-m�me, cette question : �Nos architectes de France sont-ils � la hauteur de l��volution artistique contemporaine ?� Et il a reconnu la f�cheuse n�cessit� de se r�pondre. Non. Ce dont il fait part � ses lecteurs.
Quelle est pr�cis�ment la hauteur � laquelle se tient l��volution contemporaine, et � laquelle n�atteignent pas les architectes ? Les observations exactes doivent manquer pour fixer ce point, en quelque sorte astronomique.
En langage vulgaire, ceci veut dire sans doute : La peinture et la sculpture ont manifest�, en ces derniers temps, plusieurs tendances nouvelles et assez diverses ; ou m�me elles ont simplement travers� des modes plus ou moins �ph�m�res ; en architecture on n�observe pas de variations aussi nombreuses ni aussi rapides.
Cela est vrai ; d�autant plus vrai qu�il en a toujours �t� ainsi, l�architecture n��tant pas, comme la peinture et la sculpture, �uvre de la seule imagination. Si tel est le sens du reproche fait, ce n�est plus un reproche, mais la simple constatation d�un fait in�vitable, et nullement f�cheux d�ailleurs.
Isis continue � s�interroger : �Les architectes, se demande-t-il, ont-ils r�ellement le d�sir de constituer un style � ce si�cle qui s�ach�ve ?�
Que les architectes aient ou non ce d�sir, c�est ce qu�il nous para�t bien inutile d��lucider ; ce d�sir serait de toutes fa�ons bien tardif. Puisque le si�cle est fini, quelle n�cessit� y a-t-il de lui �constituer un style� ? Ce serait, en termes ordinaires, apporter de la moutarde apr�s le d�ner.
A toutes ces questions, Isis a encore constat� la cruelle n�cessit� de r�pondre : �L�architecture nouvelle est au-dessous de sa mission r�novatrice ; ... elle vit de rab�chages �ternels, d�arlequinades de style ; elle ex�cute des monuments et des maisons de rapport sans caract�re, sans �l�gance, sans beaut�.�
C�est une opinion artistique ; par cons�quent, affaire de go�t et d�appr�ciation qu�il serait oiseux de discuter. Si l�auteur trouve que tout ce que produisent les architectes de lui prouver qu�il a tort ; comme il lui est impossible de nous d�montrer qu�il a raison.
On pourra seulement lui demander ce qu�il entend par Mission r�novatrice de l�architecte ? Ces mots sonnent bien, et on les emploie fr�quemment ; mais que repr�sentent-ils exactement ? Encore faudrait-il au moins dire sur quoi doit porter la R�novation. Sur les dispositions de plans ? Sur le syst�me de construction ? Isis ne s�en est peut-�tre pas aper�u, mais cela se renouvelle tous les jours. Sur l�ornementation ? Sur les proportions ?
Faut-il mettre les chapiteaux � la base et les toits dans les fondations ; les portes � la place des fen�tres, les escaliers dans l�immeuble voisin, ou les water-closets dans la maison d�en face, comme le fit jadis un c�l�bre propri�taire de feu la rue neuve Coquenard ?
Ce serait salubre, hygi�nique au premier chef ; ce serait de la r�novation digne d�illustrer cette fin de si�cle. Faire ce qu�on n�a jamais fait, c�est innover effectivement ; tel est du moins le secret de beaucoup des chefs d��coles nouvelles, litt�raires ou artistiques. Est-ce toujours avec succ�s ? c�est une autre question. Est-ce l� ce que d�sir l�auteur de l�article ?
Pour �tre compris, il faut s�expliquer. Il ne manque pas, parmi les architectes m�mes, de personnes qui parlent aussi de �rab�chages en architecture�, de la n�cessit� de cr�er une architecture nouvelle ; quelques-unes ont fait plus - ce qui est m�ritoire - elles ont essay� de passer des mots aux faits ; de monter, par des �uvres ex�cut�es, ce qu�elles appelaient innovation ; jusqu�� ce jour, celles-ci ont �t� rarement heureuses.
Cela prouve tout au moins que, s�il est facile de dire : R�novez, il n�est nullement prouv� que les vastes innovations soient possibles � notre �poque. Dans le d�tail, oui ; mais sans aller beaucoup plus loin. Et, au fond, pour la peinture m�me, les pr�tendues �volutions, dont on parle tant, s��tendent-elles beaucoup au-dessous de la surface ?
A quoi Isis r�pond : Oui, la r�novation est possible, car elle est faite � New-York, � Chicago, � Bruxelles et � Londres.
A Chicago, il admire, outre les ing�nieuses structures qui m�ritent en effet d��tre signal�es : �la sobri�t� d�corative, dit-il, la beaut� des lignes, etc.�
Sans m�dire le moins du monde de l�architecture am�ricaine qui a son m�rite, nous ferons modestement remarquer que ce ne serait peut-�tre par ces derni�res qualit�s que l�art am�ricain marquerait une sup�riorit� bien �vidente sur l�art fran�ais.
Bruxelles, para�t-il, marche aussi vers des �conceptions neuves et des formules simplifi�es et d�une parfaite eurythmie�. Tout le monde accordera aux architectes belges, au moins � beaucoup d�entre eux, une recherche tr�s louable de l�originalit� ; on reconna�tra m�me certains succ�s obtenus dans cette voie. Mais on discuterait probablement la parfaite eurythmie.
Isis nous annonce qu�un �certain Horta� ex�cute des �uvres de �g�nie� in�dites, et qu�on verra de lui un palais du peuple qui sera �surprenant�. Souhaitons, pour M. Hortu [sic], qui est effectivement un artiste de talent, que la post�rit� surprise confirme ce jugement.
Enfin il faut, para�t-il s�incliner devant les maisons modern style de Londres. Nous ne voyons pourtant rien de particuli�rement moderne dans le style londonien qui, comme les camarades, vit surtout d�adaptations du pass�. Le Tudor et la Reine Anne ne sont pas pr�cis�ment des nouveaut�s, non plus que l�anglo-indien.
Ces admirations, un peu bien vives, sont-elles partag�es par tout le monde ? Personnellement, nous y apporterions quelques sages restrictions, sans vouloir, encore une fois, diminuer le m�rite tr�s r�el des artistes �trangers.


Mais nous tenons surtout � signaler la conclusion de l�article ; car - mieux que des appr�ciations qui ne sont point sujettes � discussions - elle nous laisse quelque doute sur l�enti�re comp�tence de la personne qui signe Isis.
�Que feront nos architecte, dit-elle, en 1900 ? Nous �blouiront-ils et forceront-ils leurs d�tracteurs � faire amende honorable ? On ne peut encore rien pr�voir, mais on nous signale d�j� un fait inqui�tant.
�Les constructeurs du palais des Beaux-Arts effar�s, dit-on, par l�audace de leurs plans et craignant de se tromper pour l��dification de leurs colonnades, auraient fait mouler � leur base les colonnes de Saint-Sulpice et celles qui font la gloire de notre Louvre !
�Nous d�mentira-t-on ?�
- Non, nous sommes convaincu qu�on ne d�mentira pas. Mais nous croyons aussi qu�on va s��gayer dans les ateliers.
Qu�est-ce que l�auteur a bien pu vouloir dire ? C�est ce que nous ne discernons pas clairement.
Comment, quand on est inquiet de ses plans, on fait mouler les bases de Saint-Sulpice pour se rassurer ?
Quand on craint de se tromper pour l��dification d�une colonnade (???) on fait mouler celles du Louvre ?
En quoi ces moulages de bases emp�cheraient-ils une erreur ? Erreur de quoi ? Erreur, o� ?
Nous avons grand� peur qu�Isis n�ait �t� la victime bien intentionn�e, mais inconsciente ou na�ve, de quelque mauvaise charge d�un atelier o� il aura voulu prendre des renseignements. On lui aura cont�, en toute gravit�, l�histoire un peu fantastique des moulages ; il l�aura prise pour argent comptant. Ces moulages de Saint-Sulpice vont faire le tour des agences et des ateliers et deviendront sous peu l�gendaires.
On en fera facilement un nouvel interrogatoire � l�usage des nouveaux :
- Quand vous �tes, jeune homme, stup�fait de l�audace de vos conceptions, que faites-vous ?
- Je vais � Saint-Sulpice mouler une base, et j�y dis une pri�re.
- Et lorsque vous voulez proc�der � l��dification de vos colonnades, comme � l�dification de vos contemporains, bon jeune homme, comment vous y prenez-vous ?
- Je moule encore � sa base une autre colonne ; et je choisis celle qui fait le plus de gloire � notre Louvre.
- Et comment distinguez-vous cette colonne glorieuse ?
- Parce que c�est celle qui me rend le plus glorieux moi-m�me d��tre fran�ais, etc., etc.
On voit d�ici le th�me joyeux dont va s�enrichir le r�pertoire, d�j� riche et vari�, de ce qu�on appelle les scies d�ateliers - qu�Isis d�signe sous le nom de �Faits inqui�tants�.
(�La Construction moderne�, 26 mars 1898, p. 301-302)

Document n�1 : L'Art Nouveau jug� en 1903

Je vous avais promis, d�s mon premier message, la transcription de quelques articles sur l'Art Nouveau publi�s dans la presse de l'�poque. Ils proposent - �videmment - de tr�s passionnants commentaires contemporains sur un mouvement artistique alors en plein d�veloppement. Ces textes, peu connus et parfois difficiles � retrouver, sont souvent �crits dans une prose assez confuse et brouillonne. Mais leur manque de recul et leurs partis pris aujourd'hui d�pass�s donnent une parfaite id�e de la perception imm�diate d'une esth�tique neuve et d�routante, qui fut loin d'avoir �t� comprise ou m�me admise.
Le premier article que je vous livre provient de "La Construction Moderne", la principale revue d'architecture de la p�riode, qui �tait diffus�e sous la forme d'un hebdomadaire de douze pages, de tr�s grand format. Chaque num�ro �tait accompagn� de gravures en hors-texte, g�n�ralement au nombre de deux. Il parut le 15 ao�t 1903, aux pages 546 et 547. Il n'a pas �t� sign�, ce qui semble indiquer qu'il fut �crit par un des r�dacteurs permanents de la revue, �ventuellement par son directeur en personne, Paul Planat.
L'int�r�t de ce commentaire r�side dans sa date, 1903, qui constitue un moment charni�re dans l'histoire de l'Art Nouveau. En effet, au moment o� les fr�res Perret construisaient leur immeuble de la rue Franklin, signe tr�s pr�coce d'un nouveau style qui mettra plus de dix ans � �merger compl�tement, le Modern Style commen�ait � manquer de souffle ; la plupart des grands chefs-d'�uvre �taient alors construits, leurs architectes connaissaient tous une profonde crise, qui ne sera finalement r�solue que par l'adoucissement de leur art, rattrap� par le spectre confortable et rassurant du "grand style", celui du XVIIIe si�cle. Mais l'Art Nouveau n'�tait pas moribond pour autant ; sa mutation "classique" devait encore lui assurer une bonne dizaine d'ann�es de r�pit avant d'�tre brutalement emport� avec la Premi�re Guerre mondiale.
Le texte traduit assez bien l'habitude qu'on commen�ait � avoir, en 1903, pour les excentricit�s que Paris voyait �merger depuis � peine plus de six ans. Et sa fa�on d'en reconna�tre certaines des vertus �tait une fa�on d'admettre d�j� sa nature de style artistique � part enti�re.
Puisqu'il �voque les arts d�coratifs, et plus sp�cifiquement les productions c�ramiques de S�vres, je l'ai illustr� avec les trois objets cr��s par Hector Guimard pour cette manufacture. Dans l'ordre : le vase de Cerny et le vase de Chalmont - ce dernier �tant plut�t un cache-pot -, en 1900, puis le vase des Binelles, en 1903, destin� � servir de jardini�re monumentale. Les trois objets furent r�alis�s en gr�s flamm�, et font un bel usage des fameuses cristallisations alors tr�s � la mode � S�vres, obtenues gr�ce � des projections de particules m�talliques pendant la cuisson, dont les effets merveilleusement iris�s �taient totalement al�atoires. En 1904, Guimard dessina �galement une vitrine pour pr�senter ses objets dans les salles de vente de la manufacture ; elle a malheureusement disparu et n'est connue que par des photographies. Mes images ont �t� prises dans le ravissant mus�e Adrien-Dubouch�, � Limoges, qui est le seul � poss�der un exemplaire des trois pi�ces.


L'ART NOUVEAU

Lorsque l'Art Nouveau fut import� chez nous, il y a quelques ann�es, il se distinguait trop souvent par des bizarreries excentriques et ne cherchait alors l'originalit� que dans un profond m�pris pour toute logique raisonnable. Et cependant, en art, la fantaisie n'a tout son prix qu'� condition d'�tre l'enveloppe, amusante ou gracieuse, d'un fond de raison qui ne doit jamais �tre p�dante.
S'il ne conquit pas des adh�sions unanimes, il eut au moins d'ardents d�fenseurs, tr�s sinc�res et tr�s convaincus. Il eut aussi de virulents adversaires.
Toutes ces pol�miques sont aujourd'hui quelque peu oubli�es. D'autant plus qu'en p�n�trant chez nous, il s'est peu � peu modifi� ; l'enfant, naturalis� fran�ais, ne ressemble pas toujours � son p�re. Pour notre part, nous ne croyons pas qu'il y ait beaucoup � le regretter.
Il ne faut pas �tre injuste envers ces innovations. Maintenant qu'elles se d�pouillent de certains caract�res par trop exotiques et mal venus, il faut reconna�tre qu'elles auront, dans toutes les branches de l'art, de fort heureuses cons�quences. La pr�tendue transformation, radicale et improvis�e, que l'on nous promettait, n'aboutira pas aussi compl�te que l'avaient solennellement annonc� ses promoteurs. L'Art ne se pr�te pas � ces transformations subites que, seul, Fregoli sut r�aliser jadis.
Il n'en est pas moins vrai que, sous la pression tr�s forte d'un sentiment public qui est las de sempiternelles reproductions, l'Art Nouveau, renon�ant � des ambitions d�mesur�es et irr�alisables, engendre peu � peu un rajeunissement des formes, aussi bien en architecture qu'en orf�vrerie, que dans la ferronnerie, dans la peinture d�corative, dans la sculpture ornementale. Ce rajeunissement tr�s marqu�, cet �veil sous le fouet stimulant des innovateurs, est un r�el bienfait dont il faut savoir gr� � l'Art Nouveau.
Il est facile de voir qu'en architecture - c'est elle qui nous touche le plus - chacun, au lieu de suivre des mod�les consacr�s, cherche � donner maintenant preuve de quelque originalit� personnelle. Il y a des t�tonnements, cela est certain, des insucc�s m�me ; mais il y a aussi des r�ussites qui suffisent amplement � marquer un incontestable progr�s, une �volution tr�s active, tr�s vivante et qui m�ritait d'exciter le plus vif int�r�t, ainsi qu'on le constate partout aujourd'hui.
Ce n'est pas une rupture compl�te et d�finitive avec tous les principes adopt�s dans le pass�, - c'�tait illusion pure ; ce n'est pas la naissance d'un art improvis� de toutes pi�ces, - ce qui est une impossibilit�. Mais c'est une �re de libre imagination, plus souple, plus vivace, qui commence �videmment, sans �chapper pour cela aux r�gles du bon sens.
Cet accord, qui n'existait pas toujours, au d�but, autant qu'on pouvait le souhaiter, s'�tablit progressivement. Il n'y a plus � douter que l'�poque actuelle ne laisse sur ses �uvres une empreinte qui, plus tard, sera facilement reconnaissable et la distinguera tr�s nettement des imitations plus ou moins serr�es et authentiques dont on s'est fait gloire trop longtemps


Ceci expos�, on ne nous accusera pas, esp�rons-nous, d'�tre aveugl�ment hostiles ici � toute innovation. Nous cherchons, au contraire, � suivre de tr�s pr�s, dans cette publication, toutes les tentatives qui portent cette marque d'une int�ressante �volution.
Nous sommes d'autant plus � notre aise pour recueillir les appr�ciations des personnes qui ont acquis quelque autorit� en mati�re d'art. Notre opinion une fois exprim�e, notre devoir est de signaler ces appr�ciations, quelles qu'elles soient.
Ces jours-ci, � propos de la r�cente exposition de S�vres que connaissent nos lecteurs, et o� l'on pouvait constater les tendances actuelles de notre grande manufacture, M. Thi�bault-Sisson r�sumait ainsi l'impression produite par cette visite :
"En 1900, il n'�tait question que d'art nouveau.
"Ce qui caract�risait, pour le grand public, l'art nouveau, c'�tait, en m�me temps que la profusion et l'audace des courbes, le triomphe, dans le d�cor, des notes claires. Et la manufacture de S�vres, dans son exposition, affichait ce dernier principe hautement.
"Gr�ce � ce parti pris d'exclure, non seulement les notes sombres, mais jusqu'aux colorations un peu fortes, elle offrait un coup d'�il d'ensemble, d'une gaiet� lumineuse et tendre, harmonieuse et douce, qui charmait. Le grand public, dont l'examen n'est jamais que superficiel, fut ravi.
"Les connaisseurs, tout en go�tant cette fra�cheur d'aspect, all�rent plus au fond. Il se d�clar�rent satisfaits, sans arri�re-pens�e, de la petite production : services de table, petits vases � fleurs, bibelots d'appartements. Ils se montr�rent plus r�serv�s pour la grande. Ils condamn�rent nettement les essais de porcelaine appliqu�e aux usages d�coratifs (voir la frise du Grand Palais, avenue d'Antin), et ne s'�tonn�rent pas moins de voir la manufacture appliquer au d�cor des grands vases des motifs emprunt�s au papier peint."
Ces remarques trouveraient leur application ailleurs qu'aux produits de la manufacture de S�vres.

Il est certain d'abord que des innovations tr�s heureuses � une �chelle plut�t petite, le sont beaucoup moins lorsqu'on se sert d'�chelles beaucoup plus grandes. Ce qui charme dans l'orf�vrerie, par exemple - et notre orf�vrerie moderne a eu des trouvailles charmantes - ne saurait plus s'appliquer, sans de sensibles modifications, � la ferronnerie, plus robuste et infiniment moins d�licate. Ce qui a paru satisfaisant dans l'ameublement ne le serait gu�re si l'on veut appliquer les m�mes formes, les m�mes proc�d�s d�coratifs � l'architecture.
Ce serait une erreur de croire que telle innovation qui a trouv� tr�s heureusement place dans un art puisse �tre transport�e telle qu'elle dans un autre art, tout diff�rent, et puisse du m�me coup y produire la m�me r�novation.
En ce qui concerne les colorations att�nu�es qui s�duisent particuli�rement le public f�minin, qui sont effectivement agr�ables en un corsage ou une jupe, dans un boudoir si l'on veut, ou dans un petit salon, il n'est nullement constat� qu'elles le soient tout autant dans de plus vastes salles, de destinations plus s�v�res ou, simplement, moins frivoles.
Surtout il faut remarquer que, tr�s rapidement, ces tons d�faillants conduisent � l'affadissement. Aussi n'en faudrait-il user qu'avec discr�tion, en des surfaces restreintes, et non les prodiguer � tort et � travers, comme le fait trop souvent, en ce moment, un engouement qui ne d�note pas toujours un go�t tr�s s�r, ni qui soit, probablement, appel� � une bien longue dur�e. Car tout engouement est assez �ph�m�re de sa nature.

Document n�6 : Nouvelle joute oratoire : l�Art Nouveau jug� en 1900 (2�me partie)

Le texte pol�mique d�Ars�ne Alexandre n�aurait sans doute pas eu le succ�s qu�il remporta s�il n�avait pas �t� lu par Paul Planat, directeur de la revue d�architecture �La Construction moderne�, qui y r�pondit, pratiquement point par point, dans �Actualit�s�, sa chronique hebdomadaire, parue dans le num�ro du 15 septembre 1900 (p. 589-591).
Apr�s avoir illustr� le texte du �Figaro� avec quelques �difices contemporains, alors parfaitement visibles � Paris, j�ai tenu � accompagner celui-ci avec des images de la c�l�bre Casa Battlo de Gaudi, construite sur le Passeo de Gracia, � Barcelone. Certes, cette maison singuli�re est beaucoup plus tardive (1908 !), mais sa structure m�me semble r�pondre id�alement aux craintes de tous les journalistes de l��poque, mettant en pratique les frayeurs annonc�es. En tout cas, je ne connais pas beaucoup d��difices ayant r�alis� avec autant d�audace et de virtuosit� l�art de �l�os de mouton� !
Monsieur Planat... c�est maintenant � vous :


�Lorsqu�apparut pour la premi�re fois le Modern Style, qui, moiti� anglais et moiti� belge, excita dans une partie du public fran�ais un tr�s vif engouement, de non moins vives protestations s��lev�rent de tous c�t�s. Ici m�me la Construction Moderne s�est fait l��cho de ces sentiments tr�s divers. Philosophiquement nous avions conclu : Il ne faut pas condamner, d�s le d�but, un effort vers l�originalit�, vers la nouveaut� ; que les premiers r�sultats obtenus nous plaisent ou non, nous devons encourager ces tentatives ; lors m�me qu�elles ne tiendraient pas tout ce qu�elles promettent, il en peut sortir quelques germes vivaces qui seront la semence de l�avenir.
Qu�il y e�t beaucoup � critiquer, cela n�est pas impossible ; mais on a toujours tort de chercher � faire avorter les innovations ; c�est peut-�tre �touffer dans l��uf une conception destin�e � devenir f�conde. Il n�y a qu�un parti raisonnable � prendre : Laissons le Modern style suivre le cours naturel de ses destin�es sans y mettre obstacle. Nous verrons bien o� elles le conduiront. Ce qui m�rite de vivre subsistera ; ce qui n�est pas viable succombera tout naturellement.
A l�Exposition m�me on le voit tr�s clairement : Il y a bien deux sortes de Modern Style ; l�une d�inspiration anglaise, l�autre d�origine belge ; l�une et l�autre tr�s influenc�es par le japonais qui est pourtant bien d�mod� aujourd�hui ; l�une, plus tranquille, qui cherche son m�rite dans de petits d�tails minutieux ; l�autre beaucoup plus exub�rante.
Les Anglais ont longtemps aim� la coutellerie compliqu�e o� le m�me objet servait � toutes sortes de fins ; ils ont d�pens� une rare ing�niosit� � combiner des meubles portatifs qui pouvaient �tre � volont� un pliant pour s�asseoir, un parapluie, un ain de si�ge ou une tente-abri. Leur conception mobili�re s�est beaucoup simplifi�e depuis ; pour eux, l��tag�re est maintenant le prototype du meuble quel qu�il soit. Une chemin�, par exemple, sert � chauffer ; ou, tout au moins, il est bon qu�elle en donne l�illusion ; mais elle n�est plus que le pr�texte qui donne naissance � des �tag�res pour bibelots, sur les c�t�s, au dessus, en haut et en bas.

La table est dans le m�me cas : Autrefois elle avait des pieds, des tiroirs au besoin ; aujourd�hui les pieds sont des �tag�res ; sur la tablette, � droite et � gauche, se dressent encore des �tag�res ; en arri�re, en m�nageant la place strictement n�cessaire pour les jambes de l�op�rateur, les fonds sont aussi de nouvelles �tag�res.
Les fauteuils, les si�ges sont eux-m�mes surmont�s de petites �tag�res. Les petits compartiments qui composent celles-ci ne sont conformes au nouveau programme qu�� la condition d��tre ramen�s aux proportions les plus r�duites possibles. On n�y peut loger que de minuscules petits pots, des bouchons de carafe plac�s en �quilibre instable, des verres fragiles grands comme des d�s � coudre et autres menus objets.
Evidemment l�id�al de l�esth�tique moderne se r�sume en cet axiome : L�exquise puret� dans l�infiniment petit ! - L�application a de nombreux inconv�nients.
Si, encore, ces innombrables compartiments �taient log�s � peu pr�s d�aplomb, le regard pourrait se rassurer un peu et leur attribuer une certaine stabilit�, plus id�ale que r�elle, mais qui donnerait � l�esprit une sorte de satisfaction. Malheureusement l�influence japonaise dont nous parlions tout � l�heure a laiss� des traces visibles. On sait que l�art japonais a horreur de toute sym�trie ; c'est m�me par l� qu�il nous a s�duits, d�lass�s de la r�gularit� traditionnelle, amus�s pendant une vingtaine d�ann�es.
Le style anglais, en qu�te d�originalit�, n�a eu garde de n�gliger ce moyen commode de sortir de l�ordinaire ; aussi, � l�instar des petites bo�tes japonaises, les compartiments d��tag�res sont-ils dispos�s en marches d�escaliers contrari�s.
L�impression finale est quelque peu d�concertante. Sans doute tout ce mobilier, travaill� dans des bois rares, pr�cieux ou m�me in�dits, avec un soin m�ticuleux, a le m�rite de ne pas �tre encore tomb� dans la contrefa�on de pacotille, - ce qui, malheureusement ne tardera gu�re. - Mais on �prouve une r�elle inqui�tude � soup�onner ce qui arriverait si un personnage quelconque venait � s�appuyer sur cette chemin�e, ou m�me � s�en approcher trop brusquement ; � s�asseoir sans pr�cautions infinies dans ces si�ges, souvent peu commodes, d�ailleurs. On songe avec effroi � la pluie de bibelot qui s�ensuivrait in�vitablement sur la t�te du visiteur et au grand dam de leur l�gitime propri�taire.

***

Il n�en est pas moins vrai que cette recherche de bois rares, laiss�s sous leur aspect naturel, que cette d�licatesse, ce fini de la main-d��uvre, pourront inaugurer un progr�s obtenu au moyen d��l�ments nouveaux. Peut-�tre pr�parent-elles, comme il arriva � la fin du si�cle dernier, un retour � des formes tr�s simples, tr�s pures, sans toutefois tomber dans la froideur et la roideur du style Empire, et sans copier trop aveugl�ment les formes Louis XVI.
A quoi pourrait conduire le style l�autre Modern Style, celui qui est n� de l�influence belge ou allemande ? On le discerne moins ais�ment. Partant de certains paraphes japonais qui sont amusants comme jets du pinceau lanc� sur le papier de soie, la caract�ristique de cet art nouveau est le zig-zag, le coup de fouet appliqu� � l��b�nisterie, � la menuiserie, et � la serrurerie indistinctement. Il est certain que, dans ces trois corps de m�tier, l�introduction de cet �l�ment calligraphique a constitu� une v�ritable nouveaut�.
Nous n�en saisons pas tr�s bien le charme ; il ne faut cependant pas le nier avec ent�tement, puisqu�il a effectivement s�duit les nombreuses personnes qui tiennent � se signaler par un go�t sp�cial, particuli�rement raffin� et, surtout, d�passant la mesure des esprits ordinaires.
Cet engouement durera-t-il longtemps encore ? Il y a lieu d�en douter. Faisant la tache d�huile, il p�n�tre maintenant dans quelques pays qui sont en retard de quelques ann�es ; mais, comme les nu�es d�orage, tandis qu�il progresse d�un c�t�, il se retire lentement, mais s�rement de l�autre.
La critique d�art elle-m�me, si enthousiaste de toutes les nouveaut�s et volontiers �prise de l�excentricit�, commence � dire comme l�Ours de la fable : Otons-nous, car il sent.
Peut-�tre cette lassitude qui se laisse apercevoir sera-t-elle salutaire � cette vari�t� du Modern Style, en lui faisant voir que le serpentin ne suffit pas � cr�er un art bien vivace. Ses promoteurs ont la passion de l�originalit�, passion tr�s louable en soi et fort utile ; ils avaient cru, encourag�s par une fraction importante du public, avoir du premier coup transform� et r�nov� l�art. Il appara�t que, s�ils ont donn� une secousse, ils n�ont pas encore mis en mouvement l��norme machine si lourde � mettre en route. Ils seront donc contraints de chercher, et peut-�tre de trouver plus et mieux. A ce moment le service rendu par eux sera d�un prix tr�s r�el.
Voici donc comment s�exprime maintenant la critique d�art � ce sujet. C�est � M. Ars�ne Alexandre, du Figaro, que nous empruntons ces observations, justes sans dote, mais s�v�res � coup s�r.
�Nous pouvons, dit-il, en parler librement, maintenant que l�on ne peut plus craindre de faire du tort, dans l�attribution des r�compenses, aux architectes, c�ramistes, �b�nistes et tapissiers, �trangers ou fran�ais, qui le pratiqu�rent si largement. Ils ont assez de talent pour faire autre chose, et ils doivent en �tre les premiers fatigu�s... Vous savez de quoi je veux parler : de ces lignes � la fois violentes et d�pourvues de signification qui combinent la gr�ce des articulations d�un squelette avec le charme profond des serpentins agit�s par le vent.� - L�os de mouton et la nouille seraient, d�apr�s lui, les �l�ments caract�ristiques et g�n�rateurs de ce Modern Style.
L�un et l�autre rest�rent, pendant des si�cles, sans aucune application artistique.
Quand l�os du mouton �tait entour� d�un gigot, il trouvait �videmment un emploi assur� ; la nouille trouvait aussi des applications utiles, qui n��taient nullement � d�daigner. Mais ce sont l� des emplois proprement culinaires, o� l�art n�a �videmment rien � voir. Il �tait r�serv� au Modern style de d�couvrir leur haute valeur esth�tique.
Ce fut toute une r�volution, car l�os et la nouille, s�par�ment ou conjointement, nous apportaient � la fois le principe constructif et le principe purement d�coratif ; ils se pr�taient � de multiples combinaisons d�une rare vari�t�. Dans le genre simple et dans la p�riode primitive, l�os de mouton fournissait l��l�ment solide, accusant une construction rigide, tandis que la nouille, en sa souplesse et ses molles ondulations, apportait � la d�coration des formes tout � fait in�dites. Mais bient�t, par un de ces raffinements exquis, produits d�une d�composition savante, que savent concevoir les esprits d�licieusement blas�s, ce fut la nouille g�latineuse et tremblante, affaiss�e sous son propre poids, qui devint l��l�ment constructif du meuble, de la ferronnerie artistique, tandis que l�os devenait d�coratif � son tour. De l� des effets incontestablement inattendus et r�solument nouveaux.
Toute cette transformation esth�tique, et les r�sultats qu�elle engendre, sont d�crits, par M. Ars�ne Alexandre, avec une scrupuleuse exactitude que nous craindrions d�alt�rer par le moindre commentaire ; aussi nous contenterons-nous de citer en toute fid�lit� :
�Ce que la c�ramique moderne, ou du moins une certaine �cole, a consomm� de tibias, d�omoplates, de cols du f�mur, d�os iliaques est effrayant. D�autre part les �b�nistes nous ont gratifi�s de si�ges, d��tag�res, de dressoirs, de lits qui donnent l�impression que l�on se repose, que l�on mange, que l�on dort sur les objets d�un mus�e d�arch�ologie compar�e, cependant que sur les murs se d�roulent lentement des intestins d�vid�s. Cela se sauve, se d�guise plut�t, par la beaut� des mat�riaux employ�s : les ossements sont taill�s dans les bois pr�cieux, susceptibles du plus beau poli ; les vers solitaires multicolores sont des applications d��toffes soyeuses ou de m�taux exquis, tels que l��tain et le cuivre les plus purs. La premi�re impression �tait de nettet� et de simplicit�, et nous nous sommes trouv�s peu � peu supplici�s sans nous en apercevoir, - mais vous n�ignorez pas qu�il est des supplices qui commencent tr�s bien.�

***

D�o� vient cette absence d�originalit� vraie, malgr� tant d�efforts sinc�res et consciencieux, que n�a pas encore couronn�s un succ�s d�finitif ? M. Ars�ne Alexandre en donne une explication que nous tenons aussi � reproduire, parce qu�elle est exacte en grande partie, bien qu�elle appelle quelques restrictions.
Sans doute, dit-il on �tait arriv� � lasser le public avec des pastiches, plus ou moins fid�les, de tous les styles connus, et il devenait n�cessaire de sortir de ces r�p�titions. Que fallait-il faire ? Selon lui, il e�t fallu revenir, une fois de plus, � la source in�puisable, qui est tout simplement la nature m�me.
�Les beaux artisans des �ges qui ont pr�c�d� le n�tre �tudiaient la nature avec un sentiment profond et ing�nu. Puis ils l�interpr�taient, sans la copier litt�ralement, lorsqu�il s�agissait de cr�er une �uvre. Tous nos grands styles, le roman, le gothique, celui du XVIIe si�cle et celui du XVIIIe ont l�observation de la nature pour point de d�part et son interpr�tation pour but. Ceux de notre si�cle qui ont recopi� ces nobles et logiques formules se sont dispens�s d�interroger la nature � leur tour ; de l� leur mollesse et leur pataugeage. Mais ceux qui avaient l�horreur l�gitime de ces r�p�titions d�figur�es et l�excellente ambition de cr�er du nouveau sont tomb�s dans l�erreur de ne pas regarder la nature davantage. Il semble qu�ils aient pris pour mod�les les circonvolutions m�mes de leur cerveau, au lieu des images que ces replis re�oivent, conservent et transmettent.�
Lorsqu�on parle de peinture, de sculpture, il n�y a pas le moindre doute que l�artiste doit, avant tout, s�inspirer de la nature ; non pas pour en reproduire les aspects avec la fid�lit� dite photographique, qui est fausse � tant d��gards ; mais pour l�interpr�ter, comme on dit ; c�est-�-dire pour arriver � rendre plus saisissante l�impression qui s�en d�gage.
Si l�on parle d�architecture, il est exact encore que la partie d�corative, ornementale de cet art trouve des ressources infinies, en m�me temps qu�une originalit� san cesse renouvel�e, dans l��tude de la nature. L�art gothique l�a fort bien compris et en a tir� un parti excellent.
Si, de la d�coration, nous passons � l�architecture proprement dite, aux principes constructifs qui sont l�essence m�me de chaque style, quel r�le pourrait bien jouer l��tude de la nature ? Puisque le gothique est cher, nous sans raisons, aux critiques d�art, nous demanderons : En quoi le vo�te sur diagonaux ; en quoi l�arc-boutant - puisque ce sont les caract�ristiques fondamentales de cet art - sont-ils emprunt�s � la nature ? En quels lieux nous a-t-elle donn� des exemples de ces dispositions, tr�s rationnelles � coup s�r, mais qui n�en sont pas moins sorties, arm�es de pied en cap, de l�intelligence humaine.
Allons plus loin, et venons au mobilier, puisque c�est l� surtout le terrain o� pousse et s��panouit le Modern Style. La nature nous offre-t-elle quelque part le moindre mod�le de table, de chemin�e, de fauteuil ou de canap� ? Nous pr�sente-t-elle des formes directement et logiquement applicables � une commode ou � un buffet ?
On a raison de r�p�ter sans cesse aux artistes ce mot : Nature. Encore n�en faudrait-il pas abuser et le faire intervenir l� o� il n�a que faire. La nature a la gr�ce, la vari�t� et une impeccable logique ; aussi est-elle toujours bonne et utile � contempler. Mais l�homme s�est cr�� des besoins, auxquels la nature n�avait jamais song� � satisfaire ; c�est � lui d�imaginer des solutions appropri�es, par des proc�d�s qu�il tire uniquement de son cerveau. Ces proc�d�s doivent �tre logiques, cela va de soi, sans quoi il n�y aurait que m�comptes ; mais ils n�ont nulle parent� avec ceux de la nature, si ce nest cette commune logique qui est le lien de toutes choses existantes.
Aussi ne voyons-nous pas tr�s nettement comment ni pourquoi les menuisiers, les serruriers, les �b�nistes �doivent avoir l�observation de la nature pour point de d�part et son interpr�tation pour but� ; nous ne voyons pas tr�s clairement non plus, � part quelques ornements accessoires, comment ils en d�duiraient la forme, le galbe, la disposition d�un meuble.
A quoi M. Ars�ne Alexandre r�pond : �Dans les �coles civilis�es, comme dans les barbares, l�ornement le plus arbitraire en apparence est un monogramme des �tres, des astres, des dieux, des ph�nom�nes de la nature.�
Cette observation est peut-�tre vraie. Peut-�tre, comme le veut l��crivain, peut-on retrouver dans un crochet de g�ble gothique, dans un coffret du Japon, dans la fleurette d�un tissu ou d�un papier peint, les astres, les dieux et quelques ph�nom�nes de la nature. Mais il y faut une perspicacit� qui n�est pas accord�e � tout le monde ; et nous devons confesser une pauvret� d�imagination qui ne nous permet pas d�y d�couvrir d�aussi rares tr�sors.

***

Le Modern Style, lui, n�aurait pas cette propri�t� bien remarquable : �Quelles id�es �voquent les dossiers gr�les et renfl�s, les supports contourn�s de nos meubles, les lani�res et les virgules de nos murailles ? - Pas d�autres que celles d�un branchage qu�on peut casser comme du verre, et de coups de fouet tumultueux d�croch�s par un charretier n�vropathe.�
Mais surtout, et c�est l� le dernier et non moins grave reproche que lui adresse M. Ars�ne Alexandre : Ces formes soi-disant nouvelles, et si peu expressives, ont le tort d��tre indistinctement employ�es pour un salon fran�ais, pour une salle � manger allemande, un cabinet de travail belge, un boudoir scandinave, quelles que soient les diff�rences de races, de langage, d�esprit, d�aspiration.
Aussi l�auteur conclut-il - en termes s�v�res, trop s�v�res m�me si le moment n��tait venu de r�agir contre des erreurs trop prolong�es et qui tardent trop � se transformer en v�rit�s : Au fond, tout cela �est simplement un mauvais genre que nous donnons, ainsi qu�on voit d�honn�tes femmes, parfois, farder outrageusement leur peau fra�che et affecter des airs cascadeurs, pour souffler aussit�t ce qu�elles ont allum�.�

Document n�5 : Nouvelle joute oratoire : l�Art Nouveau jug� en 1900 (1�re partie)

De fa�on tr�s paradoxale, l�Exposition universelle de 1900 fut une des premi�res occasions pour la presse d��mettre des g�n�ralit�s sur le Modern Style, qui y eut pourtant bien peu de place : le Grand Palais, le Petit Palais, le pont Alexandre-III, la gare d�Orsay, �lev�s pour la circonstance, ont �t� le triomphe de l�architecture �clectique. L�Art Nouveau se contenta donc d�appara�tre dans quelques lieux isol�s, comme le Pavillon finlandais (fig. 1), le Restaurant bleu (fig. 2), le Pavillon Lu ou la petite salle �lev�e par Sauvage pour la danseuse Lo�e Fuller. Fait assez significatif : Guimard ne se vit confier aucun v�ritable �difice lors de cette grande occasion et d�t se contenter d�am�nager trois modestes stands. Mais, depuis l�ouverture, en 1895, du magasin de Seegfried Bing qui avait donn� son nom au nouveau style (�L�Art Nouveau�, rue de Provence), et l�apparition de quelques �tranget�s architecturales, comme le Castel B�ranger, les premiers immeubles ou h�tels particuliers de Lavirotte, Sch�llkopf ou Plumet, et surtout quelques lieux de divertissement (magasins, restaurants et salles de spectacle), une vive inqui�tude commen�ait � s��lever contre ces excentricit�s d�coratives, encore assez peu nombreuses, mais significatives. La courte rue Royale, qui relie les places de la Concorde et de la Madeleine, si embl�matique d�un Paris �l�gant, ne venait-elle pas d�accueillir le restaurant �Maxim�s� (fig. 3), d�cor� par l�architecte Louis Marnez, et la boutique du joaillier Fouquet (fig. 4), con�ue par le nouvel affichiste � la mode, le tch�que Alfons Mucha ?
Parmi les textes pol�miques qui parurent � cette �poque-l�, figure un article assez �pouvant� d�Ars�ne Alexandre, publi� dans �Le Figaro� du 1er septembre 1900, sous le simple titre �Modern Style�. Non sans montrer un relatif humour involontaire, l�auteur - qui n��tait en rien un m�diocre critique - s�essaya pour la premi�re fois au jeu des comparaisons. Ses allusions � l�os de mouton et � la nouille - cette derni�re est � l�origine d�un des m�chants sobriquets de l�Art Nouveau... et de mon pseudonyme ! - furent tellement parlantes et fortes qu�elles devinrent c�l�bres.
0n notera, au passage, le d�sir assez permanent, dans ce genre de pol�mique, de ne voir dans l�Art Nouveau qu�un produit d�importation. Les r�f�rences qui sont faites, � l�Angleterre, la Belgique, l�Allemagne ou l�Autriche, sont assez confuses et rel�vent pour certaines d�une vindicte politique, comme l�annexion, encore r�cente, de l�Alsace et de la Moselle par l�empire allemand. On manquait alors totalement de recul pour juger de l��mergence, complexe et diffuse, de ce nouveau style dans le paysage fran�ais. Ce qui n�est pas sans charme...
Donnons donc la parole, sans insister davantage, � Ars�ne Alexandre :


Modern Style
Vous connaissez ce petit jeu qui consiste � se demander de temps en temps : �Notre �poque a-t-elle un style ?� et � discuter l�-dessus.
Entre autres indications int�ressantes, l�Exposition nous aura permis de nous rendre compte que, contrairement � ce que beaucoup de personnes affirmaient, la d�coration et l�ameublement de notre �poque ont un style, - et que ce style est malade.
Il est vrai qu�il ne nous appartient pas en propre, bien que nous lui ayons fait un sort. Ce sont surtout l�Allemagne, l�Autriche et la Belgique qui nous l�ont pr�t�. Nous pourrions le leur rendre sans inconv�nient apr�s le 5 novembre.
On peut remarquer encore que ce n�est qu�une mode, et que comme toutes les modes elle n�aura qu�un temps ; mais elle a s�vi avec beaucoup d�intensit�, et comme ce style ne ressemble absolument � aucun de ceux qui l�ont pr�c�d�, force sera bien d�en faire la caract�ristique d�une partie du moment o� nous vivons. Vous savez de quoi je veux parler : de ces lignes � la fois violentes et d�pourvues de signification qui combinent la gr�ce des articulations d�un squelette avec le charme profond des serpentins agit�s par le vent. Nous pouvons en parler librement maintenant que l�on ne peut plus craindre de faire du tort, dans l�attribution des r�compenses, aux architectes, c�ramistes, �b�nistes et tapissiers, �trangers ou fran�ais, qui le pratiqu�rent si largement. Ils ont assez de talent pour faire � pr�sent autre chose, et ils doivent en �tre les premiers fatigu�s.

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L�os de mouton avait une r�putation d�testable : il ne servait nagu�re qu�� assommer des passants inoffensifs sur les boulevards ext�rieurs. La nouille, au contraire, avait une r�putation excellente ; elle s�est compromise avec l�os de mouton pour composer ce que l�on a appel� du nom g�n�rique, et bizarre, d�art nouveau. Pauvre nouille ! elle s�est d�shonor�e sans r�habiliter pour cela l�os de mouton.
Ce que la c�ramique moderne, ou du moins une certaine �cole, a consomm� de tibias, d�omoplates, de cols du f�mur, d�os iliaques est effrayant. D�autre part, les �b�nistes nous ont gratifi�s de si�ges, d��tag�res, de dressoirs, de lits, qui donnent l�impression que l�on se repose, que l�on mange, que l�on dort sur les objets d�un mus�e d�ost�ologie compar�e, cependant que sur les murs se d�roulent lentement des intestins d�vid�s. Cela se sauve, se d�guise plut�t, par la beaut� des mat�riaux employ�s : les ossements sont taill�s dans des bois pr�cieux, susceptibles du plus beau poli ; les vers solitaires multicolores sont des applications d��toffes soyeuses ou de m�taux exquis, tels que l��tain et le cuivre les plus purs. La premi�re impression �tait de nettet� et de simplicit�, et nous nous sommes trouv�s peu � peu supplici�s sans nous en apercevoir, - mais vous n�ignorez pas qu�il est des supplices qui commencent tr�s bien.
Souvent on nous a dit avec surprise : - Mais pourtant, vous devez aimer �a, vous qui cherchez du nouveau et qui d�fendez les tentatives les plus originales.

Il est bien ennuyeux, pour ceux qui ont le d�go�t de la banalit� et de la redite, d��tre pris pour des amateurs forcen�s de l�excentricit� � outrance, d�autant plus que celle-ci est fr�quemment une autre forme de la banalit�. Berlioz, longtemps victime de cette confusion, en exprimait, d�une fa�on plaisante, son irritation � peu pr�s en ces termes : �Parce que je n�aime pas boire de l�eau de guimauve ti�de, ce n�est pas une raison pour que je m�abreuve avec d�lices de vitriol vers� dans une coupe de cuivre vert-de-gris�.�
Sans doute on en �tait arriv� � lasser les yeux avec les perp�tuelles - et plus qu�infid�les - copies des meubles de la Renaissance et du dix-huiti�me si�cle. Sans doute le second Empire avait produit un style lourdement cossu, vraiment peu sympathique, dont on retrouve l�expression, avec plus de curiosit� que de plaisir, au ch�teau de Compi�gne, ou � la si spirituelle et si documentaire exposition centennale du meuble. Mais s�il faut absolument choisir entre l�excentrique et le banal, les gens de go�t et de bon sens pr�f�rent s�abstenir. La question n�a pas �t� tr�s bien pr�sent�e, et l�on a affect� de nous convaincre qu�il n�y avait pas d�interm�diaire entre le style qi rab�che et celui qui d�lire.
Sous pr�texte d�originalit� et de nouveaut�, on s�est r�fugi� dans l�incertain et l�inexpressif. Les beaux artisans des �ges qui ont pr�c�d� le n�tre �tudiaient la nature avec un sentiment profond et ing�nu. Puis ils l�interpr�taient, sans la copier litt�ralement, lorsqu�il s�agissait de cr�er une �uvre. Tous nos grands styles, le roman, le gothique, celui du dix-septi�me si�cle et celui du dix-huiti�me, ont l�observation de la nature pour point de d�part et son interpr�tation pour but. Ceux de notre si�cle qui ont recopi� ces nobles et logiques formules se sont dispens�s d�interroger la nature � leur tour ; de l� leur mollesse et leur pataugeage. Mais ceux qui avaient eu l�horreur l�gitime de ces r�p�titions d�figur�es et l�excellente ambition de cr�er du nouveau sont tomb�s dans l�erreur de ne pas regarder la nature davantage. Il semble qu�ils aient pris pour mod�les les circonvolutions m�mes de leur cerveau, au lieu des images que ces replis re�oivent, conservent et transmettent.
Et ce qu�il y a de plus curieux, c�est qu�en r�alit� ils n�ont pas cr�� de lignes nouvelles. Les lasagnes et les apophyses qui sont la principale ornementation du genre moderne suivent de grandes lignes contourn�es qui rappellent celles du si�cle dernier, et l�on est surpris de constater que cet art nouveau n�est autre que le style Louis XV devenu sa propre larve.

***

Beaucoup de personnes nous demanderont aussi, faute d�avoir regard� les choses d�assez pr�s, pourquoi nous avons de l�antipathie pour des lignes, des harmonies, qui semblent se retrouvent dans l�art gothique et dans l�art de l�Extr�me-Orient, celui du Japon par exemple, qu�au contraire nous admirons. Il n�est pas de choses plus oppos�es. Les nervures, dans l�art gothique, r�pondent � des n�cessit�s de construction d�une logique math�matique et admirable d�audace. Les crochets sont de l�g�res dentelures imagin�es pour faire para�tre moins s�ches, plus vibrantes dans l�air, des lignes ascendantes destin�es � �tre vues de tr�s bas ou de tr�s loin. De m�me, dans l�art japonais, il n�est pas une ligne, pas un signe qui n�ait un sens familier ou profond. Tout est inspir� d�une fleur, d�une montagne sacr�e, d�un horizon favori. Un coffre rappelle les lignes d�un temple, et ce temple lui-m�me r�sume l�aspect d�une terre avec laquelle il s�harmonise. Il n�est pas une fleurette sur la robe d�une ghesha qui ne r�ponde � une id�e lisible pour le plus pauvre portefaix. Dans les �coles civilis�es, comme dans les barbares, l�ornement le plus arbitraire en apparence est un monogramme des �tres, des astres, des dieux, des ph�nom�nes de la nature.
Quelles id�es �voquent au contraire les dossiers gr�les et renfl�s, les supports contourn�s de nos meubles, les lani�res et les virgules de nos murailles ? Pas d�autres que celles d�un branchage qu�on peut casser comme du verre, et de coups de fouet tumultueux d�coch�s par un charretier n�vropathe. Il serait excessif de dire qu�� cela se ram�ne toute la pens�e, et l�imagination, de notre temps.
Au reste, qu�est-ce que ces formes que l�on retrouve indistinctement dans un salon fran�ais, dans une salle � manger allemande, dans un cabinet de travail belge, dans un boudoir scandinave, quelles que soient les diff�rences de race, de langage, d�esprit, d�aspirations ? N�est-ce pas ici la meilleure critique de ce �style� si l�on est forc� de parler ainsi ?
L�on a dit, en parlant des �crivains, que le style n��tait autre chose que l�homme lui-m�me. Il en est autrement tout au moins du style de ce temps-ci dans l�habitation. Si ceux qui viendront apr�s nous jugeaient notre soci�t� sur certains de nos meubles et de nos poteries, ils tomberaient dans de r�jouissantes erreurs, - les m�mes, il est vrai, que nous commettons peut-�tre � l�gard de tels qui nous ont pr�c�d�s. Nous ne sommes pas aussi n�vros�s, aussi hallucin�s, aussi fumeurs d�opium que nous en avons l�air. De tr�s saines cr�atures, de tr�s honorables et placides familles �voluent parmi ces ameublements anatomiques et ces d�corations giratoires. C�est simplement un mauvais genre que nous nous donnons, ainsi qu�on voit d�honn�tes femmes, parfois, farder outrageusement leur peau fra�che et affecter des airs cascadeurs, pour souffler aussit�t ce qu�elles ont allum�.
Aussi ne faut-il pas trop s�indigner de toutes ces folies, ni croire que nous avons voulu �crire ici une page vengeresse. Nous sommes convaincu que les artistes � venir trouveront dans l�observation renouvel�e de la nature, et dans l�application de la science, trop d�daign�e par ceux d�aujourd�hui, des formules beaucoup plus elles et plus durables que les n�tres. Notre style n�est pas tr�s beau, il n�est pas tr�s reposant, mais il est peut-�tre divertissant � voir, quand on marche vite. Il ne peut changer qu�� son avantage. Amusons-nous donc pendant que nous sommes encore vieux.�
Ars�ne Alexandre

Document n�4 : L�Italie et l�Art Nouveau


�L�id�e que l�art moderne doit se renouveler, ne re�ut point en Italie un bon accueil ; la critique, officielle surtout, ne put cacher, � ce sujet, sa surprise et sa r�pugnance. Mais, partout, cette id�e a ses ennemis ; et les Revues d�art nous montrent, chaque jour, qu�� c�t� d�approbateurs enthousiastes, l�Art Nouveau a des opposants acharn�s. Les opposants - et parmi eux il y a des esprits qui, dans bien des choses, ne se montrent pas arri�r�s - sont-ils vraiment persuad�s que l�actuel mouvement est artificiel et sans fondement ? [...]
Bien que cela arrive un peu partout, en Italie, l�imitation de l�ancien va au del� du raisonnable ; et le genre de cette imitation est ici plus funeste que dans les �coles fran�aises et anglaises, par exemple, o� la tradition des pays porte plut�t � l�art du Moyen Age qu�� celui de la Renaissance. En Italie, c�est surtout la renaissance qui triomphe, avec ses sym�tries, ses formules compass�es qui refroidissent l��motion ; et dans cette Revue, o� il est permis d�exprimer toute id�e qui soit la sinc�re manifestation d�une conviction profonde, laissez-moi souhaiter � mon pays que, le plus t�t possible, y arrive le jour dans lequel tout le monde reconna�tra que la Renaissance, en ce qui concerne l�architecture et les arts qui en d�pendant, a �t�, pour nous, un engouement d�sastreux et une superstition dangereuse.
Donnez donc un coup d��il aux programmes de nos Ecoles ; vous vous apercevrez ais�ment combien elles sont en retard sur le mouvement des id�es esth�tiques modernes. Et si par ci par l�, dans nos Ecoles, va commencer � poindre la lumi�re de la libre esth�tique, cela est l��uvre de quelque professeur solitaire ou de quelque professeur qui s�est trouv�, presque sans le savoir, dans le mouvement des id�es qui excitent les artistes � se renouveler. En cons�quence, dans nos Ecoles, parfois quelque essai de libert� peut se produire, mais les effets s�rieux nous les verrons dans l�avenir. [...]
En de telles conditions, il est impossible que les Ecoles italiennes puissent contribuer s�rieusement au rajeunissement esth�tique qui nous concerne ; et celles de nos Ecoles o�, par impulsion du mouvement artistique qui vise � cr�er des artistes ind�pendants, on a introduit la libert� du style moderne, ces Ecoles, h�las ! ne savent indiquer aux �l�ves que les Revues anglaises, allemandes, fran�aises qui s�int�ressent � l�Art Nouveau ; ainsi les �l�ves qu�autrefois initiaient le Moyen Age et la Renaissance, d�apr�s les ouvrages anciens, aujourd�hui copient le flor�al et les �coups de fouets� des meubles, bronzes, fers forg�s, tapisseries que nous apportent les Revues �trang�res. Car l�Italie ne poss�de pas une seule Revue consacr�e � l�Art Nouveau ; et la plus importante publication d�art d�coratif a commenc� seulement, depuis peu, � donner des essais et � publier des articles sur le mouvement de l�esth�tique moderne. Le dernier article a �t� sur l�Art Nouveau en France avec dessins � l�appui, dessins de MM. Lalique, Wolfers, Robert, Sauvage, Chalon, et des paroles sympathiques adress�es � M. Guimard et � M. Bing et ses collaborateurs du Pavillon de l�Art Nouveau.
On peut donc affirmer que, en Italie, le mouvement l�Art Nouveau a commenc� hors des Ecoles, et a �t� produit par quelque �crivain et quelque artiste, de m�me que par l�excitation et l�exemple de l�Etranger.
Cela prouve, pourtant, que nous sommes �en marche� ; mais le chemin d�j� parcouru est tr�s peu de chose � c�t� de celui des pays �trangers ; quoiqu�il en soit, la v�rit� est que la P�ninsule est la derni�re arriv�e, et l�art �d�avant-garde� a chez nous, pour le moment, plut�t des copistes que des artistes.
Que mon jugement soit parfaitement exact c�est ce qui peut �tre d�montr� de tous c�t�s. Voici ce qui arrive � Venise. De deux en deux ann�es, dans cette ville, s�ouvrent des Expositions internationales d�art ; dans l�avant derni�re Exposition on y introduisit l�art d�coratif ; mais, ne voulant pas avoir ici une Exposition usuelle, on fixa qu�� Venise �taient accept�s seulement les objets ayant un caract�re d�art bien personnel et con�us en dehors de toute imitation des anciens styles. Il arriva alors, � l�ouverture de l�Exposition, que les galeries d�art d�coratifs �taient d�sertes, en ce qui concerne le concours d�artistes italiens ; et, se promenant dans ces galeries, on ne voyait que des ouvrages �trangers. [...]� (Alfredo Melani, dans �La Construction moderne�, 28 juin 1902, p. 460-461)


Les propos tenus par Alfredo Melani, architecte italien et collaborateur r�gulier de �La Construction moderne�, ne sont pas sans clairvoyance. Son article fut �crit au moment o� se tint, � Turin, une exposition internationale des arts d�coratifs qui fit date, et en premier lieu pour le caract�re � la fois audacieux et unitaire de tous ses pavillons. On eut, en effet, la bonne id�e d�en confier la conception � un seul architecte, Raimondo D�Aronco (1857-1932). Tr�s impr�gn� par la Secession autrichienne, D�Aronco donna � tous ses b�timents un air de famille unique, m�prisant assez largement les particularismes esth�tiques de chaque pays, comme on en avait jusque l� l�habitude : on aurait donc �t� bien en peine de pouvoir diff�rencier le pavillon belge du pavillon japonais ! Mais les images qui nous restent de l�exposition de Turin de 1902 signalent imm�diatement la destination et leur auteur, tant il sut faire �uvre originale. Dans l�histoire de l�Art Nouveau, cette exposition est particuli�rement importante car elle est presque le pr�lude de l�entr�e de l�Italie dans le mouvement, alors que celui-ci commen�ait � s�essouffler dans la plupart des autres pays europ�ens.
Globablement, l�analyse de Melani appara�t relativement juste. Le poids d�une histoire complexe et d�une grande tradition culturelle, pesante par sa richesse m�me, ont conduit la modernit� � se d�velopper essentiellement dans les r�gions industrielles septentrionales, ou dans quelques villes o� exer�ait un architecte particuli�rement audacieux, comme Ernesto Basile � Palerme.
N�anmoins, m�me s�il resta plus confidentiel, l�Art Nouveau italien existe bel et bien. Il demande seulement plus d�efforts pour �tre d�couvert. Mais que de surprises apr�s tant de recherches ! Je ne prendrai que l�exemple de Florence, o� brilla une sorte de diamant solitaire : Giovanni Michelazzi (1879-1920).

Voil� qui serait singulier : aller dans le berceau des M�dicis pour y voir autre chose que Fra Angelico, Michel-Ange ou Lucca della Robbia ? Oui, il peut y avoir une vie florentine en dehors du mus�e des Offices, du palais Pitti, des jardins Boboli, m�me si les p�pites sont principalement regroup�es dans des quartiers excentr�s. Sur ce point, on ne s��tonnera pas : l�urbanisme florentin �tait pratiquement achev� d�s la fin du XVIe, et la construction de quelques �glises baroques suffit � donner � la vieille cit� son aspect d�finitif. Michelazzi profita donc d�un d�veloppement urbanistique, dans la p�riph�rie sud de la ville, pour exercer son art surprenant...


Int�ressons-nous ici � trois de ses �difices - en vous laissant le soin de d�couvrir les autres. Le premier est le ravissant Villino Bruggi-Caraceni, situ�e au 99, via Scipione Ammirato (1911), une maison tr�s ostensiblement sign�e et dat�e sur le linteau de la petite loggia d�angle. L�architecte y montre une culture tr�s internationale : caract�re autrichien (1) des toitures et des ornements des ch�neaux, influence plus fran�aise dans le dessin des ouvertures en forme de champignon. Mais Michelazzi reste n�anmoins italien par l�emploi du marbre et par le caract�re profond�ment baroque des draperies ornementales, r�alis�es par Galileo Chini avec les ateliers de l�Arte della ceramica qu�il avait fond�s en 1897. On admirera particuli�rement les nombreux petits d�tails, tous merveilleusement r�alis�s, qu�il s�agisse des garde-corps m�talliques, d�inspiration florale, ou les �tranges t�tes d�animaux qui ornent certaines ar�tes de murs, gracieusement iris�es. On h�site � y voir des oiseaux. Peut-�tre s�agit-il tout simplement de hiboux.


L�inspiration tr�s h�t�rog�ne de Michelazzi trouve son expression la plus parfaite dans ses deux maisons des 9 et 13, via Giano della Bella. Mais la plus �tonnante des deux est certainement la seconde, le Villino Giulio Lampredi (�difi� entre 1908 et 1912), avec ses deux gigantesques dragons de pierre, beaucoup plus amusants qu�effrayants, soutien du balcon plac� juste au-dessus de la porte d�entr�e. La maison adopte un rythme ternaire et sacrifie � la sym�trie la plus parfaite. Mais, dans un cadre aussi strict, quelle libert� ! D�abord dans la d�coration des fen�tres de l��tage, inscrite dans de beaux cercles ornementaux, dans la pr�sence de colonnes surprenantes, servant de socles aux fameux dragons. Mais aussi par l�introduction de sgraffite qui montre une importante influence belge, o� ce syst�me de peinture murale ext�rieure est pratiqu� de fa�on presque exclusive.
J�ai eu la chance de pouvoir entrer � l�int�rieur de cet �difice. Ma d�ception fut vive, car rien n�y �voque l�Art Nouveau, ni de pr�s, ni de loin. La maison est petite et ses espaces sont modestes. Il semblerait qu�ils l�aient toujours �t�. On n�y trouve donc aucun puits de lumi�re int�ressant, aucun vitrail... A moins qu�un r�am�nagement complet ait totalement effac� la trace d�une d�coration initiale, on peut sans doute en conclure que Michelazzi ne s�est ici int�ress� qu�� la fa�ade. Ce qui ne surprendra sans doute pas, le quartier ayant gard� son aspect de banlieue ; les aristocrates florentins ont toujours habit� dans le centre de la cit�.


Notre int�ressant architecte, apparemment isol� dans cette modernit� tr�s locale, construisit apparemment un seul b�timent � l�int�rieur des limites historiques de la ville, au 26 via Borgognissanti. Cette maison urbaine tr�s �troite, destin�e � abriter un commerce au rez-de-chauss�e, avoue une nouvelle fois l�influence autrichienne qui pesa tant sur l�art du Florentin, notamment par la pr�sence de personnages monumentaux, d�aigles aux ailes d�ploy�es, de luminaires imposants d�bordant largement sur la rue. Mais l�aspect tr�s dessin� de l��difice fait aussi beaucoup penser � l�Art Nouveau belge, qui a maintes fois utilis� ces grandes fen�tres circulaires comme seul ornement d�un dernier �tage. Les historiens ne s�accordent pas pour attribuer cette curiosit� � Michelazzi avec certitude. On y retrouve pourtant bien certains de ses tics d�coratifs, ainsi que son go�t pour des lignes assez nues, fortement marqu�es au compas. Sa paternit�, � mes yeux, ne fait aucun doute, et d�autant mieux que cet architecte de grand talent semble avoir �t� extraordinairement isol� � Florence. Un suiveur, ou un imitateur, n�aurait certainement pas atteint ce degr� de qualit� formelle ; et un architecte de talent aurait sans doute laiss� des traces dans la presse contemporaine, m�me pour une �uvre unique.
Giovanni Michelazzi �tait un �rudit et connaissait parfaitement tout ce qui pouvait se faire d�int�ressant en Europe. S�il entra dans le concert de l�Art Nouveau � une �poque o� le mouvement �tait mort ou moribond, partout ailleurs, il fit, au moins pendant quelques ann�es, la d�monstration d�une inventivit� synth�tique particuli�rement originale.

(1) L�influence viennoise n�est pas aussi insolite qu�il y para�t � premi�re vue chez ce Florentin de souche, puisque Michelazzi fit une partie de ses �tudes aupr�s d�Otto Wagner, le chef de file incontest� de l�architecture de la Secession.