Parmi les textes pol�miques qui parurent � cette �poque-l�, figure un article assez �pouvant� d�Ars�ne Alexandre, publi� dans �Le Figaro� du 1er septembre 1900, sous le simple titre �Modern Style�. Non sans montrer un relatif humour involontaire, l�auteur - qui n��tait en rien un m�diocre critique - s�essaya pour la premi�re fois au jeu des comparaisons. Ses allusions � l�os de mouton et � la nouille - cette derni�re est � l�origine d�un des m�chants sobriquets de l�Art Nouveau... et de mon pseudonyme ! - furent tellement parlantes et fortes qu�elles devinrent c�l�bres.
0n notera, au passage, le d�sir assez permanent, dans ce genre de pol�mique, de ne voir dans l�Art Nouveau qu�un produit d�importation. Les r�f�rences qui sont faites, � l�Angleterre, la Belgique, l�Allemagne ou l�Autriche, sont assez confuses et rel�vent pour certaines d�une vindicte politique, comme l�annexion, encore r�cente, de l�Alsace et de la Moselle par l�empire allemand. On manquait alors totalement de recul pour juger de l��mergence, complexe et diffuse, de ce nouveau style dans le paysage fran�ais. Ce qui n�est pas sans charme...
Donnons donc la parole, sans insister davantage, � Ars�ne Alexandre :

Modern Style
Vous connaissez ce petit jeu qui consiste � se demander de temps en temps : �Notre �poque a-t-elle un style ?� et � discuter l�-dessus.
Entre autres indications int�ressantes, l�Exposition nous aura permis de nous rendre compte que, contrairement � ce que beaucoup de personnes affirmaient, la d�coration et l�ameublement de notre �poque ont un style, - et que ce style est malade.
Il est vrai qu�il ne nous appartient pas en propre, bien que nous lui ayons fait un sort. Ce sont surtout l�Allemagne, l�Autriche et la Belgique qui nous l�ont pr�t�. Nous pourrions le leur rendre sans inconv�nient apr�s le 5 novembre.
On peut remarquer encore que ce n�est qu�une mode, et que comme toutes les modes elle n�aura qu�un temps ; mais elle a s�vi avec beaucoup d�intensit�, et comme ce style ne ressemble absolument � aucun de ceux qui l�ont pr�c�d�, force sera bien d�en faire la caract�ristique d�une partie du moment o� nous vivons. Vous savez de quoi je veux parler : de ces lignes � la fois violentes et d�pourvues de signification qui combinent la gr�ce des articulations d�un squelette avec le charme profond des serpentins agit�s par le vent. Nous pouvons en parler librement maintenant que l�on ne peut plus craindre de faire du tort, dans l�attribution des r�compenses, aux architectes, c�ramistes, �b�nistes et tapissiers, �trangers ou fran�ais, qui le pratiqu�rent si largement. Ils ont assez de talent pour faire � pr�sent autre chose, et ils doivent en �tre les premiers fatigu�s.
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L�os de mouton avait une r�putation d�testable : il ne servait nagu�re qu�� assommer des passants inoffensifs sur les boulevards ext�rieurs. La nouille, au contraire, avait une r�putation excellente ; elle s�est compromise avec l�os de mouton pour composer ce que l�on a appel� du nom g�n�rique, et bizarre, d�art nouveau. Pauvre nouille ! elle s�est d�shonor�e sans r�habiliter pour cela l�os de mouton.
Ce que la c�ramique moderne, ou du moins une certaine �cole, a consomm� de tibias, d�omoplates, de cols du f�mur, d�os iliaques est effrayant. D�autre part, les �b�nistes nous ont gratifi�s de si�ges, d��tag�res, de dressoirs, de lits, qui donnent l�impression que l�on se repose, que l�on mange, que l�on dort sur les objets d�un mus�e d�ost�ologie compar�e, cependant que sur les murs se d�roulent lentement des intestins d�vid�s. Cela se sauve, se d�guise plut�t, par la beaut� des mat�riaux employ�s : les ossements sont taill�s dans des bois pr�cieux, susceptibles du plus beau poli ; les vers solitaires multicolores sont des applications d��toffes soyeuses ou de m�taux exquis, tels que l��tain et le cuivre les plus purs. La premi�re impression �tait de nettet� et de simplicit�, et nous nous sommes trouv�s peu � peu supplici�s sans nous en apercevoir, - mais vous n�ignorez pas qu�il est des supplices qui commencent tr�s bien.
Souvent on nous a dit avec surprise : - Mais pourtant, vous devez aimer �a, vous qui cherchez du nouveau et qui d�fendez les tentatives les plus originales.

Il est bien ennuyeux, pour ceux qui ont le d�go�t de la banalit� et de la redite, d��tre pris pour des amateurs forcen�s de l�excentricit� � outrance, d�autant plus que celle-ci est fr�quemment une autre forme de la banalit�. Berlioz, longtemps victime de cette confusion, en exprimait, d�une fa�on plaisante, son irritation � peu pr�s en ces termes : �Parce que je n�aime pas boire de l�eau de guimauve ti�de, ce n�est pas une raison pour que je m�abreuve avec d�lices de vitriol vers� dans une coupe de cuivre vert-de-gris�.�
Sans doute on en �tait arriv� � lasser les yeux avec les perp�tuelles - et plus qu�infid�les - copies des meubles de la Renaissance et du dix-huiti�me si�cle. Sans doute le second Empire avait produit un style lourdement cossu, vraiment peu sympathique, dont on retrouve l�expression, avec plus de curiosit� que de plaisir, au ch�teau de Compi�gne, ou � la si spirituelle et si documentaire exposition centennale du meuble. Mais s�il faut absolument choisir entre l�excentrique et le banal, les gens de go�t et de bon sens pr�f�rent s�abstenir. La question n�a pas �t� tr�s bien pr�sent�e, et l�on a affect� de nous convaincre qu�il n�y avait pas d�interm�diaire entre le style qi rab�che et celui qui d�lire.
Sous pr�texte d�originalit� et de nouveaut�, on s�est r�fugi� dans l�incertain et l�inexpressif. Les beaux artisans des �ges qui ont pr�c�d� le n�tre �tudiaient la nature avec un sentiment profond et ing�nu. Puis ils l�interpr�taient, sans la copier litt�ralement, lorsqu�il s�agissait de cr�er une �uvre. Tous nos grands styles, le roman, le gothique, celui du dix-septi�me si�cle et celui du dix-huiti�me, ont l�observation de la nature pour point de d�part et son interpr�tation pour but. Ceux de notre si�cle qui ont recopi� ces nobles et logiques formules se sont dispens�s d�interroger la nature � leur tour ; de l� leur mollesse et leur pataugeage. Mais ceux qui avaient eu l�horreur l�gitime de ces r�p�titions d�figur�es et l�excellente ambition de cr�er du nouveau sont tomb�s dans l�erreur de ne pas regarder la nature davantage. Il semble qu�ils aient pris pour mod�les les circonvolutions m�mes de leur cerveau, au lieu des images que ces replis re�oivent, conservent et transmettent.
Et ce qu�il y a de plus curieux, c�est qu�en r�alit� ils n�ont pas cr�� de lignes nouvelles. Les lasagnes et les apophyses qui sont la principale ornementation du genre moderne suivent de grandes lignes contourn�es qui rappellent celles du si�cle dernier, et l�on est surpris de constater que cet art nouveau n�est autre que le style Louis XV devenu sa propre larve.
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Beaucoup de personnes nous demanderont aussi, faute d�avoir regard� les choses d�assez pr�s, pourquoi nous avons de l�antipathie pour des lignes, des harmonies, qui semblent se retrouvent dans l�art gothique et dans l�art de l�Extr�me-Orient, celui du Japon par exemple, qu�au contraire nous admirons. Il n�est pas de choses plus oppos�es. Les nervures, dans l�art gothique, r�pondent � des n�cessit�s de construction d�une logique math�matique et admirable d�audace. Les crochets sont de l�g�res dentelures imagin�es pour faire para�tre moins s�ches, plus vibrantes dans l�air, des lignes ascendantes destin�es � �tre vues de tr�s bas ou de tr�s loin. De m�me, dans l�art japonais, il n�est pas une ligne, pas un signe qui n�ait un sens familier ou profond. Tout est inspir� d�une fleur, d�une montagne sacr�e, d�un horizon favori. Un coffre rappelle les lignes d�un temple, et ce temple lui-m�me r�sume l�aspect d�une terre avec laquelle il s�harmonise. Il n�est pas une fleurette sur la robe d�une ghesha qui ne r�ponde � une id�e lisible pour le plus pauvre portefaix. Dans les �coles civilis�es, comme dans les barbares, l�ornement le plus arbitraire en apparence est un monogramme des �tres, des astres, des dieux, des ph�nom�nes de la nature.
Quelles id�es �voquent au contraire les dossiers gr�les et renfl�s, les supports contourn�s de nos meubles, les lani�res et les virgules de nos murailles ? Pas d�autres que celles d�un branchage qu�on peut casser comme du verre, et de coups de fouet tumultueux d�coch�s par un charretier n�vropathe. Il serait excessif de dire qu�� cela se ram�ne toute la pens�e, et l�imagination, de notre temps.
Au reste, qu�est-ce que ces formes que l�on retrouve indistinctement dans un salon fran�ais, dans une salle � manger allemande, dans un cabinet de travail belge, dans un boudoir scandinave, quelles que soient les diff�rences de race, de langage, d�esprit, d�aspirations ? N�est-ce pas ici la meilleure critique de ce �style� si l�on est forc� de parler ainsi ?
L�on a dit, en parlant des �crivains, que le style n��tait autre chose que l�homme lui-m�me. Il en est autrement tout au moins du style de ce temps-ci dans l�habitation. Si ceux qui viendront apr�s nous jugeaient notre soci�t� sur certains de nos meubles et de nos poteries, ils tomberaient dans de r�jouissantes erreurs, - les m�mes, il est vrai, que nous commettons peut-�tre � l�gard de tels qui nous ont pr�c�d�s. Nous ne sommes pas aussi n�vros�s, aussi hallucin�s, aussi fumeurs d�opium que nous en avons l�air. De tr�s saines cr�atures, de tr�s honorables et placides familles �voluent parmi ces ameublements anatomiques et ces d�corations giratoires. C�est simplement un mauvais genre que nous nous donnons, ainsi qu�on voit d�honn�tes femmes, parfois, farder outrageusement leur peau fra�che et affecter des airs cascadeurs, pour souffler aussit�t ce qu�elles ont allum�.
Aussi ne faut-il pas trop s�indigner de toutes ces folies, ni croire que nous avons voulu �crire ici une page vengeresse. Nous sommes convaincu que les artistes � venir trouveront dans l�observation renouvel�e de la nature, et dans l�application de la science, trop d�daign�e par ceux d�aujourd�hui, des formules beaucoup plus elles et plus durables que les n�tres. Notre style n�est pas tr�s beau, il n�est pas tr�s reposant, mais il est peut-�tre divertissant � voir, quand on marche vite. Il ne peut changer qu�� son avantage. Amusons-nous donc pendant que nous sommes encore vieux.�
Ars�ne Alexandre