Apr�s avoir illustr� le texte du �Figaro� avec quelques �difices contemporains, alors parfaitement visibles � Paris, j�ai tenu � accompagner celui-ci avec des images de la c�l�bre Casa Battlo de Gaudi, construite sur le Passeo de Gracia, � Barcelone. Certes, cette maison singuli�re est beaucoup plus tardive (1908 !), mais sa structure m�me semble r�pondre id�alement aux craintes de tous les journalistes de l��poque, mettant en pratique les frayeurs annonc�es. En tout cas, je ne connais pas beaucoup d��difices ayant r�alis� avec autant d�audace et de virtuosit� l�art de �l�os de mouton� !
Monsieur Planat... c�est maintenant � vous :

�Lorsqu�apparut pour la premi�re fois le Modern Style, qui, moiti� anglais et moiti� belge, excita dans une partie du public fran�ais un tr�s vif engouement, de non moins vives protestations s��lev�rent de tous c�t�s. Ici m�me la Construction Moderne s�est fait l��cho de ces sentiments tr�s divers. Philosophiquement nous avions conclu : Il ne faut pas condamner, d�s le d�but, un effort vers l�originalit�, vers la nouveaut� ; que les premiers r�sultats obtenus nous plaisent ou non, nous devons encourager ces tentatives ; lors m�me qu�elles ne tiendraient pas tout ce qu�elles promettent, il en peut sortir quelques germes vivaces qui seront la semence de l�avenir.
Qu�il y e�t beaucoup � critiquer, cela n�est pas impossible ; mais on a toujours tort de chercher � faire avorter les innovations ; c�est peut-�tre �touffer dans l��uf une conception destin�e � devenir f�conde. Il n�y a qu�un parti raisonnable � prendre : Laissons le Modern style suivre le cours naturel de ses destin�es sans y mettre obstacle. Nous verrons bien o� elles le conduiront. Ce qui m�rite de vivre subsistera ; ce qui n�est pas viable succombera tout naturellement.
A l�Exposition m�me on le voit tr�s clairement : Il y a bien deux sortes de Modern Style ; l�une d�inspiration anglaise, l�autre d�origine belge ; l�une et l�autre tr�s influenc�es par le japonais qui est pourtant bien d�mod� aujourd�hui ; l�une, plus tranquille, qui cherche son m�rite dans de petits d�tails minutieux ; l�autre beaucoup plus exub�rante.
Les Anglais ont longtemps aim� la coutellerie compliqu�e o� le m�me objet servait � toutes sortes de fins ; ils ont d�pens� une rare ing�niosit� � combiner des meubles portatifs qui pouvaient �tre � volont� un pliant pour s�asseoir, un parapluie, un ain de si�ge ou une tente-abri. Leur conception mobili�re s�est beaucoup simplifi�e depuis ; pour eux, l��tag�re est maintenant le prototype du meuble quel qu�il soit. Une chemin�, par exemple, sert � chauffer ; ou, tout au moins, il est bon qu�elle en donne l�illusion ; mais elle n�est plus que le pr�texte qui donne naissance � des �tag�res pour bibelots, sur les c�t�s, au dessus, en haut et en bas.

La table est dans le m�me cas : Autrefois elle avait des pieds, des tiroirs au besoin ; aujourd�hui les pieds sont des �tag�res ; sur la tablette, � droite et � gauche, se dressent encore des �tag�res ; en arri�re, en m�nageant la place strictement n�cessaire pour les jambes de l�op�rateur, les fonds sont aussi de nouvelles �tag�res.
Les fauteuils, les si�ges sont eux-m�mes surmont�s de petites �tag�res. Les petits compartiments qui composent celles-ci ne sont conformes au nouveau programme qu�� la condition d��tre ramen�s aux proportions les plus r�duites possibles. On n�y peut loger que de minuscules petits pots, des bouchons de carafe plac�s en �quilibre instable, des verres fragiles grands comme des d�s � coudre et autres menus objets.
Evidemment l�id�al de l�esth�tique moderne se r�sume en cet axiome : L�exquise puret� dans l�infiniment petit ! - L�application a de nombreux inconv�nients.
Si, encore, ces innombrables compartiments �taient log�s � peu pr�s d�aplomb, le regard pourrait se rassurer un peu et leur attribuer une certaine stabilit�, plus id�ale que r�elle, mais qui donnerait � l�esprit une sorte de satisfaction. Malheureusement l�influence japonaise dont nous parlions tout � l�heure a laiss� des traces visibles. On sait que l�art japonais a horreur de toute sym�trie ; c'est m�me par l� qu�il nous a s�duits, d�lass�s de la r�gularit� traditionnelle, amus�s pendant une vingtaine d�ann�es.
Le style anglais, en qu�te d�originalit�, n�a eu garde de n�gliger ce moyen commode de sortir de l�ordinaire ; aussi, � l�instar des petites bo�tes japonaises, les compartiments d��tag�res sont-ils dispos�s en marches d�escaliers contrari�s.
L�impression finale est quelque peu d�concertante. Sans doute tout ce mobilier, travaill� dans des bois rares, pr�cieux ou m�me in�dits, avec un soin m�ticuleux, a le m�rite de ne pas �tre encore tomb� dans la contrefa�on de pacotille, - ce qui, malheureusement ne tardera gu�re. - Mais on �prouve une r�elle inqui�tude � soup�onner ce qui arriverait si un personnage quelconque venait � s�appuyer sur cette chemin�e, ou m�me � s�en approcher trop brusquement ; � s�asseoir sans pr�cautions infinies dans ces si�ges, souvent peu commodes, d�ailleurs. On songe avec effroi � la pluie de bibelot qui s�ensuivrait in�vitablement sur la t�te du visiteur et au grand dam de leur l�gitime propri�taire.
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Il n�en est pas moins vrai que cette recherche de bois rares, laiss�s sous leur aspect naturel, que cette d�licatesse, ce fini de la main-d��uvre, pourront inaugurer un progr�s obtenu au moyen d��l�ments nouveaux. Peut-�tre pr�parent-elles, comme il arriva � la fin du si�cle dernier, un retour � des formes tr�s simples, tr�s pures, sans toutefois tomber dans la froideur et la roideur du style Empire, et sans copier trop aveugl�ment les formes Louis XVI.
A quoi pourrait conduire le style l�autre Modern Style, celui qui est n� de l�influence belge ou allemande ? On le discerne moins ais�ment. Partant de certains paraphes japonais qui sont amusants comme jets du pinceau lanc� sur le papier de soie, la caract�ristique de cet art nouveau est le zig-zag, le coup de fouet appliqu� � l��b�nisterie, � la menuiserie, et � la serrurerie indistinctement. Il est certain que, dans ces trois corps de m�tier, l�introduction de cet �l�ment calligraphique a constitu� une v�ritable nouveaut�.
Nous n�en saisons pas tr�s bien le charme ; il ne faut cependant pas le nier avec ent�tement, puisqu�il a effectivement s�duit les nombreuses personnes qui tiennent � se signaler par un go�t sp�cial, particuli�rement raffin� et, surtout, d�passant la mesure des esprits ordinaires.
Cet engouement durera-t-il longtemps encore ? Il y a lieu d�en douter. Faisant la tache d�huile, il p�n�tre maintenant dans quelques pays qui sont en retard de quelques ann�es ; mais, comme les nu�es d�orage, tandis qu�il progresse d�un c�t�, il se retire lentement, mais s�rement de l�autre.
La critique d�art elle-m�me, si enthousiaste de toutes les nouveaut�s et volontiers �prise de l�excentricit�, commence � dire comme l�Ours de la fable : Otons-nous, car il sent.
Peut-�tre cette lassitude qui se laisse apercevoir sera-t-elle salutaire � cette vari�t� du Modern Style, en lui faisant voir que le serpentin ne suffit pas � cr�er un art bien vivace. Ses promoteurs ont la passion de l�originalit�, passion tr�s louable en soi et fort utile ; ils avaient cru, encourag�s par une fraction importante du public, avoir du premier coup transform� et r�nov� l�art. Il appara�t que, s�ils ont donn� une secousse, ils n�ont pas encore mis en mouvement l��norme machine si lourde � mettre en route. Ils seront donc contraints de chercher, et peut-�tre de trouver plus et mieux. A ce moment le service rendu par eux sera d�un prix tr�s r�el.
Voici donc comment s�exprime maintenant la critique d�art � ce sujet. C�est � M. Ars�ne Alexandre, du Figaro, que nous empruntons ces observations, justes sans dote, mais s�v�res � coup s�r.
�Nous pouvons, dit-il, en parler librement, maintenant que l�on ne peut plus craindre de faire du tort, dans l�attribution des r�compenses, aux architectes, c�ramistes, �b�nistes et tapissiers, �trangers ou fran�ais, qui le pratiqu�rent si largement. Ils ont assez de talent pour faire autre chose, et ils doivent en �tre les premiers fatigu�s... Vous savez de quoi je veux parler : de ces lignes � la fois violentes et d�pourvues de signification qui combinent la gr�ce des articulations d�un squelette avec le charme profond des serpentins agit�s par le vent.� - L�os de mouton et la nouille seraient, d�apr�s lui, les �l�ments caract�ristiques et g�n�rateurs de ce Modern Style.
L�un et l�autre rest�rent, pendant des si�cles, sans aucune application artistique.
Quand l�os du mouton �tait entour� d�un gigot, il trouvait �videmment un emploi assur� ; la nouille trouvait aussi des applications utiles, qui n��taient nullement � d�daigner. Mais ce sont l� des emplois proprement culinaires, o� l�art n�a �videmment rien � voir. Il �tait r�serv� au Modern style de d�couvrir leur haute valeur esth�tique.
Ce fut toute une r�volution, car l�os et la nouille, s�par�ment ou conjointement, nous apportaient � la fois le principe constructif et le principe purement d�coratif ; ils se pr�taient � de multiples combinaisons d�une rare vari�t�. Dans le genre simple et dans la p�riode primitive, l�os de mouton fournissait l��l�ment solide, accusant une construction rigide, tandis que la nouille, en sa souplesse et ses molles ondulations, apportait � la d�coration des formes tout � fait in�dites. Mais bient�t, par un de ces raffinements exquis, produits d�une d�composition savante, que savent concevoir les esprits d�licieusement blas�s, ce fut la nouille g�latineuse et tremblante, affaiss�e sous son propre poids, qui devint l��l�ment constructif du meuble, de la ferronnerie artistique, tandis que l�os devenait d�coratif � son tour. De l� des effets incontestablement inattendus et r�solument nouveaux.
Toute cette transformation esth�tique, et les r�sultats qu�elle engendre, sont d�crits, par M. Ars�ne Alexandre, avec une scrupuleuse exactitude que nous craindrions d�alt�rer par le moindre commentaire ; aussi nous contenterons-nous de citer en toute fid�lit� :
�Ce que la c�ramique moderne, ou du moins une certaine �cole, a consomm� de tibias, d�omoplates, de cols du f�mur, d�os iliaques est effrayant. D�autre part les �b�nistes nous ont gratifi�s de si�ges, d��tag�res, de dressoirs, de lits qui donnent l�impression que l�on se repose, que l�on mange, que l�on dort sur les objets d�un mus�e d�arch�ologie compar�e, cependant que sur les murs se d�roulent lentement des intestins d�vid�s. Cela se sauve, se d�guise plut�t, par la beaut� des mat�riaux employ�s : les ossements sont taill�s dans les bois pr�cieux, susceptibles du plus beau poli ; les vers solitaires multicolores sont des applications d��toffes soyeuses ou de m�taux exquis, tels que l��tain et le cuivre les plus purs. La premi�re impression �tait de nettet� et de simplicit�, et nous nous sommes trouv�s peu � peu supplici�s sans nous en apercevoir, - mais vous n�ignorez pas qu�il est des supplices qui commencent tr�s bien.�
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D�o� vient cette absence d�originalit� vraie, malgr� tant d�efforts sinc�res et consciencieux, que n�a pas encore couronn�s un succ�s d�finitif ? M. Ars�ne Alexandre en donne une explication que nous tenons aussi � reproduire, parce qu�elle est exacte en grande partie, bien qu�elle appelle quelques restrictions.
Sans doute, dit-il on �tait arriv� � lasser le public avec des pastiches, plus ou moins fid�les, de tous les styles connus, et il devenait n�cessaire de sortir de ces r�p�titions. Que fallait-il faire ? Selon lui, il e�t fallu revenir, une fois de plus, � la source in�puisable, qui est tout simplement la nature m�me.
�Les beaux artisans des �ges qui ont pr�c�d� le n�tre �tudiaient la nature avec un sentiment profond et ing�nu. Puis ils l�interpr�taient, sans la copier litt�ralement, lorsqu�il s�agissait de cr�er une �uvre. Tous nos grands styles, le roman, le gothique, celui du XVIIe si�cle et celui du XVIIIe ont l�observation de la nature pour point de d�part et son interpr�tation pour but. Ceux de notre si�cle qui ont recopi� ces nobles et logiques formules se sont dispens�s d�interroger la nature � leur tour ; de l� leur mollesse et leur pataugeage. Mais ceux qui avaient l�horreur l�gitime de ces r�p�titions d�figur�es et l�excellente ambition de cr�er du nouveau sont tomb�s dans l�erreur de ne pas regarder la nature davantage. Il semble qu�ils aient pris pour mod�les les circonvolutions m�mes de leur cerveau, au lieu des images que ces replis re�oivent, conservent et transmettent.�
Lorsqu�on parle de peinture, de sculpture, il n�y a pas le moindre doute que l�artiste doit, avant tout, s�inspirer de la nature ; non pas pour en reproduire les aspects avec la fid�lit� dite photographique, qui est fausse � tant d��gards ; mais pour l�interpr�ter, comme on dit ; c�est-�-dire pour arriver � rendre plus saisissante l�impression qui s�en d�gage.
Si l�on parle d�architecture, il est exact encore que la partie d�corative, ornementale de cet art trouve des ressources infinies, en m�me temps qu�une originalit� san cesse renouvel�e, dans l��tude de la nature. L�art gothique l�a fort bien compris et en a tir� un parti excellent.
Si, de la d�coration, nous passons � l�architecture proprement dite, aux principes constructifs qui sont l�essence m�me de chaque style, quel r�le pourrait bien jouer l��tude de la nature ? Puisque le gothique est cher, nous sans raisons, aux critiques d�art, nous demanderons : En quoi le vo�te sur diagonaux ; en quoi l�arc-boutant - puisque ce sont les caract�ristiques fondamentales de cet art - sont-ils emprunt�s � la nature ? En quels lieux nous a-t-elle donn� des exemples de ces dispositions, tr�s rationnelles � coup s�r, mais qui n�en sont pas moins sorties, arm�es de pied en cap, de l�intelligence humaine.
Allons plus loin, et venons au mobilier, puisque c�est l� surtout le terrain o� pousse et s��panouit le Modern Style. La nature nous offre-t-elle quelque part le moindre mod�le de table, de chemin�e, de fauteuil ou de canap� ? Nous pr�sente-t-elle des formes directement et logiquement applicables � une commode ou � un buffet ?
On a raison de r�p�ter sans cesse aux artistes ce mot : Nature. Encore n�en faudrait-il pas abuser et le faire intervenir l� o� il n�a que faire. La nature a la gr�ce, la vari�t� et une impeccable logique ; aussi est-elle toujours bonne et utile � contempler. Mais l�homme s�est cr�� des besoins, auxquels la nature n�avait jamais song� � satisfaire ; c�est � lui d�imaginer des solutions appropri�es, par des proc�d�s qu�il tire uniquement de son cerveau. Ces proc�d�s doivent �tre logiques, cela va de soi, sans quoi il n�y aurait que m�comptes ; mais ils n�ont nulle parent� avec ceux de la nature, si ce nest cette commune logique qui est le lien de toutes choses existantes.
Aussi ne voyons-nous pas tr�s nettement comment ni pourquoi les menuisiers, les serruriers, les �b�nistes �doivent avoir l�observation de la nature pour point de d�part et son interpr�tation pour but� ; nous ne voyons pas tr�s clairement non plus, � part quelques ornements accessoires, comment ils en d�duiraient la forme, le galbe, la disposition d�un meuble.
A quoi M. Ars�ne Alexandre r�pond : �Dans les �coles civilis�es, comme dans les barbares, l�ornement le plus arbitraire en apparence est un monogramme des �tres, des astres, des dieux, des ph�nom�nes de la nature.�
Cette observation est peut-�tre vraie. Peut-�tre, comme le veut l��crivain, peut-on retrouver dans un crochet de g�ble gothique, dans un coffret du Japon, dans la fleurette d�un tissu ou d�un papier peint, les astres, les dieux et quelques ph�nom�nes de la nature. Mais il y faut une perspicacit� qui n�est pas accord�e � tout le monde ; et nous devons confesser une pauvret� d�imagination qui ne nous permet pas d�y d�couvrir d�aussi rares tr�sors.
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Le Modern Style, lui, n�aurait pas cette propri�t� bien remarquable : �Quelles id�es �voquent les dossiers gr�les et renfl�s, les supports contourn�s de nos meubles, les lani�res et les virgules de nos murailles ? - Pas d�autres que celles d�un branchage qu�on peut casser comme du verre, et de coups de fouet tumultueux d�croch�s par un charretier n�vropathe.�
Mais surtout, et c�est l� le dernier et non moins grave reproche que lui adresse M. Ars�ne Alexandre : Ces formes soi-disant nouvelles, et si peu expressives, ont le tort d��tre indistinctement employ�es pour un salon fran�ais, pour une salle � manger allemande, un cabinet de travail belge, un boudoir scandinave, quelles que soient les diff�rences de races, de langage, d�esprit, d�aspiration.
Aussi l�auteur conclut-il - en termes s�v�res, trop s�v�res m�me si le moment n��tait venu de r�agir contre des erreurs trop prolong�es et qui tardent trop � se transformer en v�rit�s : Au fond, tout cela �est simplement un mauvais genre que nous donnons, ainsi qu�on voit d�honn�tes femmes, parfois, farder outrageusement leur peau fra�che et affecter des airs cascadeurs, pour souffler aussit�t ce qu�elles ont allum�.�