Document n�1 : L'Art Nouveau jug� en 1903

Je vous avais promis, d�s mon premier message, la transcription de quelques articles sur l'Art Nouveau publi�s dans la presse de l'�poque. Ils proposent - �videmment - de tr�s passionnants commentaires contemporains sur un mouvement artistique alors en plein d�veloppement. Ces textes, peu connus et parfois difficiles � retrouver, sont souvent �crits dans une prose assez confuse et brouillonne. Mais leur manque de recul et leurs partis pris aujourd'hui d�pass�s donnent une parfaite id�e de la perception imm�diate d'une esth�tique neuve et d�routante, qui fut loin d'avoir �t� comprise ou m�me admise.
Le premier article que je vous livre provient de "La Construction Moderne", la principale revue d'architecture de la p�riode, qui �tait diffus�e sous la forme d'un hebdomadaire de douze pages, de tr�s grand format. Chaque num�ro �tait accompagn� de gravures en hors-texte, g�n�ralement au nombre de deux. Il parut le 15 ao�t 1903, aux pages 546 et 547. Il n'a pas �t� sign�, ce qui semble indiquer qu'il fut �crit par un des r�dacteurs permanents de la revue, �ventuellement par son directeur en personne, Paul Planat.
L'int�r�t de ce commentaire r�side dans sa date, 1903, qui constitue un moment charni�re dans l'histoire de l'Art Nouveau. En effet, au moment o� les fr�res Perret construisaient leur immeuble de la rue Franklin, signe tr�s pr�coce d'un nouveau style qui mettra plus de dix ans � �merger compl�tement, le Modern Style commen�ait � manquer de souffle ; la plupart des grands chefs-d'�uvre �taient alors construits, leurs architectes connaissaient tous une profonde crise, qui ne sera finalement r�solue que par l'adoucissement de leur art, rattrap� par le spectre confortable et rassurant du "grand style", celui du XVIIIe si�cle. Mais l'Art Nouveau n'�tait pas moribond pour autant ; sa mutation "classique" devait encore lui assurer une bonne dizaine d'ann�es de r�pit avant d'�tre brutalement emport� avec la Premi�re Guerre mondiale.
Le texte traduit assez bien l'habitude qu'on commen�ait � avoir, en 1903, pour les excentricit�s que Paris voyait �merger depuis � peine plus de six ans. Et sa fa�on d'en reconna�tre certaines des vertus �tait une fa�on d'admettre d�j� sa nature de style artistique � part enti�re.
Puisqu'il �voque les arts d�coratifs, et plus sp�cifiquement les productions c�ramiques de S�vres, je l'ai illustr� avec les trois objets cr��s par Hector Guimard pour cette manufacture. Dans l'ordre : le vase de Cerny et le vase de Chalmont - ce dernier �tant plut�t un cache-pot -, en 1900, puis le vase des Binelles, en 1903, destin� � servir de jardini�re monumentale. Les trois objets furent r�alis�s en gr�s flamm�, et font un bel usage des fameuses cristallisations alors tr�s � la mode � S�vres, obtenues gr�ce � des projections de particules m�talliques pendant la cuisson, dont les effets merveilleusement iris�s �taient totalement al�atoires. En 1904, Guimard dessina �galement une vitrine pour pr�senter ses objets dans les salles de vente de la manufacture ; elle a malheureusement disparu et n'est connue que par des photographies. Mes images ont �t� prises dans le ravissant mus�e Adrien-Dubouch�, � Limoges, qui est le seul � poss�der un exemplaire des trois pi�ces.


L'ART NOUVEAU

Lorsque l'Art Nouveau fut import� chez nous, il y a quelques ann�es, il se distinguait trop souvent par des bizarreries excentriques et ne cherchait alors l'originalit� que dans un profond m�pris pour toute logique raisonnable. Et cependant, en art, la fantaisie n'a tout son prix qu'� condition d'�tre l'enveloppe, amusante ou gracieuse, d'un fond de raison qui ne doit jamais �tre p�dante.
S'il ne conquit pas des adh�sions unanimes, il eut au moins d'ardents d�fenseurs, tr�s sinc�res et tr�s convaincus. Il eut aussi de virulents adversaires.
Toutes ces pol�miques sont aujourd'hui quelque peu oubli�es. D'autant plus qu'en p�n�trant chez nous, il s'est peu � peu modifi� ; l'enfant, naturalis� fran�ais, ne ressemble pas toujours � son p�re. Pour notre part, nous ne croyons pas qu'il y ait beaucoup � le regretter.
Il ne faut pas �tre injuste envers ces innovations. Maintenant qu'elles se d�pouillent de certains caract�res par trop exotiques et mal venus, il faut reconna�tre qu'elles auront, dans toutes les branches de l'art, de fort heureuses cons�quences. La pr�tendue transformation, radicale et improvis�e, que l'on nous promettait, n'aboutira pas aussi compl�te que l'avaient solennellement annonc� ses promoteurs. L'Art ne se pr�te pas � ces transformations subites que, seul, Fregoli sut r�aliser jadis.
Il n'en est pas moins vrai que, sous la pression tr�s forte d'un sentiment public qui est las de sempiternelles reproductions, l'Art Nouveau, renon�ant � des ambitions d�mesur�es et irr�alisables, engendre peu � peu un rajeunissement des formes, aussi bien en architecture qu'en orf�vrerie, que dans la ferronnerie, dans la peinture d�corative, dans la sculpture ornementale. Ce rajeunissement tr�s marqu�, cet �veil sous le fouet stimulant des innovateurs, est un r�el bienfait dont il faut savoir gr� � l'Art Nouveau.
Il est facile de voir qu'en architecture - c'est elle qui nous touche le plus - chacun, au lieu de suivre des mod�les consacr�s, cherche � donner maintenant preuve de quelque originalit� personnelle. Il y a des t�tonnements, cela est certain, des insucc�s m�me ; mais il y a aussi des r�ussites qui suffisent amplement � marquer un incontestable progr�s, une �volution tr�s active, tr�s vivante et qui m�ritait d'exciter le plus vif int�r�t, ainsi qu'on le constate partout aujourd'hui.
Ce n'est pas une rupture compl�te et d�finitive avec tous les principes adopt�s dans le pass�, - c'�tait illusion pure ; ce n'est pas la naissance d'un art improvis� de toutes pi�ces, - ce qui est une impossibilit�. Mais c'est une �re de libre imagination, plus souple, plus vivace, qui commence �videmment, sans �chapper pour cela aux r�gles du bon sens.
Cet accord, qui n'existait pas toujours, au d�but, autant qu'on pouvait le souhaiter, s'�tablit progressivement. Il n'y a plus � douter que l'�poque actuelle ne laisse sur ses �uvres une empreinte qui, plus tard, sera facilement reconnaissable et la distinguera tr�s nettement des imitations plus ou moins serr�es et authentiques dont on s'est fait gloire trop longtemps


Ceci expos�, on ne nous accusera pas, esp�rons-nous, d'�tre aveugl�ment hostiles ici � toute innovation. Nous cherchons, au contraire, � suivre de tr�s pr�s, dans cette publication, toutes les tentatives qui portent cette marque d'une int�ressante �volution.
Nous sommes d'autant plus � notre aise pour recueillir les appr�ciations des personnes qui ont acquis quelque autorit� en mati�re d'art. Notre opinion une fois exprim�e, notre devoir est de signaler ces appr�ciations, quelles qu'elles soient.
Ces jours-ci, � propos de la r�cente exposition de S�vres que connaissent nos lecteurs, et o� l'on pouvait constater les tendances actuelles de notre grande manufacture, M. Thi�bault-Sisson r�sumait ainsi l'impression produite par cette visite :
"En 1900, il n'�tait question que d'art nouveau.
"Ce qui caract�risait, pour le grand public, l'art nouveau, c'�tait, en m�me temps que la profusion et l'audace des courbes, le triomphe, dans le d�cor, des notes claires. Et la manufacture de S�vres, dans son exposition, affichait ce dernier principe hautement.
"Gr�ce � ce parti pris d'exclure, non seulement les notes sombres, mais jusqu'aux colorations un peu fortes, elle offrait un coup d'�il d'ensemble, d'une gaiet� lumineuse et tendre, harmonieuse et douce, qui charmait. Le grand public, dont l'examen n'est jamais que superficiel, fut ravi.
"Les connaisseurs, tout en go�tant cette fra�cheur d'aspect, all�rent plus au fond. Il se d�clar�rent satisfaits, sans arri�re-pens�e, de la petite production : services de table, petits vases � fleurs, bibelots d'appartements. Ils se montr�rent plus r�serv�s pour la grande. Ils condamn�rent nettement les essais de porcelaine appliqu�e aux usages d�coratifs (voir la frise du Grand Palais, avenue d'Antin), et ne s'�tonn�rent pas moins de voir la manufacture appliquer au d�cor des grands vases des motifs emprunt�s au papier peint."
Ces remarques trouveraient leur application ailleurs qu'aux produits de la manufacture de S�vres.

Il est certain d'abord que des innovations tr�s heureuses � une �chelle plut�t petite, le sont beaucoup moins lorsqu'on se sert d'�chelles beaucoup plus grandes. Ce qui charme dans l'orf�vrerie, par exemple - et notre orf�vrerie moderne a eu des trouvailles charmantes - ne saurait plus s'appliquer, sans de sensibles modifications, � la ferronnerie, plus robuste et infiniment moins d�licate. Ce qui a paru satisfaisant dans l'ameublement ne le serait gu�re si l'on veut appliquer les m�mes formes, les m�mes proc�d�s d�coratifs � l'architecture.
Ce serait une erreur de croire que telle innovation qui a trouv� tr�s heureusement place dans un art puisse �tre transport�e telle qu'elle dans un autre art, tout diff�rent, et puisse du m�me coup y produire la m�me r�novation.
En ce qui concerne les colorations att�nu�es qui s�duisent particuli�rement le public f�minin, qui sont effectivement agr�ables en un corsage ou une jupe, dans un boudoir si l'on veut, ou dans un petit salon, il n'est nullement constat� qu'elles le soient tout autant dans de plus vastes salles, de destinations plus s�v�res ou, simplement, moins frivoles.
Surtout il faut remarquer que, tr�s rapidement, ces tons d�faillants conduisent � l'affadissement. Aussi n'en faudrait-il user qu'avec discr�tion, en des surfaces restreintes, et non les prodiguer � tort et � travers, comme le fait trop souvent, en ce moment, un engouement qui ne d�note pas toujours un go�t tr�s s�r, ni qui soit, probablement, appel� � une bien longue dur�e. Car tout engouement est assez �ph�m�re de sa nature.