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square F�lix-Desruelles (6e arrondissement)


Tout le monde l�aura remarqu� : parler d�architecture Art Nouveau, c�est avant tout �voquer des fa�ades et citer r�guli�rement des noms de c�ramistes. Cela n�est pas �tonnant : les architectes de l��poque 1900 n��taient, pour l�essentiel, pas plus g�niaux que leurs pr�d�cesseurs, ni plus inventifs. Au niveau des plans, leurs �difices n�apportent g�n�ralement rien de bien... nouveau. C�est donc dans la d�coration que leur talent se r�v�la int�ressant. Et encore ! La plupart d�entre eux n�ont pas voulu briller, sit�t la porte d�entr�e franchie. Que de vestibules minables, que de couloirs obscurs, que d�escaliers �troits ! Et pourtant, sur la rue, les m�mes immeubles peuvent �tre couverts de sculptures, toutes plus amusantes et pittoresques les unes que les autres, ou se parer de toitures enveloppantes, de ferronneries compliqu�es. Et, pour certains des plus remarquables d�entre eux, de c�ramiques aussi inventives que chatoyantes. L�Art Nouveau est probablement le dernier style du �para�tre�, o� seule la fa�ade, assez souvent, m�rite une attention d�corative particuli�re. Les ann�es 1920 et 1930, sur ce point, seront plus unitaires, fa�ades, plans et d�coration trouvant enfin une harmonie.
Mais, ne nous plaignons pas ! Car je remarque que beaucoup des messages envoy�s sur le blog concernent la c�ramique. Les architectes avaient donc finalement gagn� leur pari : cet ajout de couleur et de mati�re brillante pla�t toujours, attire l��il, intrigue, interroge.
Parlons donc, pour une fois, de c�ramique Art Nouveau... et sans architecture. Mais restons malgr� tout dans le domaine du plein air et du monumental. Trois merveilles nous attendent...

La premi�re se trouve dans le square F�lix-Desruelles, � Paris. Autrement dit : dans le petit jardin jouxtant l��glise Saint-Germain-des-Pr�s. Un grand mur y sert de support � une cr�ation monumentale de la manufacture de S�vres, r�alis�e pour son pavillon particulier, � l�Exposition universelle de 1900. A l��poque, la manufacture n�avait pas manqu� le rendez-vous avec le nouveau style, dans lequel tant de c�ramistes ind�pendants commen�aient � se r�v�ler et � susciter une mode qui brilla dans tous les domaines, jusqu�aux pichets en barbotine, souvent d�un go�t douteux. Pour S�vres, ce fut donc un moment formidable de cr�ation, tant dans la fabrication de vases ou de sujets en biscuit, et une �poque riche en exp�rimentations : le gr�s, en particulier, fut l�objet de toutes ses attentions.

C�est donc dans cette mati�re, extraordinairement r�sistante, propre, lumineuse et brillante, que fut imagin� un immense portique, t�moin d�un savoir-faire virtuose et d�une technique impossible � prendre en d�faut. Dans cet incroyable d�fi, destin� � montrer la sup�riorit� de la manufacture nationale sur toutes les autres productions li�es � l�architecture, on fit appel au sculpteur Jules Coutan (1848-1939) et � l�architecte Charles Risler. Le premier fut un grand artiste de l��poque, un peu oubli� aujourd�hui, mais sans doute moins que l�architecte, dont le nom appara�t peu souvent dans les demandes de permis de construire, et en tout cas jamais avant 1900.
L��uvre est essentiellement d�corative, pr�texte � r�aliser un immense morceau de bravoure, tr�s inspir� par la Renaissance, autre grand moment de la c�ramique. S�vres y d�ploya donc toute sa virtuosit�, tant dans le domaine du carreau, de l�ornement architectural, et jusqu�� la sculpture en fort relief. La gamme de couleurs est vari�e, et l�ensemble cache une multitude de petits d�tails, tous plus charmants les uns que les autres.

Tr�s curieusement, c�est dans le m�me square F�lix-Desruelles que fut d�abord install� le bas-relief des �Boulangers� (1897), lui aussi pr�sent� � l�Exposition universelle de 1900, avant d��tre install� dans un quartier plus discret, dans le Ve arrondissement : le charmant, mais tr�s anodin, square Scipion.
Dans des proportions toujours aussi impressionnantes, mais avec des dimensions �videmment plus raisonnables, le d�licat sculpteur Alexandre Charpentier s�est associ� � Emile M�ller pour cr�er une �uvre assez �tonnante, tant par son r�alisme que par le caract�re tr�s inventif et po�tique de certains d�tails, comme l�homme pench� et le sac de farine suspendu au plafond, � droite.


De fa�on assez simple, mais tr�s surprenante, les briques de gr�s ne suivent pas les contours des personnages ou des objets, mais se succ�dent r�guli�rement, totalement indiff�rentes au dessin, comme l�avaient d�j� fait les Perses de l�Antiquit�, en particulier dans la fameuse frise des Archers.
Malheureusement, cette �uvre est aujourd�hui bien encrass�e et quelques cassures ont �t� tr�s sommairement restaur�es, notamment au niveau des visages des deux personnages de gauche, d�un effet assez d�sagr�able. Il est donc aujourd�hui difficile d�en appr�cier les couleurs, notamment les tons fauves du four qui, �voquant la chaleur de la cuisson, ne devaient pas �tre sans allusion au m�tier de c�ramiste.
Certes, me dira-t-on, la technique rapproche �norm�ment cette pi�ce du monde de l'Art Nouveau. Mais que dire de son r�alisme puissant, si �loign� de l'atmosph�re plus intemporelle et symboliste de l'�poque 1900 ? A cela, une raison bien simple : le temps qu'il a fallu pour la r�aliser ! En effet, le pl�tre original fut pr�sent� au Salon d�s 1889, soit � une �poque o� l'�mergeance du nouveau style commen�ait � peine. Huit ans plus tard, ces boulangers auraient sans doute �t� con�us d'une bien diff�rente fa�on. La naissance d'une esth�tique passe donc parfois par des m�andres bien compliqu�s. Ce qui n'est pas sans charme !
Cela n'emp�cha pas � l��uvre de se retrouver aur�ol�e d�un certain succ�s, et elle inspira m�me une partie de la couverture du catalogue de la maison M�ller : on y reconna�t la silhouette du boulanger central, m�me si, pour des raisons li�es � la nouvelle destination du dessin, quelques d�tails y apparaissent modifi�s.
On peut sans doute esp�rer, � l�occasion de la r�trospective que le mus�e d�Orsay consacrera � Alexandre Charpentier, � partir du mois de janvier prochain, que ce relief sera � nouveau restaur�, et d�une fa�on moins exp�ditive. La ville de Paris pourrait au moins avoir � c�ur de lui faire une petite toilette, ce qui ne devrait �tre ni long, ni tr�s co�teux.

Si j�ai d�j� plusieurs fois parl� d�Emile M�ller dans mes pages, le nom d�Alexandre Bigot y est encore plus abondant. Ce n�est pas �tonnant puisque, de tous les c�ramistes actifs autour de 1900, il fut - sans contestation possible - le plus prolifique et le plus inventif. Surtout, il se fabriqua tr�s vite une immense r�putation dans le domaine de la d�coration monumentale en gr�s, collaborant avec les meilleurs architectes de la nouvelle g�n�ration. Il faut dire que, � son �poque, l�entreprise M�ller n�avait d�j� plus son fondateur (depuis 1888 !) et que Gentil et Bourdet, plus sp�cialis�s dans la mosa�que de gr�s, firent assez tardivement leur apparition sur le march�.

L'une des �uvres les plus curieuses d'Alexandre Bigot fut con�ue, en 1904, pour le cimeti�re de F�camp (Seine-Maritime), en collaboration, non pas avec un architecte, mais avec un sculpteur aujourd�hui totalement oubli�, du nom de Langrand. Malheureusement, si celui-ci prit soin d'apposer son nom sur cette sorte de c�notaphe, il oublia de pr�ciser son pr�nom. S'agirait-il donc, comme l'affirment certains, de Jean-Apollon-L�on Langrand, n� � Cambrai, qui se fit conna�tre par quelques envois au Salon parisien ? Ou bien plut�t de M.-A. Langrand, sculpteur � Caudebec, comme l'a avanc� Marie-H�l�ne Desjardins-Menegalli, conservateur des mus�es de F�camp et grand d�fenseur du monument (et � qui j'emprunte ici quelques informations historiques) ? La seconde proposition, certainement �tablie � partir de documents provenant des archives municipales, semble, �videmment, la plus vraisemblable.
Un autre myst�re, et non des moindres, est la raison du choix de ces deux artistes pour r�aliser le travail. En effet, l'architecte rouannais Eug�ne Alker avait d�j� fait une proposition en 1903, qui fut d'autant mieux accept�e que la premi�re pierre en fut pos�e le 1er f�vrier 1904. Pourtant, d�s le mois suivant, le conseil municipal accepta un second projet - celui de Langrand et Bigot - qui fut alors imm�diatement mis � ex�cution. Nous ne saurons certainement jamais le fin mot de l'histoire. Car, si Mme Desjardins y devine sans doute une pr�f�rence finale pour un mat�riau plus moderne et pour un projet plus artistique, il se pourrait qu'il n'y ait eu d'autres raisons, moins avouables et plus s�rieuses, pour d�bouter le premier projet au profit du second. Passons charitablement sur de probables histoires de clochers qui n'int�ressent plus personne...
La destination du monument �tait, d�embl�e, une chose assez originale, qui ne pouvait gu�re aboutir � une �uvre banale, puisqu�il �tait d�di� aux marins morts en mer, le nombre des naufrages survenus au large de F�camp �tant alors particuli�rement important. Sculpteur et c�ramiste ont donc naturellement dispos�, autour d�une sorte d��difice votif d�inspiration gothique, de pr�s de cinq m�tres de hauteur, des proues de navire s�enfon�ant dans les flots. Sublime autant que visuellement impressionnant ! Pour le pittoresque, ces fragments de bateaux adopt�rent une agr�able, mais mena�ante, allure de drakkars.

Malheureusement, l��uvre est aujourd'hui tr�s ab�m�e. Depuis 1904, elle a perdu deux tiers de son �dicule central et les navires de gr�s ont tous �t� mutil�s, faisant une seconde fois naufrage ! Partout ailleurs, des d�tails manquent, cass�s ou vol�s, y compris sur ce qu'il reste du sommet de la fl�che centrale. Mes images remontent � une bonne vingtaine d�ann�es. A cette date, le monument avait d�j� �t� d�plac�, suite � la fermeture de l'ancien cimeti�re de F�camp, et se trouvait joliment expos� dans le jardin du mus�e. Lors de mon passage, des plantes poussaient un peu partout sur le gr�s, donnant aux grands oiseaux des angles, aux ailes d�ploy�es, un aspect presque bucolique qui les privait d'une grande partie de leur allure mal�fique. Mais, surtout, il n'y avait plus aucune t�te de dragon sur les drakkars, les deux derni�res ayant �t� vol�es en 1981. Heureusement, celles-ci ont �t� retrouv�es quelques ann�es plus tard : des photographies de 1990 les montrent � nouveau � leur emplacement d'origine.
On s'explique difficilement comment a pu s'op�rer, et tr�s progressivement, un tel vandalisme, comparable � un v�ritable acharnement. Et dans un lieu comme un cimeti�re, un tel acte peut �tre assimil� � une profanation. Comment expliquer que la fl�che centrale ait finalement perdu trois m�tres de sa hauteur ? Le gr�s est tout de m�me une mati�re solide et les t�tes de drakkars ne devaient pas �tre ais�es � enlever, ni l�g�res � emporter.
Il y a encore quelques mois, Mme Desjardins nous assurait avec optimisme qu'un projet de restauration �tait actuellement � l��tude. Nous voulons bien la croire et nous esp�rons que cette louable id�e voit rapidement le jour. Mais, s'il peut �tre possible de mouler certains d�tails, pour les restituer ailleurs, l� o� ils manquent, il semble bien improbable qu'on puisse reconstituer l'essentiel de la partie centrale, irr�m�diablement perdu, et dont quelques photographies anciennes nous restituent heureusement le bel �lancement. Mais peut-�tre existe-t-il quelque c�ramiste de talent, capable de retrouver la po�sie des gr�s de Bigot, et jusqu'� la subtilit� de leurs couleurs ? Esp�rons donc, avec confiance, la r�surrection d'une �uvre extraordinaire, tr�s impressionnante, au symbolisme efficacement sinistre, qui fut certainement l'une des cr�ations les plus surprenantes de toute la p�riode de l'Art Nouveau. Elle seule suffirait � d�montrer, en tout cas, que l'art 1900 sut parfois troquer son habituelle image de d�licatesse �vanescente, gracieuse et joliment d�cadente, pour des visions plus sombres, puissantes et d'un humanisme profond.




Puisque nous sommes dans le domaine fun�raire, et que nous parlons de c�ramistes, je ne saurais trop recommander d'aller voir, au cimeti�re du P�re-Lachaise � Paris, la tr�s curieuse tombe que l'architecte Georges Gu�t (1866-1936) construisit pour sa famille, tr�s certainement � l'occasion de la disparition de son p�re, survenue en 1903. L'�difice, compl�tement ajour�, para�t malheureusement un peu rachitique, � l'image de ses tr�s effrayants gardiens, et certains de ses d�tails, en particulier son couronnement et sa jolie croix, auraient pu laisser esp�rer un peu plus d'excentricit�. Mais il faut dire que le monument a �t� construit dans un espace tr�s �troit, et une v�g�tation envahissante emp�che de l'admirer dans les meilleures conditions. N�anmoins, avec l'aide des sculpteurs M. Braemer et T. Prudhomme - celui-ci ayant sign� le buste de femme figurant au fond du monument, dat� de 1904 -, Gu�t a r�alis� une composition �trange, vari�e et color�e. Mais l'�quipe fut grandement aid�e par les c�ramistes Gentil et Bourdet, qui commen�aient alors une carri�re qui allait devenir particuli�rement brillante. Pour la tombe Gu�t, ils r�alis�rent des �l�ments en gr�s � la fa�on d'Alexandre Bigot, mais en commen�ant d�j� � s'adonner, timidement, � ce qui allait rapidement assurer leur succ�s : la mosa�que de gr�s.

83 boulevard de Grenelle (15e arrondissement)


Les trois immeubles que je pr�sente aujourd�hui ont la particularit� d�avoir �t� construits, entre 1902 et 1903, par Albert S�lonier (1858-1926), et d�avoir �t� d�cor�s par le sculpteur Despois de Folleville. Le premier fut l�un des architectes les plus prolifiques de Paris, auteur de plus de trois cents �difices pendant la p�riode qui nous int�resse, capable de construire dans tous les genres, du n�o-gothique � l�Art Nouveau, m�me si l��clectisme semble avoir eu ses pr�f�rences ; le second est le tr�s singulier ornemaniste d�j� rencontr� au 58 bis, avenue du G�n�ral-Michel-Bizot (Pichard et fils, architectes), et probablement au 9, rue Chanzy, construit par Achille Champy, dont il fut fr�quemment le collaborateur.

S�lonier �tait alors g�n�ralement associ� avec Saint-Blancard, mais ce dernier n�eut pas toujours l�autorisation de mettre sa signature sur les fa�ades qu�ils dessin�rent ensemble. Et c�est d�ailleurs le cas ici, au moins pour les deux derniers immeubles, puisqu�aucune demande de permis de construire ne semble avoir �t� publi�e pour l��difice situ� � l�angle du 2, rue Dante, et de la rue Galande (Ve arrondissement). La fa�ade nous apprend au moins qu�il fut �lev� de 1902.

Architecturalement, la construction ne pr�sente rien de v�ritablement remarquable. S�lonier et Saint-Blancard �taient g�n�ralement trop occup�s pour se permettre de concevoir autre chose qu�une solide construction classique, bien agenc�e, mais totalement d�nu�e de v�ritable originalit�. En fait, on s�aper�oit imm�diatement que tout le charme de l�immeuble repose en totalit� sur le travail d�Henri Despois de Folleville - qui ne signait g�n�ralement que sous une forme abr�g�e : �D. de Folleville� -, comme toujours caract�ris� par de petits motifs d�une invention toujours plaisante, mais trait�s avec une rondeur assez molle, admirable � force d��tre syst�matique.
Si la porte d�entr�e ne pr�sente pas le joli travail de virtuosit� qu�on pourrait attendre de lui, son talent se manifeste n�anmoins dans l�ornementation de l�arrondi des deux fa�ades, et surtout dans le ravissant vestibule, dont la porte int�rieure est agr�ment�e de boiseries tr�s �l�gantes.

Le 53, boulevard de Picpus (XIIe arrondissement) porte les m�mes signatures, mais la date y est remplac�e par celle de 1903. Ce mill�sime permet de diff�rencier, parmi les deux demandes de permis de construire trouv�es dans le �Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris�, celle qui concerne cette parcelle de celle qui se rapporte � l�immeuble voisin. Ces deux demandes concernent pareillement le 55, boulevard de Picpus. Le propri�taire est identique, ainsi que les architectes, S�lonier et Saint-Blancard. Mais la premi�re fut publi�e le 30 juillet 1902, tandis que la seconde ne le fut que le 24 f�vrier 1904.
Folleville collabora aux deux �difices, mais il s�ing�nia pourtant � y adopter deux styles totalement diff�rents pour chacun d�entre eux. Et, sans contestation possible, celui qui fut orn� de motifs 1900 attire bien mieux l��il que son voisin, d�un style classique beaucoup plus sage.

Au n�53, il r�alisa un joli entourage de porte, au milieu duquel se devine un petit visage comique, et laissa aller sa fantaisie partout o� cela pouvait �tre possible, notamment sous les appuis des balcons en pierre, joliment dessin�s par S�lonier, ou les grandes embrasures de fen�tres, sous le traditionnel balcon courant.
Mais ces immeubles ne sont que des �ap�ritifs�, � c�t� de la jolie r�alisation du 83, boulevard de Grenelle, dans le XVe arrondissement, situ�e � l�angle de la rue Auguste-Bartholdi. La num�rotation du boulevard semble avoir �t� tr�s mouvante, puisque le projet fut d�clar�, le 21 juin 1902, sur une parcelle portant alors le n�73.

L�architecture, sobre et traditionnelle, montre assez les arguments que S�lonier avait pour s�duire sa client�le si abondante ! On y retrouve les m�mes balcons en pierre du boulevard de Picpus, mais sur un �difice beaucoup plus imposant, o� l�architecte n�a m�me pas cherch� � jouer la carte de la diversit�.
Folleville, une fois, fait l��talage de son savoir-faire, gr�ce aux motifs en vaguelettes dont il avait le secret, et dont il couvrit litt�ralement les murs des deux fa�ades. La porte d�entr�e fut l�occasion d�un exercice de style assez �tonnant. Cette partie du quartier est assez ennuyeuse, et la pr�sence du m�tro a�rien n�ajoute rien pour lui donner du charme ! Gr�ce un curieux m�lange entre �clectisme et Modern Style, le sculpteur a r�ussi � �tre �moderne� sans trop se faire remarquer au milieu d�un tissu urbain banal et convenu.

Mais le vestibule, encore une fois, lui permet de montrer toute l��tendue de sa fantaisie, dans son style parfaitement reconnaissable. Les mosa�ques de sol et les boiseries de la porte int�rieure contribuent � faire de cet espace une ravissante cr�ation, voulue pour le seul plaisir des occupants de l�immeuble... et de leurs visiteurs.

2 bis et 4 avenue des Gobelins (5e arrondissement)


Au mois de mai dernier, j�avais pr�sent� un premier immeuble de l�architecte Louis Pierre Marquet (1859-1932), construit au 53, rue Truffaut, dans le XVIIe arrondissement (1903). J�avais alors promis de faire d�autres excursions dans son �uvre si l�occasion s�en pr�sentait.
Une petite promenade dans le Ve arrondissement m�a fait remarquer deux autres immeubles du m�me artiste, contigus, et construits � la m�me p�riode, le premier pour M. Girbal (demande de permis de construire publi�e le 1er avril 1902), � l�angle de la rue de Valence, et le second pour M. Lesrel (demande publi�e le 26 juin 1903).


Les deux �difices n�ont �videmment pas �t� con�us en m�me temps, mais l�architecte s�est ing�ni� � harmoniser l��difice le plus tardif au style sage et �l�gant du plus ancien. Pour chacun, une gamme de plantes tr�s particuli�re a �t� choisie pour le d�cor sculpt� : glycine et roses, sur l�immeuble d�angle ; foug�res, pommes de pin (et quelques jolis oiseaux), sur l�immeuble voisin.

Comme d�habitude, Marquet se distingue par son style tr�s �l�gant, une construction sobre et fortement impr�gn�e de tradition, avec des �l�ments d�coratifs d�une modernit� sage. Avec l�aide du gracieux sculpteur ornemaniste Pierre Seguin, il r�ussit � faire un Art Nouveau acceptable, plaqu� sur une architecture parfaitement classique.


On y admirera donc essentiellement le d�cor, d�une d�licatesse exquise, en particulier sur les entourages de portes d�entr�e, � motif de glycine pour l�un, anim� par les ravissantes t�tes d�une jeune femme et de ses deux enfants pour l�autre. Apparemment, ce dernier relief porte une signature sp�cifique, limit�e aux initiales �PR� ; il aurait donc �t� demand� � un autre artiste que Seguin. Au moment o� je photographiais la fa�ade, un monsieur m�a chaleureusement incit� � prendre une image de cette charmante sc�ne familiale, en m�assurant qu�elle �tait... de Rodin. En 1902, Auguste Rodin �tait d�j� le ma�tre incontest� qu�il est rest� depuis, et on l�imaginerait mal s�abaisser � fournir ce petit relief pour un simple immeuble parisien. S�il s�est essay� effectivement � un tel exercice, ce fut � Bruxelles, au temps des vaches maigres de sa jeunesse. Au d�but du XXe si�cle, il avait alors de bien plus grandes ambitions. Je n�ai �videmment pas contredit mon sympathique interlocuteur, et photographi� le d�tail. Ce que j�aurais �videmment fait, de toutes fa�ons.

Un article d�Edmond Uhry, �Maison de rapport de L. P. Marquet � Paris�, de novembre 1904, permet de lever toute ambigu�t� � ce sujet, s�il pouvait y en avoir une : les deux immeubles de l�avenue des Gobelins y sont pr�sent�s - avec une amusante image du n�2 bis, r�alis� avant l��dification du n�4 -, ainsi que ceux de la rue Truffaut et de la rue Hermel. Le sculpteur de ce relief y est clairement nomm� �Roussel�, qui n�est autre que Paul Roussel (1867-1928), prix de Rome de sculpture en 1895 et artiste prolifique, dont l�art, constamment gracieux, a souvent sacrifi� aux gr�ces de l�Art Nouveau. On conna�t principalement de lui quelques beaux groupes sculpt�s (dont �L�Etoile du berger�, bel ornement de l�esplanade du Gravier, � Agen), mais aussi des pi�ces d�art d�coratif, comme la gracieuse sir�ne de la fa�ade de l��tablissement thermal de Vichy, magnifiquement traduite en gr�s bleu par Alexandre Bigot. C�est gr�ce � une petite image du fonds photographique documentaire sur l�artiste, donn� au mus�e d�Orsay en 1979, que cette identification a pu �tre confirm�e, puisqu�on y reconna�t parfaitement l�esquisse en pl�tre du dessus de porte du 4, avenue des Gobelins, photographi�e en cours de r�alisation dans l�atelier de l�artiste.

A l��poque de la construction de ces immeubles, le Modern Style �tait attaqu� de toutes parts et les audaces architecturales furent particuli�rement vis�es. Marquet ne se risqua gu�re � des excentricit�s formelles que dans son �difice de la rue Truffaut. Avenue des Gobelins, il resta beaucoup plus sagement dans le cadre de la tradition. Le vestibule de l�immeuble le plus tardif n�est m�me pas d�cor� d�une fa�on particuli�re, l�autre �tant tr�s joliment orn� de stucs � motifs floraux, de panneaux tr�s stylis�s orn�s de branches de lierre, ainsi que de deux vastes paysages aux teintes automnales.
En d�pit de leur tr�s grande sagesse, ces �difices furent remarqu�s en leur temps et la presse sp�cialis�e en loua l��l�gance et la modernit� sans tapage, notamment les fameuses �Monographies� de Raguenet, qui consacra son n�190 au n�2 bis. Sans �tre des �uvres de g�nie, ils n�en annoncent pas moins, pour autant, l��poque d�un Art Nouveau de compromis, moderne par le d�cor mais appliqu� � une structure tr�s conventionnelle. Pour d�fendre ces �difices tr�s s�duisants, mais qui ne se laissent pas imm�diatement apprivoiser, il est n�cessaire de reconna�tre que les enseignes et les cam�ras de surveillance, de la banque qui occupe aujourd�hui l�angle de la rue de Valence, ne sont pas ce qu�il y a de mieux pour valoriser une ravissante composition florale, charg�e d�unir visuellement une porte avec la fen�tre qui la surplombe.