2 bis et 4 avenue des Gobelins (5e arrondissement)


Au mois de mai dernier, j�avais pr�sent� un premier immeuble de l�architecte Louis Pierre Marquet (1859-1932), construit au 53, rue Truffaut, dans le XVIIe arrondissement (1903). J�avais alors promis de faire d�autres excursions dans son �uvre si l�occasion s�en pr�sentait.
Une petite promenade dans le Ve arrondissement m�a fait remarquer deux autres immeubles du m�me artiste, contigus, et construits � la m�me p�riode, le premier pour M. Girbal (demande de permis de construire publi�e le 1er avril 1902), � l�angle de la rue de Valence, et le second pour M. Lesrel (demande publi�e le 26 juin 1903).


Les deux �difices n�ont �videmment pas �t� con�us en m�me temps, mais l�architecte s�est ing�ni� � harmoniser l��difice le plus tardif au style sage et �l�gant du plus ancien. Pour chacun, une gamme de plantes tr�s particuli�re a �t� choisie pour le d�cor sculpt� : glycine et roses, sur l�immeuble d�angle ; foug�res, pommes de pin (et quelques jolis oiseaux), sur l�immeuble voisin.

Comme d�habitude, Marquet se distingue par son style tr�s �l�gant, une construction sobre et fortement impr�gn�e de tradition, avec des �l�ments d�coratifs d�une modernit� sage. Avec l�aide du gracieux sculpteur ornemaniste Pierre Seguin, il r�ussit � faire un Art Nouveau acceptable, plaqu� sur une architecture parfaitement classique.


On y admirera donc essentiellement le d�cor, d�une d�licatesse exquise, en particulier sur les entourages de portes d�entr�e, � motif de glycine pour l�un, anim� par les ravissantes t�tes d�une jeune femme et de ses deux enfants pour l�autre. Apparemment, ce dernier relief porte une signature sp�cifique, limit�e aux initiales �PR� ; il aurait donc �t� demand� � un autre artiste que Seguin. Au moment o� je photographiais la fa�ade, un monsieur m�a chaleureusement incit� � prendre une image de cette charmante sc�ne familiale, en m�assurant qu�elle �tait... de Rodin. En 1902, Auguste Rodin �tait d�j� le ma�tre incontest� qu�il est rest� depuis, et on l�imaginerait mal s�abaisser � fournir ce petit relief pour un simple immeuble parisien. S�il s�est essay� effectivement � un tel exercice, ce fut � Bruxelles, au temps des vaches maigres de sa jeunesse. Au d�but du XXe si�cle, il avait alors de bien plus grandes ambitions. Je n�ai �videmment pas contredit mon sympathique interlocuteur, et photographi� le d�tail. Ce que j�aurais �videmment fait, de toutes fa�ons.

Un article d�Edmond Uhry, �Maison de rapport de L. P. Marquet � Paris�, de novembre 1904, permet de lever toute ambigu�t� � ce sujet, s�il pouvait y en avoir une : les deux immeubles de l�avenue des Gobelins y sont pr�sent�s - avec une amusante image du n�2 bis, r�alis� avant l��dification du n�4 -, ainsi que ceux de la rue Truffaut et de la rue Hermel. Le sculpteur de ce relief y est clairement nomm� �Roussel�, qui n�est autre que Paul Roussel (1867-1928), prix de Rome de sculpture en 1895 et artiste prolifique, dont l�art, constamment gracieux, a souvent sacrifi� aux gr�ces de l�Art Nouveau. On conna�t principalement de lui quelques beaux groupes sculpt�s (dont �L�Etoile du berger�, bel ornement de l�esplanade du Gravier, � Agen), mais aussi des pi�ces d�art d�coratif, comme la gracieuse sir�ne de la fa�ade de l��tablissement thermal de Vichy, magnifiquement traduite en gr�s bleu par Alexandre Bigot. C�est gr�ce � une petite image du fonds photographique documentaire sur l�artiste, donn� au mus�e d�Orsay en 1979, que cette identification a pu �tre confirm�e, puisqu�on y reconna�t parfaitement l�esquisse en pl�tre du dessus de porte du 4, avenue des Gobelins, photographi�e en cours de r�alisation dans l�atelier de l�artiste.

A l��poque de la construction de ces immeubles, le Modern Style �tait attaqu� de toutes parts et les audaces architecturales furent particuli�rement vis�es. Marquet ne se risqua gu�re � des excentricit�s formelles que dans son �difice de la rue Truffaut. Avenue des Gobelins, il resta beaucoup plus sagement dans le cadre de la tradition. Le vestibule de l�immeuble le plus tardif n�est m�me pas d�cor� d�une fa�on particuli�re, l�autre �tant tr�s joliment orn� de stucs � motifs floraux, de panneaux tr�s stylis�s orn�s de branches de lierre, ainsi que de deux vastes paysages aux teintes automnales.
En d�pit de leur tr�s grande sagesse, ces �difices furent remarqu�s en leur temps et la presse sp�cialis�e en loua l��l�gance et la modernit� sans tapage, notamment les fameuses �Monographies� de Raguenet, qui consacra son n�190 au n�2 bis. Sans �tre des �uvres de g�nie, ils n�en annoncent pas moins, pour autant, l��poque d�un Art Nouveau de compromis, moderne par le d�cor mais appliqu� � une structure tr�s conventionnelle. Pour d�fendre ces �difices tr�s s�duisants, mais qui ne se laissent pas imm�diatement apprivoiser, il est n�cessaire de reconna�tre que les enseignes et les cam�ras de surveillance, de la banque qui occupe aujourd�hui l�angle de la rue de Valence, ne sont pas ce qu�il y a de mieux pour valoriser une ravissante composition florale, charg�e d�unir visuellement une porte avec la fen�tre qui la surplombe.