
La rue portait encore le nom de rue du Point-du-Jour lorsque Louis Jassed�, n�gociant en �picerie install� avenue de Versailles, fit publier, le 12 juin 1893, la demande de permis de construire pour l�h�tel particulier qu�il commanda � Hector Guimard, architecte de vingt-six ans alors presque totalement inconnu, qui habitait alors � quelques maisons de son entreprise.
La situation de la parcelle, triangulaire, est assez int�ressante puisqu�elle donne � la fois sur la rue et sur la charmante villa de la R�union, petit havre de tranquillit� et de verdure en plein Paris. Mais, � l��poque, le quartier ressemblait encore � la banlieue toute proche, �tait envahi de jardins, de terrains non construits et de petits �difices provisoires, aspect qui resta le sien au moins jusqu�� l�arriv�e du m�tropolitain, une bonne dizaine d�ann�es plus tard.

L�h�tel Jassed� est la seconde construction importante de Guimard, post�rieure de deux ans � la maison de Camille Rosz�, construite au 34, rue Boileau. A cette �poque-l�, on ne parlait �videmment pas encore d�Art Nouveau, mais cet �difice appartient � ce qu�il est parfois commun d�appeler : le �proto-Art Nouveau�. Ce qui allait faire le charme et la nouveaut� du Modern Style y est d�j� en germe, quoique sacrifiant encore � un pittoresque timide, avec des audaces mesur�es.
La plus �vidente d�entre elles est l��tonnante complication de la fa�ade principale, o� le principal objectif de l�architecte fut de rendre clairement lisible l�agencement des espaces int�rieurs : ainsi, l�escalier est marqu� par la succession tripartite de fen�tres d�cal�es ; la cuisine est rejet�e dans une sorte de courette discr�te, � l�extr�mit� gauche de la parcelle ; le vestibule est entendu comme une extension en avanc�e sur le charmant petit jardin. Les toitures, d�un dessin virtuose et compliqu�, suivent tous les d�crochements de ce plan d�embl�e tr�s original, mais qui, par son caract�re assez syst�matique, sent encore la figure de style un peu scolaire. Guimard s�inspirait l� des principes de Viollet-le-Duc, qui demandait � l�architecture d��tre simple, logique et fonctionnelle.

Il suivit la le�on jusqu�� employer des mat�riaux tr�s divers, parmi lesquels dominent la brique et la meuli�re, mais avec des ponctuations de fa�ences et de cabochons de gr�s, dus � Emile Muller. Les mod�les floraux imagin�s par l�architecte, tr�s stylis�s et d�une grande s�duction par leur gamme color�e d�une grande vivacit�, figur�rent longtemps dans le catalogue du c�ramiste. Ils n�eurent pas un immense succ�s commercial, mais il est malgr� tout possible d�en trouver des exemplaires, ici ou l� (1).

La fa�ade sur la villa de la R�union est beaucoup plus simple que sur la rue Chardon-Lagache ; elle se singularise essentiellement par une �l�gante marquise prot�geant la pi�ce principale du rez-de-chauss�e, support�e par de minces piliers m�talliques, audacieusement inclin�s.
L�h�tel Jassed� donna lieu � la cr�ation d�un ravissant petit portail, � la toiture joliment relev�e gr�ce aux couleurs chatoyantes de ses tuiles verniss�es.

Sans trop se d�marquer de ces entr�es de propri�t� qu�on construisait alors par centaines dans la banlieue ouest de Paris, il propose n�anmoins une porte au graphisme int�ressant et un num�ro de rue sp�cialement r�alis� par Muller. Ces d�tails signalent le soin extr�me avec lequel Guimard dessina de tr�s nombreux mod�les pour la maison, et en qui font une �uvre globale : les vitraux (2), le mobilier - malheureusement aujourd�hui dispers� - et jusqu�aux tuiles color�es du mur de cl�ture, portent tous la marque d�une imagination encore un peu contrainte, mais d�j� unitaire.

Mieux que le pr�c�dent h�tel Rosz�, bien plus modeste, la maison de la rue Chardon-Lagache peut �tre consid�r�e comme la premi�re �uvre majeure de la carri�re de Guimard et son galop d�essai, peu avant le Castel B�ranger, dans la conception totale et unitaire d�une habitation. S�il n�gligea toutes ses r�alisations ant�rieures dans sa fameuse s�rie de cartes postales �Le style Guimard�, il consacra � celle-ci le n�12, signifiant d�une mani�re certaine que son �style� v�ritablement personnel commen�ait avec cet �difice.

(1) On en trouvera un rare exemple parisien sur la fa�ade d�un immeuble d�Emmanuel Brun, au 5 rue Baillou (1896), dans �Paris en construction�. Mais je pr�f�re illustrer ces notes avec un �difice peu connu, le centre m�dico-social municipal de Houilles, o� les c�ramiques Jassed� furent utilis�es d�une fa�on abondante et avec un tr�s charmant d�sordre.
(2) Les premiers vitraux de Guimard sont � peine color�s, mais constituent � la fois des exp�riences de composition g�om�trique et des �tudes de mati�res, jouant sur des textures de verres diff�rents, permettant des passages tr�s subtils de la transparence � une translucidit� plus intime.