36 rue de Tocqueville (17e arrondissement)


Je m��tais content�, jusqu�ici, de pr�senter une maison et de donner � son sujet quelques explications d�ordre historique ou artistique, avant de passer � la suivante. Mais ici, devant la belle abondance de ses immeubles de jeunesse, l�occasion para�t id�ale, � propos du premier chef-d��uvre de Charles Plumet, de tenter de comprendre comment cet architecte, au d�part � peine plus talentueux que bien d�autres, est parvenu � �tre un ma�tre de sa g�n�ration, en devenant l�un des premiers promoteurs de l�Art Nouveau dans le domaine de l�habitation.
Oublions rapidement le tout premier projet de l�artiste, un modeste hangar au 67, avenue Malakoff (1891), sauf pour en dire que les propri�taires, les fr�res Bail, allaient lui demander, pour la m�me adresse, un v�ritable immeuble en 1894. Cette incursion pr�coce dans le XVIe arrondissement - o� Plumet allait donner le meilleur de sa p�riode de maturit� - fut la seule exception g�ographique de ses premiers travaux, tous les autres �tant regroup�s dans le XVIIe arrondissement, et plus pr�cis�ment dans un quartier assez restreint, dont la rue de L�vis constitue l�axe principal.

Son aventure commence au 151, rue Legendre, une vaste construction pour M. Vincent (demande de permis de construire publi�e le 27 octobre 1891). A cette occasion, Plumet inaugura son adresse du 8, rue de Berne, qu�il n�allait quitter - pour le 1, place Boieldieu, o� il demeura pendant une grande partie de sa p�riode Art Nouveau - qu�au moment de la conception de l�immeuble de la rue de Tocqueville. D�embl�e, ce premier �difice propose quelques �l�ments r�currents : un go�t pour les trav�es en saillie et les colonnes, mais surtout l�emploi de briques tr�s rouges, ici ponctu�es d��l�ments verniss�s bleus. Cette polychromie lui vint certainement d�une sorte de r�ve italien - de cette Italie qui constituait encore l�id�al de tout jeune architecte, pendant les ann�es 1890 -, et allait perdurer pendant quelques ann�es dans son travail.

A cette �poque, le jeune architecte, pourtant alors peu connu, se fit portraiturer par Albert Br�aut� (1853-1941), artiste mondain aujourd'hui tr�s oubli�. Le peintre lui a donn� une physionomie � la fois autoritaire et ironique. On pourrait presque lui trouver un petit air de M�phistoph�l�s, avec sa longue barbe et son regard per�ant ! Mais l'architecte n'aima pas ce portrait qui, effectivement, ne refl�tait en rien son caract�re plut�t doux.

M. Bocuze fut le commanditaire du deuxi�me projet r�alis� par Plumet dans le XVIIe arrondissement, 4, rue du Bac-d�Asni�res (aujourd�hui, 2 bis, rue L�on-Cosnard), dont la demande de permis date du 8 juin 1892. La rue, �troite et sombre, verra s��lever, presque en face, la fa�ade arri�re de l�immeuble de la rue de Tocqueville, quelques ann�es plus tard. Etrangement, il s�agit d�un des deux seuls �difices - de ceux dont je parle aujourd�hui - a avoir �t� sign� (de l�ann�e 1893), et m�me dat�. Nous y retrouvons la brique rouge, les trav�es saillantes lat�rales, une sym�trie de bon aloi. Mais Plumet y ajouta de grands balcons suspendus, �voquant encore plus directement l�architecture italienne. Les garde-corps en pierre, pour leur part, sont d�une inspiration m�di�vale qui s�amplifiera avec le temps. L�architecture n�o-gothique, � cette �poque-l�, ne relevait pas d�un go�t innocent du pastiche, mais trahissait l�influence directe de Viollet-le-Duc, aux id�es �taient encore loin d��tre totalement admises, dont les ouvrages �taient pratiquement lus en cachette par la jeune g�n�ration. La r�f�rence � l��poque m�di�vale, avant de se banaliser, constituait donc encore un signe de modernit�, l�expression d�une r�action � l��clectisme alors triomphant.

Le 33, rue Truffaut, command� par Gabriel Cl�ment (demande de permis du 29 juillet 1893), est un immeuble beaucoup plus modeste. Plumet y r�sume les acquis des deux pr�c�dentes constructions, animant sa brique rouge de jolies briquettes bleues et suspendant un immense balcon central en pierre, faute d�avoir la place de faire saillir des trav�es lat�rales. Un �l�ment appara�t ici pour la premi�re fois : les d�parts d�arcs nervur�s, qui soutiennent le grand balcon du deuxi�me �tage. L�architecte les utilisera longtemps, comme un trait de style ou une signature.

Le 35 rue de L�vis, � l�angle de la rue de la Terrasse, fut command� par M. Valette, qui en publia la demande le 31 ao�t 1893. Cet immeuble est donc exactement contemporain de celui de la rue Truffaut, sauf que l�architecte y eut un plus vaste terrain, en plus de la possibilit� d�exploiter les possibilit�s plastiques d�un angle. C�est sur celui-ci qu�apparaissent colonnes et loggia, les autres plans de fa�ade accueillant plus largement les panneaux de brique rouge. Le travail de sculpture n�est sans doute pas aussi int�ressant, revenant � une plus stricte influence italienne. Mais le dessin des ferronneries appara�t assez original, d�j� pr�t � porter le nom d�Art Nouveau.

En juillet 1894, l��uvre de jeunesse de Plumet, au sens strict, se termine avec l�immeuble de l�avenue Malakoff (dans sa partie aujourd'hui appel�e Raymond-Poincar�) que nous avons d�j� �voqu�. On y retrouve � peu pr�s tout ce qui caract�rise sa premi�re mani�re : le go�t de la sym�trie, les encorbellements lat�raux, un beau balcon suspendu, les briques sombres et les briquettes bleues, les arcs nervur�s, une d�coration d�inspiration l�g�rement m�di�vale, et une porte discr�te, d�cor�e de petits vitraux. Mais aussi un entablement, fait d�une simple barre de fer industriel, pour la porte du garage, qui ne le montre nullement indiff�rent � quelque d�tail audacieusement moderne. La fa�ade appartient donc encore totalement � une assez longue et productive p�riode de jeunesse ; rien n'y indique clairement la prochaine m�tamorphose du style de Charles Plumet.

Elle �tait pourtant d�j� en gestation, � en juger par son vestibule, anticipation �vidente de celui de la rue de Tocqueville. En effet, et pour la premi�re fois, Emile M�ller y r�alisa de grands panneaux de terre cuite verniss�e, � motifs de grosses fleurs de tournesols. Malheureusement, les proportions encore m�diocres de cet espace �tent une grande partie de l'effet pittoresque de cette cr�ation, la privant du caract�re monumental qui aurait d� l'accompagner.
C�est ainsi que nous en arrivons au 36 rue de Tocqueville, construit pour M. van Loyen. La demande de permis remonte au 24 mars 1897, ce qui nous conduit � constater que Charles Plumet n�avait probablement rien projet� � Paris pendant pr�s de trois ans. La m�tamorphose n�en est que plus consid�rable.











Nous retrouvons, en fa�ade, une des trav�es saillantes qu�il affectionnait tant, couronn�e par un grand balcon couvert, sauf qu�elle est compl�tement d�port�e sur la gauche, cr�ant une franche dissym�trie, bien nouvelle dans l��uvre de Plumet. Pour la premi�re fois s�affirme la loggia ouverte, � belles arcatures, qui restera longtemps un trait de style caract�ristique. Elle est soutenue par ces d�parts d�arcs d�j� rencontr�s rue Truffaut, et concentre le peu de couleur - plut�t ocre - qui anime la blancheur de la pierre de taille. La porte d�entr�e reste comparable � celles des ann�es 1891-1894, fort simple et discr�te, agr�ment�e de petits vitraux de couleurs, mais sa poign�e est une cr�ateur formidablement r�ussie. Toutes les ferronneries, sans �tre tr�s compliqu�es, adoptent d�sormais un dessin indiscutablement Art Nouveau, comme les vitraux d�corant partiellement les grandes baies du bow-window lat�ral.

Si l�immeuble reste encore assez sobre, il appara�t stylistiquement plus caract�ris�. L�influence m�di�vale s�est amplifi�e, en particulier dans les entourages de fen�tres, mais tous les petits d�tails de d�coration rel�vent d�sormais du Modern Style. Ce que confirment les parties communes int�rieures de l��difice.

En effet, � partir du vestibule, il n�y a pas de doute : Charles Plumet est devenu un architecte Art Nouveau, et � une �poque o� le Castel B�ranger de Guimard n�avait pas encore �t� r�v�l� au public. Emile M�ller a cr�� avec lui de vastes panneaux de fa�ence polychrome, d�o� �mergent de beaux iris en assez fort relief. Ils s�harmonisent parfaitement avec le reste de la d�coration, en stuc ou en mosa�que de sol.












Au centre de la cage d�escalier, Plumet a dessin� les belles ferronneries ondulantes de l�ascenseur, d�tail qui signale un immeuble beaucoup plus bourgeois que toutes ses pr�c�dentes constructions. L��clairage de cet espace est en partie obtenu gr�ce � de grands panneaux de briques de verre, certainement du m�me Falconnier qui fournissait Guimard, � la m�me �poque, pour le Castel B�ranger. Ailleurs, boutons de porte et plaques de propret� proposent aussi des motifs indiscutablement Art Nouveau, jolies cr�ations du sculpteur Alexandre Charpentier, avec lequel Plumet venait d�ailleurs de cr�er le groupe de l�Art dans Tout. Nous sommes donc assur�s que le d�sir d�une architecture homog�ne, o� l�art investirait aussi toutes les disciples de la d�coration int�rieure, n��tait pas l�id�e isol�e du seul Hector Guimard, mais qu�il appartenait � bien d�autres novateurs de sa g�n�ration.
L�immeuble de la rue de Tocqueville est une �uvre d�autant plus importante qu�elle doit �tre consid�r�e avec l��difice adjacent, construit par L�on Benouville � la m�me �poque. Assez bien comment�s par la presse contemporaine, ils eurent une v�ritable influence sur d�autres jeunes architectes, qui y virent les mod�les d�un art moderne, simple et de bon go�t, et qui ne n�cessitait aucun investissement somptuaire.
Au d�but de l'ann�e 1898, Plumet dessina un dernier immeuble pour son premier quartier d'�lection, dont G. Cl�ment �tait le commanditaire. Malheureusement, le 80 rue de L�vis ne vit jamais le jour et le XVIIe arrondissement resta � jamais le terrain d'un seul de ses chefs-d'�uvre de sa p�riode Art Nouveau.