
Le 14 d�cembre 1897, M. Moret fit publier la demande de construire de l�immeuble qu�il avait command� � l�architecte Emile Bainier. La date tr�s pr�coce de cet �difice offre un bel int�r�t, puisque le Castel B�ranger d�Hector Guimard, v�ritable manifeste de l�Art Nouveau parisien, n��tait pas encore achev� ; il n�avait donc pas encore r�v�l� des possibilit�s tr�s novatrices en mati�re d�architecture et de d�cor.
Ce n�est pas du tout par hasard que le nom de Guimard est ici �voqu�. Certes, dans son ensemble, l�immeuble de la rue de Longchamp n�offre pas de v�ritable int�r�t architectural : belle construction en pierre de taille, et d�un classicisme sans originalit� particuli�re. Bainier n�est donc pas vraiment concern�. Mais son sculpteur, Jean D�sir� Ringel d�Illzach (1847-1916), apporta � son travail trop sage un charme savoureux d�un r�el int�r�t. Or cet �tonnant artiste, n� en Alsace et alors repr�sentant majeur d�un symbolisme parfois morbide, travailla au m�me moment au Castel B�ranger, pour lequel il dessina les hippocampes et les masques des balcons.

Rue de Longchamp, il fut peut-�tre l�auteur des t�tes de M�duse, grima�antes et effrayantes, flanqu�es de dauphins tout aussi mena�ants, aux corps joliment serpentins. On y retrouve quelque chose de son style inquiet, sinon inqui�tant. Mais il est plus indiscutablement le cr�ateur de l�entourage de la porte, clairement sign�, de fa�on d�ailleurs presque ostentatoire. Il ne s'y qualifie pas de "sculpteur", mais de "statuaire", ce qui pourrait signifier qu'il limita son intervention � cette seule partie de la fa�ade.

Ainsi, sur cette porte d'entr�e, il a choisi de repr�senter deux belles sir�nes, gesticulantes, de part et d�autre d�une ancre et d�une corde. L�une de ces �tonnantes beaut�s adopte une pose tr�s acrobatique d�une grande originalit�. Evidemment, Ringel d�Illzach s�inspire ici directement de la grande statuaire ornementale du XVIIIe si�cle - �poque � laquelle se r�f�re d�ailleurs l�immeuble tout entier -, mais en d�naturant compl�tement son mod�le pour atteindre l��trange, le fantastique, avec une fantaisie r�jouissante et tr�s insolite.
L�architecture Art Nouveau offre parfois l�occasion d�admirer des �uvres de grands sculpteurs. Ainsi, � c�t� de tr�s habiles d�corateurs, sp�cialis�s dans l�ornementation des maisons, des artistes comme Emile Derr�, Paul Gasq, Pierre Roche ou Henri Bouchard, ont parfois offert leur ciseau pour la d�coration d��difices priv�s. Nous avons d�j� rencontr� le dernier sur les beaux immeubles de Th�o Petit de la rue de Courcelles ; nous rencontrerons certainement les autres au hasard de nos prochaines promenades.