
Le 29 avenue Rapp, construit par Jules Lavirotte entre 1900 et 1901, est certainement, avec le Castel B�ranger et les entr�es de m�tro de Guimard, une sorte de symbole embl�matique de l'Art Nouveau parisien. C'est toujours avec un vrai r�gal qu'on guette la premi�re expression des curieux qui le d�couvrent. Et ceux qui viennent l'admirer en croyant le conna�tre, dont je suis, sont syst�matiquement surpris de le trouver encore plus extraordinaire que dans leur souvenir... Cet immeuble, dans son d�sordre architectural, dans sa d�mesure ornementale, dans sa luxuriance color�e, provoque � chaque fois une �motion in�dite, tr�s surprenante.
On a dit et �crit beaucoup de choses sur cet �difice. Et beaucoup de b�tises ! La principale concerne peut-�tre son commanditaire, que la tradition dit �tre Alexandre Bigot, le cr�ateur de l'immense mur de gr�s flamm� qui recouvre enti�rement la fa�ade. Et le panneau historique qui jouxte la construction le rappelle � nouveau. Les "pelles � tartes" sont pourtant g�n�ralement bien document�es. Qu'en est-il donc ? La demande de permis de construire, du 30 octobre 1899, est pourtant tr�s claire : elle a �t� d�pos�e par Ch. Combes et Lavirotte. Le premier homme est certainement un associ� financier ; le second n'est autre que l'architecte, alors domicili� au 134 rue de Grenelle, qui s'installera plus tard dans le petit square Rapp, plut�t que dans cet immense �difice cossu, d'un rapport �conomique plus cons�quent. Il appara�t ainsi �vident que le seul v�ritable propri�taire �tait Lavirotte, qui utilisa ici la troisi�me partie de la parcelle triangulaire de Mme de Montessuy, o� il avait pr�c�demment �difi� l'h�tel de la rue S�dillot et l'immeuble du square Rapp. La l�gende d'une maison publicitaire, destin�e � promouvoir les c�ramiques architecturales de Bigot, s'�croule donc d'un coup, m�me si l'immeuble lui permit, �videmment, d'assurer sa solide r�putation dans la domaine de la d�coration urbaine : les vertus de solidit� et de salubrit� du gr�s flamm� y sont encore constamment v�rifi�es (1).
La prouesse technique, qui permit de r�aliser ici le premier immeuble enti�rement en couleurs, n'�chappa pas au jury du Concours de fa�ades de la ville de Paris qui, en 1901, attribua une prime � cette r�alisation, tout en �mettant malgr� tout de solides r�serves sur le style et l'outrance de sa d�coration.



Car nous sommes en pr�sence d'un v�ritable catalogue de mod�les : fleurs, animaux, personnages, motifs stylis�s, tout ce qu'il �tait alors possible d'imaginer sur une fa�ade d'immeuble est ici pr�sent. Encore une fois, l'architecte invente un v�ritable bric-�-brac, mais en faisant plus volontiers appel � des civilisations lointaines et myst�rieuses, tant dans l'espace que dans le temps. Pourtant, au milieu de cette incroyable accumulation, soulign�e par des verts, des bleus et des bruns d'une sombre densit�, �merge soudain une calme et ravissante �l�gante contemporaine - probablement un portrait de Mme Lavirotte, qui �tait artiste-peintre -, portant un renard autour du cou comme si elle sortait pour aller au spectacle... mais entre une Eve triomphante et provocante et un Adam douloureux et repentant. Nul doute que ce dessus-de-porte ait un sens autobiographique � peine d�guis�, o� la femme semble triompher presque sans gloire.



La litt�rature consacr�e � cette maison a abondamment �voqu� son caract�re �rotique. Non sans raison, si on regarde attentivement le dessin de la porte d'entr�e, aux d�tails facilement suggestifs, dont la poign�e en forme de "l�zard" �voque une des m�taphores alors tr�s populaires pour d�signer le p�nis. Cette allusion phallique appara�t jusque dans le plan du rez-de-chauss�e, dont le dessin du corridor et de la cour sugg�re ouvertement la forme d'un membre viril.
Chacun est libre d'aller chercher, parmi tous les d�tails sculpt�s, d'autres allusions sexuelles, tant f�minines (les scarab�es) que masculines (les t�tes de taureaux), que l'architecte se sera plu � inclure dans son d�cor. Mais qu'on n'aille rien en conclure de d�finitif sur les phantasmes intimes de Lavirotte : son immeuble sugg�re en m�me temps tout l'humour avec lequel il faut le regarder, et les limites qu'on doit forc�ment donner � une analyse qui risquerait d'�tre trop b�tement s�rieuse !


Si Alexandre Bigot fut �videmment un collaborateur pr�cieux, et m�me essentiel, dans cette entreprise, le sculpteur n'eut pas un r�le moins important, m�me si son nom resta plus confidentiel. Car Jean-Baptiste Larriv� ne fut pas un ornemaniste ordinaire ; il allait m�me devenir laur�at du Prix de Rome de sculpture, en 1904 ! Son r�le dans l'entreprise explique donc qu'il ait sign�, en m�me temps que Lavirotte, la maquette en pl�tre de la porte d'entr�e qui fut ensuite remise � Alexandre Bigot, pour �tre r�alis�e dans ses ateliers de Mer, dans le Loir-et-Cher. J'ai eu l'immense chance, il y a quelques ann�es, de pouvoir acheter cette maquette, ici pr�sent�e pour la premi�re fois. Elle avait malheureusement �t� recouverte d'un badigeon dor�, sans doute pour masquer quelques �clats disgracieux, mais cette op�ration lui permit d'�tre sauv�e. Heureusement, la v�ritable couleur, d'un joli vert d'eau, appara�t par endroits.
R�cemment, un autre exemplaire du m�me objet, en pl�tre blanc, fut propos� � la vente par un antiquaire parisien, � la diff�rence pr�s qu'il ne comporte aucune signature. Un mus�e am�ricain l'a rapidement achet�. Sans doute Bigot avait-il trouv� assez sage, compte tenu de la fragilit� du mat�riau, d'en r�aliser un ou plusieurs autres tirages. Ainsi pouvait-il s'adonner � ses essais de couleur en toute tranquillit�, assur� de pouvoir disposer d'un exemplaire de remplacement en cas d'accident.
(1) Note du 15 octobre 2016 : Dans un article paru dans le num�ro de "L'architecture" du 27 avril 1901, l'architecte Louis-Charles Boileau a racont�, avec sa verve bien connue et un certain enthousiasme, la visite qu'il fit chez Lavirotte, d�crivant son appartement du square Rapp, et relatant sa visite compl�te de l'immeuble. Il profita de l'occasion pour d�crire �galement, mais plus sommairement, le b�timent voisin de l'avenue Rapp, alors en fin de construction. C'est donc � lui que nous devons l'information selon laquelle Alexandre Bigot aurait �t� propri�taire de l'�difice : "... �tant entr� un dimanche en fl�nant, avec la permission de M. Bigot, propri�taire de ce nouvel immeuble", affirmation r�it�r�e en note � la fin de l'article. Que devons-nous donc conclure d'un texte apparemment document�, et directement aupr�s des personnes concern�es ? Le c�ramiste n'�tait assur�ment pas dans l'op�ration � la fin de l'ann�e 1899. Mais des difficult�s financi�res ont peut-�tre conduit � lui vendre l'immeuble, avant m�me son ach�vement. Le d�cor en gr�s c�rame �tait donc peut-�tre, � l'origine, d'une importance aussi mesur�e que dans le square Rapp. Mais le nouveau statut du b�timent, comme propri�t� d'un c�ramiste commen�ant alors une brillante carri�re dans le d�cor architectural, conduisit sans doute � donner plus d'importance � un mat�riau neuf, solide, color� et d'un entretien tr�s facile. Les deux artistes finirent par en faire un tr�s brillant tour de force technique, doubl� d'une �vidente fonction publicitaire.