7 bis rue Damr�mont (18e arrondissement)


S�il est possible de lire le nom de Gridaine sur quelques autres fa�ades parisiennes, celui de Torchet n�y appara�t jamais. Pour le second, cet amusant immeuble est donc son seul ouvrage connu ; pour le premier, il s�agit de son unique travail en collaboration. Architectes, Torchet et Gridaine �taient aussi les propri�taires, et c�est � ce double titre qu�ils en firent publier la demande de permis, le 9 avril 1901. Les deux hommes �taient alors domicili�s au 25, rue Cail, adresse qui allait �tre le si�ge de l�agence de Gridaine pendant quelques ann�es.
L�immeuble de la rue Damr�mont ne se signale pas vraiment pour la qualit� intrins�que de son architecture : c�est un immeuble parisien relativement banal, � peine singularis� par la saillie d�une double trav�e, l�g�rement d�sax�e. C�est donc exclusivement au d�cor tr�s exub�rant de sa porte d�entr�e qu�il doit d��tre aujourd�hui un peu connu.

Pourtant, il s�en est fallu de peu : tout semblait annoncer, dans le reste de la sculpture ornementale, un grand d�sir de se conformer � l��clectisme triomphant, � cette sage d�coration classique qui continuait � envahir les art�res parisiennes. Il suffit de regarder les �tages sup�rieurs, dans le d�tail, pour y reconna�tre des cl�s de vo�te, des consoles, des �cussons, qu�un rien aurait pu rendre parfaitement acad�miques. Pourtant, nos deux architectes ont tenu � donner quelques coups de fouet caract�ristiques un peu partout, perturbant ce sage agencement avec un peu de fantaisie (1). La finesse du travail lui donne m�me, par endroits, des allures guimardiennes, mais le r�sultat reste malgr� tout assez peu convaincant, tant la tradition exerce ici son poids trop lourd. Pourtant, � la date int�ressante de 1901, l�Art Nouveau �tait toujours dans sa p�riode faste, recueillant encore des �chos favorables, et les deux architectes auraient pu se laisser aller � beaucoup plus d�invention formelle sans craindre pour leur r�putation ou leur carri�re.











Sans doute n��taient-ils pas, finalement, aussi audacieux qu�on voudrait bien le croire... Et la porte d�entr�e de leur immeuble, seul v�ritable �l�ment remarquable de l��difice, n�est peut-�tre qu�un effet de style, � la fois g�nial, d�risoire et factice. Mais prenons-la pour ce qu�elle est, s�il s�agit d�y trouver du plaisir pour nos yeux. On notera d�embl�e une composition dissym�trique tr�s audacieuse. Le mod�le du Castel B�ranger n�est pas loin - et ce n�est pas pour rien que j�ai �voqu� Guimard un peu plus haut -, mais en proposant une seule excroissance lat�rale, source d�une grande confusion visuelle. Au milieu d�entrelacs d�une rare complexit�, �vocation de ce que l�Art Nouveau doit parfois � la guimauve (analogie d�ailleurs peu courante dans le contexte parisien), une colonne presque trop sage semble �voquer un classicisme en perdition, n�attendant qu�un retour de la vague pour dispara�tre... Au-dessus de la porte, un �cusson en cours de mutation semble d�port� sur la gauche, sugg�rant un �trange - et inqui�tant ? - mouvement lat�ral, d�une magnifique invention. Les ferronneries, � la fois fines et �l�gantes, et d�un dynamisme comparable, renforcent �videmment cette curieuse impression de d�formation encore inachev�e.
Tronchet et Gridaine auraient-ils voulu d�livrer un message, � travers ces �l�ments classiques que des excroissances Modern Style tenteraient de polluer ou de submerger ? Tr�s certainement. Des feuilles d�acanthes, plante appartenant totalement au vocabulaire classique, sont l� pour leur permettre de faire une petite d�monstration � peine voil�e, et qui signifierait : voil� ce qui va arriver si nous laissons la �nouveaut� se d�velopper comme elle le fait depuis quelques ann�es. Le reste de l�immeuble, comme ce qu�il est possible de conna�tre, par ailleurs, de l��uvre de Gridaine (2), ne situe �videmment pas ces architectes parmi les novateurs. Mais on s�amusera, au moins, de la d�monstration qu�ils firent, en singeant les extravagances de la nouvelle g�n�ration �mergente, et en cherchant � prouver l�absurdit� ornementale d�un �difice comme le Castel B�ranger, alors � peine vieux de trois ans.

(1) Plus r�cemment, des peintres en b�timent ont ajout� une note assez d�sastreuse � cette fa�ade : en tentant de rendre une petite jeunesse aux garde-corps du dernier �tage sous comble, leur barbouillage a joyeusement d�goulin� sur les sculptures du bow-window, les privant pour longtemps de leur petit effet d�coratif !
(2) On ignore absolument tout sur la biographie de Torchet, et jusqu'� son pr�nom. A propos de Gridaine, j'ai pens� - dans une premi�re version de cet article -, qu'il pouvait s'agir d'un architecte d�j� �g�, puisque j'avais retrouv� un projet de construction datant de 1877. Mais le seul artiste un peu connu ayant port� ce nom, Maurice Gridaine, semble �tre n� en 1878. Il s'agit l� certainement de l'auteur de l'immeuble de la rue Damr�mont, probablement fils d'un autre architecte rest� totalement inconnu. En 1901, Maurice Gridaine avait donc � peine vingt-trois ans.