
Le tr�s singulier immeuble situ� � l�angle du boulevard Garibaldi, de l�avenue de S�gur et de la petite rue Chasseloup-Laubat, a �t� �difi� pour lui-m�me par l�architecte Ruprich-Robert, qui en fit publier la demande de permis le 21 juin 1899. Mais, si on se r�f�re � un autre de ses projets parisiens, de 1905, il semble �tre rest� fid�le � son logement du 8, rue Vavin. L�avenue de S�gur fut donc pour lui une simple construction de rapport.
Son nom �voque imm�diatement quelque chose � tout amateur d�architecture, puisque Victor Ruprich-Robert (1820-1887) avait �t� un remarquable architecte dioc�sain, cadre dans lequel il fut charg� de l�entretien - entre autres - des cath�drales de Bayeux, de Reims, d�Albi et de Nevers. On le conna�t aussi pour son r�le important au sein de la commission des monuments historiques. Mais, surtout, il fut un remarquable professeur. Il reste surtout connu pour �tre l�auteur de la �Flore ornementale� (1866-1876), un ouvrage magnifique qui constitua l�aboutissement de son apport au renouveau du dessin ornemental, domaine dans lequel il se montra l�un des plus importants successeurs de Viollet-le-Duc. En ce sens, ses livres furent d�une importance consid�rable dans la gen�se de l�Art Nouveau.

Cet immeuble n�est �videmment pas son �uvre, puisqu�il �tait d�j� mort depuis plus de dix ans au moment de sa construction, mais celle de son fils, Gabriel (1859-1953). C�est au moment o� il commen�ait � son tour une longue carri�re d�architecte dioc�sain qu�il construisit ce b�timent, l�une de ses rares incursions dans l�architecture priv�e. Ce fut un essai prometteur sans lendemain, puisqu�il lui fit gagner une prime au second concours de fa�ades de la ville de Paris, en 1899, mais reste l�un de ses rares �difices civils, et le seul qui le signale � l�amateur dans les limites g�ographiques de la capitale.
La construction est assez massive et para�trait plut�t aust�re si quelques �l�ments d�coratifs ne lui donnaient pas un caract�re pittoresque tout � fait int�ressant. En particulier par l�ornementation des murs, o� l�architecte a obtenu un tr�s original effet mosa�qu�, gr�ce � une alternance formelle de mat�riaux diff�rents, mais n�anmoins unis par leur coloration similaire. A l�angle du boulevard Garibaldi, une solide console vient orner la fen�tre du premier �tage avec des �l�ments saillants, certes tr�s simples, mais d�une grande efficacit� d�corative.

On retiendra surtout deux d�tails. Le premier est le bow-window peu d�velopp�, suspendu � l�angle de la rue Chasseloup-Laubat. Ruprich-Robert l�a orn� de petits morceaux de gr�s, tr�s stylis�s, � motifs de fleurs et de vaguelettes, avec quelques jolis ajouts en ferronnerie. S�il s�agit d�j� d�Art Nouveau, nous sommes encore dans les balbutiements d�un style en gestation, o� l�ornement reste encore soumis � une architecture sobre, solide et rigoureuse.

Autour de la porte d�entr�e, l�ornement acqui�re n�anmoins plus de place et d�importance. Gr�ce � d�immenses vagues, formant des enroulements compliqu�s, mais sym�triques, l�artiste attire l��il du passant, et d�autant mieux que, d�embl�e, cette porte semble d�j� pr�figurer le style Art D�co : en effet, tout en rendant un �vident hommage aux travaux de son p�re, auxquels il apporte une application tr�s concr�te, Ruprich-Robert cr�e un ornement tr�s stylis� qui n�est pas sans �voquer, par sa profusion, sa stylisation extr�me, son dessin �pais et son �horreur du vide�, les immenses reliefs sculpt�s du palais de Tokyo, construit au moment de l�Exposition universelle de 1937.

Par sa pr�cocit�, l�immeuble de la rue de S�gur figure �videmment parmi les premiers �difices importants de l�Art Nouveau. Il montre, d�une fa�on encore presque virtuelle, tout ce qui allait caract�riser les meilleures r�alisations du nouveau style, tant dans le domaine de l�architecture proprement dite (volumes, articulation) que dans son ornementation (couleur, travail de sculpture, �l�ments en ferronnerie). Si le r�sultat est encore timide, il est d�j� brillant, notamment par une sorte d�absence presque totale de r�f�rences aux grandes �poques anciennes de l�architecture. Certes, on trouvera ici ou l� des �l�ments emprunt�s � l�art m�di�val (la porte, le bow-window) ou au classicisme (les �tranges et gigantesques gerbes florales en terre cuite). Mais l�architecte, par sa volont� permanente de stylisation, a conf�r� � tous ces d�tails une modernit� tr�s singuli�re, totalement d�gag�e de leurs mod�les �ventuels.
On ne s��tonnera donc pas que cet immeuble ait �t� prim� en 1899, affirmant une r�elle originalit�, mais sans aucune volont� de choquer avec des audaces vulgaires ou ostentatoires.