92-94 avenue de la R�publique (11e arrondissement)


Premi�res �uvres de Sch�llkopf enti�rement r�alis�es sous son nom, les immeubles de l�avenue de la R�publique le voient faire ses premi�res armes en solitaire avec les moyens assez modestes d�une architecture destin�e � s�int�grer dans un quartier de Paris alors tr�s populaire.
Mais, encore tr�s jeune, sans doute devait-il se laisser porter par un certain hasard, en l�occurrence celui qui lui fit rencontrer ses premiers v�ritables commanditaires, Eug�ne et Ernest Bertrand. Ces personnes sont loin d��tre sans importance pour sa carri�re, puisque la propri�taire de son futur immeuble du boulevard de Courcelles (en 1901) s�appelait �Mme Bertrand� et appartenait assur�ment � la m�me famille. J�en veux pour indice le fait qu�elle demanda � Sch�llkopf un autre immeuble, au 66, rue Saint-Maur, en 1907 ; � l��poque, elle �tait devenue �veuve E. Bertrand�. Il y a donc de fortes probabilit�s pour qu�elle ait �t� l��pouse d�un des deux hommes qui nous int�ressent ici. Ne nous �tonnons pas de cette densit� des liens de famille et de la fid�lit� entre clients et architectes. A l��poque, surtout lorsqu�il n�avait pas une grande agence, l�architecte restait un v�ritable artisan, pour lequel le tissage des relations rev�tait une immense importance. On sait maintenant fort bien, par exemple, que l�arborescence des commanditaires de Guimard est un tr�s fascinant enchev�trement de liens d�amiti� et de famille. Mais il ne fut pas le seul, puisque Charles Plumet travailla aussi, et tr�s rapidement, pour l�ensemble de sa belle-famille. Par ailleurs, on ne saurait ignorer le r�le des architectes dans de petites soci�t�s immobili�res occasionnelles, dont ils �taient assez souvent les fondateurs et les financiers.
Il n�y a donc pas lieu de s��tonner que cette famille Bertrand ait �t� d�une importance capitale pour Sch�llkopf, qui �difia pour elle pr�s de la moiti� de son �uvre b�ti, rest� malheureusement tr�s restreint � cause de son d�c�s pr�matur�.
Selon la demande de permis de construire publi�e le 2 ao�t 1898, le programme se composait de trois immeubles, aux n�92 et 94 avenue de la R�publique, et au n�60 de la rue Servan.











Commen�ons la visite par le plus petit �difice, construit sur la rue Servan. Il permet d��noncer les principes du chantier tout entier, � savoir la ma�trise du langage de base de l�architecture urbaine, souvenir encore r�cent des �tudes du jeune homme � l��cole des Beaux-Arts, bas�e sur la sym�trie et la simplicit�. Sch�llkopf se permet un travail int�ressant sur la surface m�me de la pierre, en la traitant de diff�rentes fa�ons, jusqu�� l�insolite bandeau rustique, entre les premier et deuxi�me �tages, o� il s�autorise un curieux d�cor abstrait qu�on peut bien d�finir, � cause de ses ondulations, comme v�ritablement Art Nouveau.

Un peu plus ambitieux est le 94, avenue de la R�publique. La parcelle n�est gu�re plus large, mais le parti d�coratif s�y r�v�le d�j� plus affirm�, non sans des moyens toujours tr�s simples, en particulier dans l�ornementation de l��paisse corniche qui supporte le grand balcon courant des �tages sup�rieurs. On y retrouve quelque chose des petits enroulements qui agr�mentaient, � l�origine, la fa�ade de l�h�tel de l�avenue d�I�na, sa premi�re �uvre v�ritable.
Egalement caract�ristiques du langage tr�s personnel de Sch�llkopf sont les petites ponctuations sculpt�es du sommet de la fa�ade, imm�diatement sous l��tage de combles, symptomatiques de sa volont� de toujours bien terminer ses �difices.











Le morceau de bravoure est, tr�s logiquement, le b�timent du 92, avenue de la R�publique, que les deux pr�c�dents encadrent, magnifiquement situ� � l�angle de la rue Servan. Mais qu�on ne s�y m�prenne pas : restant dans le cadre d�une architecture populaire, l�artiste n�y d�ploie aucune abondance ornementale suppl�mentaire. Pour l�essentiel, il se contente de reprendre des �l�ments d�j� pr�sents sur les deux autres fa�ades, mais qui sont ici amplifi�s par un simple effet de r�p�tition. Il ne fait v�ritablement qu�y ajouter un curieux motif de virgules g�min�es, en assez fort relief, esquisses d��l�ments v�g�taux ressemblant � de curieuses paires d�yeux.












Dans cette description tr�s sommaire, j�ai volontairement omis d��voquer les portes des trois �difices - toujours si importantes lorsqu�on parle d�Art Nouveau - car leur traitement assez extraordinaire cache une sorte de progression ornementale qui ne para�t certainement pas fortuite. En effet, la cl� de vo�te qui surmonte la porte du 60, rue Servan, ressemble � un simple cartouche, comme on en r�alisa tant � l��poque baroque. Sauf qu�on y remarque des terminaisons d�j� bien Art Nouveau. Au n�94, ce m�me cartouche commence � prendre une forme vaguement animale : dans une premi�re variation, le cartouche de d�part, totalement abstrait, s�est donc par� de petits d�tails r�alistes. Au n�92, enfin, le m�me cartouche prend enfin, avec une seconde variation, sa forme d�finitive de masque riant ; de zoomorphe, il devient tout � coup anthropomorphe. Cette derni�re composition, tr�s �tonnante lorsqu�on comprend la fa�on dont elle a �t� cr��e, est un merveilleux morceau de sculpture et peut-�tre l�un des chefs-d��uvre absolu de l�ornementation Art Nouveau, d�une simplicit� absolue, d�une efficacit� �vidente, d�un effet saisissant.

L�origine �videmment baroque de cette d�coration nous pousse ainsi � nous interroger sur l�immeuble contigu � ce groupe homog�ne. Sch�llkopf pourrait-il en �tre l�auteur, m�me s�il n�appartient pas au programme confi� � lui par les fr�res Bertrand ? Malheureusement, il est impossible de retrouver la moindre trace d�une demande de permis de construire � son propos. A moins qu�on puisse lui rattacher une assez �trange mention, publi�e le 28 d�cembre 1896 : �89 pr�sum� rue Servan et cit� Bertrand. Propri�taires : Eug�ne et Ernest Bertrand, 90 boulevard Malesherbes. Architecte : E. Georg�, 64 rue Blanche. Construction�. Si la cit� Bertrand existe bien aujourd�hui, elle se limite � une sorte d�impasse int�rieure, incluse dans une seule et vaste construction. Mais, situ�e de l�autre c�t� de l�avenue de la R�publique, elle ne peut �tre � l�angle de la rue Servan, ni m�me en simple communication avec elle. Il y eut donc, en 1896, une grande confusion urbanistique � cet endroit-l�, et on doit peut-�tre penser que la cit� Bertrand a peut-�tre �t� imagin�e � un emplacement diff�rent, l� o�, finalement, l�immeuble du 96-96 bis, avenue de la R�publique fut projet�.
Il n�est pas n�cessaire de nous �tendre sur le constat que cette cit� Bertrand portait le nom des commanditaires de Sch�llkopf qui, quelques ann�es plus t�t, avaient d�j� demand� un immeuble au patron qui l�employait alors, Edouard Georg�. A propos de l�h�tel Sanchez de Larragoiti, avenue d�I�na, nous avons d�j� dit que ce jeune architecte, alors malade, allait bient�t mourir. Nous avons une nouvelle confirmation que Sch�llkopf r�cup�ra plus tard, non seulement ses travaux, mais �galement ses clients.

Que nous apprend donc l�immeuble ? Essentiellement que l�influence baroque, parfaitement discernable sur les trois immeubles d�j� �tudi�s, y est encore plus �vidente, notamment sur la tr�s surprenante porte d�entr�e principale, o� le motif du cartouche est d�velopp� d�une fa�on d�licieusement extravagante. C�est le premier indice que l�auteur de cet �difice est un architecte bien int�ressant et d�un grand talent, qui se permit m�me, dans une �uvre qui se voulait probablement le pastiche un peu d�natur� d�une architecture historiciste, de rythmer l��troite et longue fen�tre du rez-de-chauss�e en y ins�rant deux audacieuses colonnes m�talliques.

Ailleurs, on ne retrouve malheureusement rien de directement comparable aux immeubles voisins, ni dans les motifs sculpt�s, ici beaucoup plus abondants et riches, ni m�me dans le dessin des ferronneries. N�anmoins, au dernier �tage, les fen�tres sont surmont�es de petits frontons assez sobrement ondul�s, tr�s similaires � ceux qui apparaissent, au m�me endroit, sur les fa�ades du n�92. S�agirait-il de l�influence directe et fortuite d�un b�timent voisin et r�cent ? Ou plus simplement le r�emploi d�un motif, dessin� par le m�me artiste ? Le d�bat reste ouvert, bien entendu. Une visite aux Archives de Paris devrait permettre d�obtenir de plus grandes certitudes sur ce point.

4 mai 2016 : J'avais promis d'�changer la vilaine photographie du dessus de porte du n�94, prise au moment o� le ravalement de l'immeuble n'�tait pas achev�. C'est chose maintenant faite ! Et l'immeuble est maintenant tout propre.