
Les abords imm�diats de l'Op�ra de Paris, construit par Charles Garnier sous le Second Empire, n'ont pas laiss� beaucoup de place pour y voir se d�velopper un peu d'Art Nouveau, puisque le quartier avait �t� urbanis� en m�me temps que l'�difice. N�anmoins, l'�troite et sombre petite rue du Hanovre cache un chef-d'oeuvre tardif du style 1900, d� � l'un de ses meilleurs repr�sentants, Bocage. Au moment de la demande de permis de construire, le 7 janvier 1907, l'architecte �tait domicili� sur place, o� il y avait son agence depuis de nombreuses ann�es. Les propri�taires �taient L. et C. Hardtmutz, des industriels du crayon ; Bocage �tait donc tout simplement leur locataire.

Dans ce quartier d'affaires, on ne s'�tonnera pas que l'�difice projet� ait �t� un immeuble de bureaux. Sa silhouette assez aust�re, heureusement anim�e par trois larges bow-windows, signale d'ailleurs sans complexe cette fonction s�rieuse. Mais Bocage voulut en faire aussi un manifeste de son talent, acte publicitaire destin� � flatter l'agence d'architecture qui allait �tre r�install�e dans l'�difice apr�s les travaux. Pour cela, il fit appel au talent du c�ramiste Alexandre Bigot qui cr�a ici une de ses oeuvres les plus singuli�res.


En effet, rien ne laisserait supposer, de loin, une faune et une flore marines aussi abondantes ! Pieuvres, coquillages, �toiles de mer, et une grande quantit� d'algues et de plantes des bas-fonds prennent possession de tous les interstices possibles, m�nag�s entre les vagues japonisantes qui semblent chercher � d�former cette fa�ade aux angles plut�t ac�r�s. Ni l'architecte, ni le c�ramiste n'ont d�sir� colorer ces motifs d'une fa�on trop outranci�re, leur conservant les teintes douces qu'ils ont naturellement au fond de la mer ; ainsi, toute cette d�coration en gr�s flamm�s adopte une gamme limit�e � l'ocre et au bleu-gris, � peine rehauss�e de quelques rehauts de vert ou de rouge �teint. Certains d�tails ont une vraie po�sie, comme ces panneaux de gr�s o� se remarque � peine l'empreinte de quelques tentacules.



Derri�re l'immense porte vitr�e aux ferronneries tr�s ouvrag�es, l'immeuble de bureaux de l'architecte Bocage cache un autre univers, dont l'int�r�t artistique nous paraissait r�clamer un petit chapitre sp�cifique. L�, plus d'animaux marins, plus de flore aquatique, plus de tons d�lav�s... Car si l'immense hall est, lui aussi, enti�rement recouvert de gr�s flamm�s r�alis�s par Alexandre Bigot, les plantes y sont nettement plus terrestres. Sur les murs, une incroyable - et presque �touffante - accumulation de feuilles, toutes identiques, n'est vari�e que par la couleur de chaque motif, o� dominent des verts et des rouges puissants. Au plafond se d�veloppe un immense buisson de roses, aux entrelacs tr�s compliqu�s.
Le c�ramiste a employ� dans cette composition toutes les possibilit�s expressives du gr�s flamm�, en utilisant les moirures et les coulures obtenues lors de la cuisson, aux effets g�n�ralement al�atoires.
Bocage a �galement dessin� les magnifiques rampes des escaliers qui, le long des deux murs lat�raux, conduisent au premier �tage. Comme sur le portail d'entr�e, le lustre de ce hall, mais aussi sur les portes pali�res, il s'y est contraint � une tr�s grande simplicit� et � un naturalisme tr�s stylis�, propres � mettre en valeur l'exub�rance formelle et color�e des c�ramiques.
PS : Gr�ce � l'�il de lynx d'une amie historienne, sp�cialiste de sculpture, j'ai pu retrouver les signatures de cet immeuble, assez discr�tement plac�es sur les diff�rents piliers du rez-de-chauss�e. Les "gr�s de Bigot" sont mentionn�s trois fois, "A. Bocage 1908" est visible � droite du portail, et "Alaphilippe SC[ulpt]eur" � l'extr�mit� du b�timent. Que justice soit donc rendue � ce dernier artiste, que nous retrouverons, avenue de Wagram, comme d�corateur d'un immeuble de Jules Lavirotte...