Dans les autres cimeti�res parisiens


L�art fun�raire, contrairement � ce qu�on pourrait penser, n�a paradoxalement pas donn� un grand nombre d��uvres v�ritablement importantes � l��poque de l�Art Nouveau. L��clectisme, dans ce domaine, montrait alors de tels prodiges d�outrance, de d�mesure, et parfois de ridicule, que les artistes �modernes� n�avaient sans doute pas grand chose � apporter de plus dans le genre.



Je ne r�siste pas au plaisir de placer ici, pour commencer, une image du tombeau de la famille Pigeon, au cimeti�re Montparnasse, pour montrer jusqu�o� l�acad�misme put aller. L'Art Nouveau n'a pas eu l'exclusivit� d'un... certain go�t ! La repr�sentation de ce couple, surpris dans son lit conjugal, est � la fois touchante et presque inconvenante par son invitation � l�indiscr�tion. Cette �uvre, malheureusement non sign�e - mais datable, gr�ce � son num�ro de concession, de 1905 -, est un rare exemple de ce r�alisme monumental qui �tait plus habituel dans les cimeti�res italiens, ceux de G�nes ou de Milan �tant les plus c�l�bres d�entre eux.



Question Art Nouveau, la recherche se r�v�le donc assez maigre et parfois d�cevante. Par exemple, la tombe Viconte (1899), au cimeti�re de Passy, propose un tr�s agr�able jet� de lys, dont la base des branches se terminent dans de jolis enroulements. Mais le monument, assez modestement, n�est pas sign�.



A l�entr�e du P�re-Lachaise, la tombe Legru-Lhenoret porte encore, mais si peu lisible !, la signature de Rouilli�re. Ce sculpteur nous est principalement connu pour avoir �t� l�ornemaniste de plusieurs immeubles de Sch�llkopf. Pendant longtemps, j�ai cru que cet architecte avait pu dessiner la ligne g�n�rale du monument, pendant que Rouilli�re en r�alisait les deux femmes de bronze, les supports de la cha�ne et les jolis enroulements de la st�le. Mais �La Construction Moderne� a publi� l�ouvrage sous le seul nom du sculpteur, preuve qu�il en fut bien le seul auteur. Il eut donc une activit� cr�atrice ind�pendante de ses participations � des d�cors d�immeuble ; mais nous ignorons presque tout de son art de statuaire, qui reste en grande partie � d�couvrir.



Ailleurs, l�Art Nouveau se r�sume souvent � un simple relief, comme le joli portrait de Gaston B�thune, peintre et aquarelliste, r�alis� par son ami Ringel d�Illzach en 1898, sur la st�le du monument familial au cimeti�re d�Auteuil. Le mat�riau, assez �trange, semble �tre du gr�s flamm� ; et il porte effectivement la signature d'Emile Muller. Ceci semble bien confirmer que le sculpteur n'a pas collabor� aux c�ramiques du Castel B�ranger, r�alis�es par Alexandre Bigot � la m�me �poque, et qu'il n'y projeta que les masques et hippocampes en fonte.
Nous en revenons donc, une fois de plus, � Guimard... Evidemment... M�me dans le domaine fun�raire, il reste un ma�tre et pratiquement un mod�le (1). Et si quelqu�un r�alisa quelques tombes assez remarquables, c�est bien � lui qu�on les doit.



A Paris, toutes les p�riodes cr�atrices de l�architecte sont repr�sent�es. Glissons sur le monument � Victor Rose, au cimeti�re des Batignolles - joli exemple de sa p�riode de jeunesse -, pour nous int�resser directement � un extraordinaire chef-d��uvre de l�art fun�raire : la tombe Caillat du P�re-Lachaise. Con�ue en 1899, elle appartient � la p�riode brillamment cr�atrice qui suivit l�ach�vement du Castel B�ranger. Elle est donc strictement contemporaine de ces �difices majeurs que sont (ou furent) la maison Coilliot de Lille, le Castel Henriette ou la Salle Humbert-de-Romans. Guimard, qui s�y d�clara �architecte d�art� pour la premi�re fois, con�ut ce tombeau comme une v�ritable sculpture, dalle et st�le formant un seul et m�me bloc finement cisel�. Aucun des ornements habituels, comme les personnages en deuil, les anges ou les fleurs conventionnellement associ�es � la mort, n�apparaissent sur cette �uvre, enti�rement compos�e d�une sorte de grande vague de granit, anim�e d�un subtil jeu de lignes purement ornementales Seule, une croix de bronze tr�s stylis�e, voulue comme un pr�cieux bijou, semble se liqu�fier au-dessus de l�inscription principale, formant des volutes virtuoses.



En 1911, Guimard fut charg� de r�aliser le tombeau d�un de ses commanditaires, Charles Deron-Levent, au cimeti�re d�Auteuil. Ce tr�s sobre monument en pierre sacrifie encore � un jeu de lignes tr�s fluides, formant quelques jolis �coquill�s� lat�raux, tels qu�on en trouve, � la m�me �poque, sur les h�tels Guimard et Mezzara. La dalle est agr�ment�e d�une ravissante jardini�re. Et Jeanne Itasse sculpta le portrait du d�funt figurant sur la st�le.



Le cimeti�re Montparnasse conserve un des rares monuments r�alis�s par Guimard au cours de sa derni�re p�riode cr�atrice : la tombe d�Albert Ad�s (1893-1921), de 1922. Ce jeune �crivain plein de talent, auteur de �Goha le Simple�, un bien joli roman orientaliste qui lui assura un joli succ�s de librairie - et dont je recommande vivement la lecture � ceux qui pourraient en trouver un exemplaire -, a �t� repr�sent� en buste par le sculpteur polonais Georges Clement de Swiecinski, dont une grande partie de l��uvre se trouve aujourd�hui conserv�e au mus�e de Gu�thary, petite ville de la c�te basque o� il passa une grande partie de sa carri�re. Guimard l�avait peut-�tre rencontr� pendant la Grande Guerre, alors qu�il s��tait r�fugi� � Pau. La st�le du monument se termine en portique, dont les fines colonnettes ouvrag�es ont malheureusement �t� peu � peu rong�es par la pollution et les intemp�ries. N�anmoins, on y devine encore quelques-unes des derni�res sinuosit�s vaguement v�g�tales de Guimard, toujours d�inspiration Art Nouveau malgr� la date tardive du monument. La nette influence n�o-classique qu�on y remarque est loin d��tre inint�ressante et montre comment, dans un exercice de style aussi conventionnel, l�architecte sut rester personnel et fid�le � ses id�es, tout en adaptant son art � une �poque plus �conome, plus rectiligne et plus aust�re.

(1) Je n�ignore �videmment pas que la tombe de Nelly Chaumier a, enfin, �t� localis�e dans le cimeti�re de Bl�r�, pr�s de Tours. Cette �uvre n��tait jusqu�ici connue que par quelques dessins, tr�s esquiss�s, du fonds Guimard, conserv� au mus�e d�Orsay, o� une �tude plus pr�cise de l�inscription donne la date du d�c�s de la destinataire : 1897, dont on pouvait d�duire la date d�intervention de l�architecte. J�en parlerai lorsque j�y aurai �t�, sans doute au printemps, car le temps est actuellement trop hasardeux.