Cadavre exquis n�1 : 28 bis boulevard Berthier (17e arrondissement)


Yvette Guilbert, la c�l�bre chanteuse r�aliste, avait su exploiter sa maigreur et ses cheveux roux en adoptant, sur sc�ne, une robe verte et des gants noirs, tout en chantant, sur un ton inimitable, des chansons tr�s allusivement �grillardes : tous les mots explicites �taient syst�matiquement remplac�s par une fausse toux, qui mettait ainsi l�interpr�te � l�abri de la censure de l��poque. Son chic, sa gouaille et, finalement, son extraordinaire distinction en firent une des plus grandes vedettes des caf�s-concerts de son �poque. Et on ne s��tonnera pas que cette artiste exceptionnelle, dont la diction n�a jamais �t� �gal�e depuis, soit devenue l�un des mod�les pr�f�r�s de Toulouse-Lautrec, qui la repr�senta sur plusieurs de ses c�l�bres affiches.

La chanson ne rendit pas Yvette Guilbert seulement c�l�bre, mais �galement riche, et suffisamment pour lui permettre de se construire un tr�s bel h�tel particulier, sur le boulevard Berthier, alors situ� dans un quartier calme et tr�s arbor� de Paris. Puisqu�elle �tait une chanteuse �moderne�, sa maison devait l��tre tout autant. Et, pour cela, elle fit appel � un jeune architecte, encore tr�s peu connu : Xavier Sch�llkopf. Celui-ci ne s��tait, en effet, gu�re fait conna�tre jusqu�ici qu�avec le joli galop d�essai que repr�sentait l�h�tel Sanchez de Larrago�ti, 4, avenue d�I�na. La demande de permis fut publi�e le 28 septembre 1899, avec une adresse assez surprenante : �25 boulevard Berthier�.
La dame avait des exigences, puisqu�elle voulait une petite sc�ne dans ses salons de r�ception, o� elle pourrait faire des concerts priv�s. Elle d�sirait aussi ne pas avoir de main courante � la rampe de son escalier...
Sch�llkopf cr�a ainsi une des maisons les plus �tonnantes de Paris, dont la fa�ade ressemblait � une sorte d�immense sculpture mouvement�e, avec d��pais balcons, des toitures aux contours tr�s saillants, une loggia imposante. Tout y �tait tr�s �tonnant et parfaitement ma�tris�, jusqu�au joli motif imagin� pour une grille d�a�ration. Au-dessus de la porte, le portrait de la ma�tresse de maison affirmait parfaitement le caract�re tr�s publicitaire de l�habitation, devant laquelle chacun �tait capable de dire � qui elle appartenait.


Si la chanteuse a fort peu parl� de cette maison dans ses diff�rents livres de m�moires, sauf pour en dire qu�elle la mit � la disposition d�infirmi�res pour soigner des bless�s pendant la Premi�re Guerre mondiale, elle fut heureusement reproduite dans toute la presse de l��poque, tant dans les journaux d�architecture que dans des publications plus mondaines... en somme, la petite presse �people� de l��poque ! Ainsi, plusieurs d�tails des int�rieurs ont �t� reproduits, des vues de chambres et de diff�rents salons. L�architecte s�y montra tour � tour assez �clectique ou faussement m�di�val, et � certains moments d�une exub�rance �gale � celle de la fa�ade. L�escalier d�honneur, sur ce point, fut un morceau de bravoure certainement tr�s impressionnant, d�veloppant une rampe de pierre enti�rement compos�e autour du motif de la fleur de chardon, tr�s ajour�e, et constitu�e d�arceaux successifs qui permettaient d��viter la fameuse main courante.
N�anmoins, l�h�tel n�a �t� qu�assez incompl�tement photographi�, puisqu�il semble impossible d�y replacer une chemin�e fameuse, provenant tr�s probablement de l�h�tel Guilbert, qui appartient aujourd�hui � une grande collection d�Art Nouveau bruxelloise, v�ritable all�gorie du feu r�alis�e par la maison M�ller.

Cet article est malheureusement �crit au pass� puisque, apr�s la guerre, la chanteuse vendit l�h�tel, sans doute � cause de son style rapidement devenu d�suet, mais aussi parce qu�elle d�sirait tourner r�solument le dos � une carri�re amusante, mais peu s�rieuse, jusqu�� cette maison qui symbolisait une popularit� �trangement gagn�e. La maison ne pouvait malheureusement �tre que la sienne, et elle fut assez rapidement d�truite. Paris perdit ainsi, � une �poque o� ce genre de destructions n��mouvait encore personne, un de ses �difices 1900 les plus importants, les plus purs et les plus inventifs, qui n�est pas sans �voquer quelques folies barcelonaises, comme les balcons en forme de masques de la Casa Battlo de Gaudi, pourtant largement post�rieure. Evidemment, de par la personnalit� de la commanditaire, c�est en m�me temps un souvenir historique qui disparut irr�m�diablement, t�moin d�une de ces premi�res grandes fortunes gagn�es gr�ce � la chanson.