
Dans un pr�c�dent article consacr� � Charles Letrosne (1868-19329), j�ai d�j� �voqu� la fille de cet architecte, que j�ai eu le bonheur de rencontrer et avec laquelle j�avais nou� une amiti� longue et sinc�re. Cette femme charmante et spirituelle, toute d�vou�e � la m�moire de son p�re et si d�sireuse de mieux le faire conna�tre, m�avait un moment confi� sept volumineux albums de dessins, o� Letrosne avait r�uni un impressionnant ensemble de dessins - principalement des aquarelles -, datant, pour l�essentiel, de ses �tudes � l��cole des Beaux-Arts, entre 1885 et 1894. Je pus alors les �tudier attentivement et les photographier. Malheureusement, les circonstances n�ont pas permis alors de pousser plus loin l�analyse de cet ensemble magnifique, tr�s homog�ne et si repr�sentatif de la fa�on de travailler des �tudiants en architecture au tournant du XXe si�cle.

El�ve de son propre p�re et de Raulin, Charles Letrosne se soumit tr�s docilement � toutes les r�gles de l��cole qui formait alors une grande partie des architectes. Il gravit, tr�s consciencieusement, les diff�rents �chelons qui devaient lui permettre, en 1894, d�obtenir son dipl�me. Entre-temps, en 1892 et 1893, il s��tait pr�sent� au concours du Prix de Rome mais, s�il put alors arriver jusqu�� la derni�re �preuve, il ne put malheureusement gagner cette r�compense supr�me, cl� d�un s�jour de plusieurs ann�es en Italie, et m�me �ventuellement en Gr�ce.
Si le contenu de ces albums permet d�y supposer un classement assez sommaire - et donc, tr�s certainement, un tri pr�alable -, celui-ci fut principalement command� par le format des dessins. Ainsi peut-on parler d�un �petit album� et d�un �moyen album�, dont le contenu, rarement dat�, est d�une tr�s passionnante diversit� : croquis, paysages aquarell�s - souvenirs de voyages, pour l�essentiel - et esquisses de d�tails y cohabitent avec des feuilles beaucoup plus achev�es. Certaines pochades repr�sentent des bateaux, pour lesquels l�architecte a toujours eu un go�t particulier.
Un troisi�me album est exclusivement consacr� � des concours techniques pr�sent�s en 1888 et 1889. Le jeune architecte r�alisa ainsi de nombreux exercices dans les domaines de la construction g�n�rale, de la st�r�otomie, de la g�om�trie descriptive, de la perspective, et jusqu�� l��tude des charpentes. Ces dessins sont d�une habilet� tr�s virtuose et tr�s impressionnante.
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Deux autres volumes - dont l�un contient plus de soixante-dix planches - sont consacr�s aux feuilles pr�sent�es par Letrosne � de nombreux concours d��mulation propos�s par l��cole des Beaux-Arts, entre 1886 et 1893. Ils contiennent aussi les travaux qu�il proposa aux concours Rougevin, en 1891 et 1892, et Godeb�uf, en 1891 et 1893, et plusieurs esquisses pour ses essais du Prix de Rome.
Le plus grand des albums est r�serv� � deux s�ries importantes : son concours du dipl�me, qui �tudie, en dix-huit planches, un �phare lumineux et sonore� ; et un projet pour le pavillon de la Guerre, destin� � l�Exposition universelle de 1900. Certains de ces dessins sont si grands qu�ils ont d� �tre pli�s plusieurs fois : la coupe du phare, entre autres, ne mesure pas moins de quatre m�tres ! Dans une photographie du bureau de Letrosne, au 1 bis, rue d�Off�mont, il exposait d�ailleurs l��l�vation de ce projet, dont il semble donc avoir �t� particuli�rement fier. Mais, ne figurant pas dans l�album, il semble qu�elle doive aujourd�hui �tre consid�r�e comme perdue.
Un dernier volume regroupe de v�ritables projets de construction, tous datables entre l�obtention du dipl�me et l�ann�e 1900. On y trouve ainsi d�autres dessins pour le pavillon de la Guerre de l�exposition de 1900, deux Monuments aux Morts - relatifs � la guerre de 1870 - pour les villes de La Rochelle et de Melun, un projet pour l�h�tel de ville de Creil-sur-Oise (de mars 1895), un autre pour une �cole maternelle et justice de paix � Neuilly-sur-Seine (de d�cembre 1895), une caserne de sapeurs-pompiers pour le XVIIe arrondissement de Paris (1896), et quelques feuilles pour le concours de la Caisse d�Epargne de Graulhet (malheureusement non dat�es). La plus int�ressante surprise fut d�y trouver l�envoi de Letrosne au concours, ouvert en juin 1899, pour les entr�es du m�tropolitain, alors en construction. Aucun de ces travaux ne fut prim� et ils ne furent donc pas r�alis�s. Mais ils montrent l�importante �nergie d�un jeune dipl�m� qui, comme tous ses confr�res, se soumettait alors de bonne gr�ce � l�exercice n�cessaire, mais fastidieux (et hasardeux), du concours public.


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Tous ces dessins permettent de consid�rer, sur pr�s de neuf ann�es, tout ce qu�un jeune architecte �tait capable de faire, du paysage rapidement esquiss� jusqu�au projet minutieusement d�taill�, en passant par des �tudes tr�s complexes et techniques, des croquis, des �pures. Surtout, pendant cette assez longue p�riode, on constate que Letrosne apprit � manier l�aquarelle qui, encore assez terne en 1886 - dans sa pittoresque �laiterie dans un parc� -, devint progressivement de plus en plus flamboyante. Ses compositions deviennent ainsi tr�s virtuoses et magnifiquement originales : ici, il associe un tr�s amusant projet d�ascenseur avec le torse d�une femme nue, qui constitue un d�tail de sa d�coration ; l�, une jolie ombrelle, d�un rouge presque violent, sert de fond � un �restaurant dans une �le�, o� des taches tr�s volontaires participent � la composition d�une fa�on particuli�rement heureuse. Ailleurs, il agr�mente ses dessins de draperies baroques, comme dans son projet de �lustre �lectrique�, pour le concours Rougevin de 1891. Car ses compositions, elles aussi, deviennent tr�s inventives : ses fa�ades s�accompagnent souvent, de fa�on tr�s divertissantes, de ces petits plans aust�res - mais indispensables � l�exercice -, ing�nieusement r�partis dans les angles.
Il n�y a rien de particulier � dire sur les sujets de ces petites comp�titions internes. Tombeaux pittoresques, palais sur des escarpements rocheux, b�timents utilitaires aux fonctions les plus diverses, int�rieurs grandioses de cath�drales imaginaires... Les dessins de Letrosne offrent un r�sum� exemplaire de ces exercices qu�on imposaient aux jeunes gens, sur les th�mes les plus divers, parfois charmants, souvent luxueux, par moments d�un pittoresque involontairement amusant, tant on se plaisait � leur imaginer constamment des temples ou des ambassades dans des environnements compliqu�s ou improbables. Mais nous �tions l� � une �poque exceptionnellement brillante, dans le domaine de l�aquarelle d�architecture, qui nous a donn� des petites merveilles de po�sie et de fantaisie. Dans ce domaine, Letrosne n�a probablement pas �t� le plus talentueux et le plus inventif de sa g�n�ration, mais il se plut malgr� tout � combattre le naturel r�serv� de son caract�re pour �enlever� quelques ravissantes aquarelles. Malheureusement, cette fa�on de pr�senter les travaux d��cole allait tr�s rapidement conna�tre un frein s�v�re et, bien avant la Premi�re Guerre mondiale, on vit les �l�ves revenir � des pratiques beaucoup plus s�rieuses. Sans doute y avait-il eu trop d�exc�s dans la recherche du d�coratif et de le l�accessoire ! Car on constate que cet art tr�s original de la mise en page disparut progressivement par la suite, privant ainsi le dessin d�architecture d�un charme po�tique ind�niable, pour le cantonner dans un r�le purement technique et p�dagogique. Aujourd�hui, les ordinateurs ont tr�s largement remplac� le dessin dans la conception des �difices ; et il va sans dire que les plans ne sont plus du tout agr�ment�s de ces petits d�tails totalement inutiles et pittoresques, qui apportaient aux projets des ann�es 1890 une note insolite ou amusante.


Mais, au temps de la jeunesse de Letrosne, on demandait � l�architecture d��tre plus inventive, originale et color�e, et aux architectes d��tre des artistes tr�s complets. Il s�agissait donc pour eux de se montrer aussi bons peintres que traceurs de plans ! N�anmoins, ses dessins montrent qu�� l�occasion de v�ritables concours publics, ombrelles, masques, lyres et autres draperies disparaissaient comme par enchantement. Ses plans reprenaient alors une apparence s�rieuse. Ainsi, dans ses projets pour les �dicules du m�tropolitain, l�espace de la feuille n�est plus agr�ment� de petits d�tails charmants, ni m�me par l��vocation sommaire d�un environnement urbain. La rigueur de sa r�flexion n�emp�cha pourtant pas le jeune homme, comme tous les autres concurrents, de se voir refus�. Certes, il y eut bien un laur�at, Henri Duray, mais son projet - � peine meilleur que celui de Letrosne - ne fut pas ex�cut�. Car le concours fut ouvertement consid�r� comme d�cevant : les concurrents avaient accumul� les chalets, maisonnettes et autres petites bonbonni�res, l� o� on attendait de l�invention et de la modernit�. On conna�t aujourd�hui la suite de cette histoire, puisque la commande �chut finalement, et directement, � Hector Guimard... qui n�avait pas particip� � la comp�tition. Et il est vrai qu�il eut l�intelligence d�imaginer ses �dicules sans vouloir en faire des maisons de fantaisie, telles qu�on les dessinait alors, et depuis plus de vingt ans, � l��cole des Beaux-Arts... Mais ceci est une autre histoire, et pour un autre jour...