Entr�acte n�25 : rue Defacqz (Bruxelles - Belgique)


L�Art Nouveau serait-il n� dans cette rue au nom bizarre ? En effet, si on exclue le g�nie isol� de Gaudi, qui cr�a � Barcelone un art tr�s particulier, mais qui resta pour l�essentiel peu connu du reste de l�Europe, on ne peut gu�re parler de cette architecture nouvelle avant l��dification de la maison personnelle de Paul Hankar, au 71, rue Defacqz, en 1893.
Paul Hankar (1861-1901) fut probablement l�architecte le plus maudit de toute l�histoire de l�Art Nouveau. On peut dire que l�essentiel de ses �uvres a disparu de fa�on irr�m�diable, comme si un mauvais g�nie s��tait employ� � les faire dispara�tre, les unes apr�s les autres, emp�chant � l�apport essentiel de ce g�nie mort trop jeune d��tre mieux compris de nos contemporains. Fort heureusement, trois de ses �difices importants ont �t� conserv�s dans cette rue Defacqz, non loin de la rue de Turin (aujourd�hui rue Paul-Emile-Janson) o� Victor Horta marqua son entr�e dans l�Art Nouveau, avec l�h�tel Tassel (lui aussi termin� en 1893).

Au premier regard, la maison d�Hankar n�est sans doute pas faite pour susciter l�admiration. Compos�e de deux trav�es totalement diff�rentes, elle fut longtemps noy�e dans la grisaille bruxelloise. Ma photographie d�ensemble, datant d�une bonne quinzaine d�ann�es (et peut-�tre plus...), t�moigne amplement que ses couleurs et ses motifs �taient alors presque totalement cach�s par la pollution.
Un nettoyage lui a heureusement rendu son aspect d�origine, celui qui marqua le jeune Guimard lorsqu�il vint s�journer � Bruxelles en 1895, et qui le conduisit � en faire une belle aquarelle (Paris, mus�e des Arts d�coratifs). Cette aquarelle semble indiquer que le Fran�ais n��tait probablement venu en Belgique pour rencontrer Victor Horta, alors totalement inconnu, mais bien Paul Hankar, dont le nom commen�ait � �merger.

Pour bien �tre comprise, la fa�ade de cette maison m�rite d��tre regard�e d�un peu pr�s, en particulier parce que des �l�ments de symbolisme s�y dissimulent, dans les charmants sgraffites un peu na�fs. En particulier, on remarquera les quatre oiseaux qui, dans des sortes de lunettes, sont charg�s de repr�senter les moments de la journ�e : matin, jour, soir et nuit. Si la chauve-souris convient tr�s bien au dernier panneau, l�hirondelle qui la pr�c�de se d�ploie devant des fils �lectriques, allusion � cette invention encore r�cente qui commen�ait � r�volutionner l�habitat urbain.

Ailleurs, on sera plus circonspects sur la signification du petite animal - lion ou renard ? - qui se dissimule au milieu d�une abondante v�g�tation, dans le treillage du bow-window qui masque en partie sa t�te. Sur les consoles de ce bow-window, des m�daillons sculpt�s repr�sentent de petits animaux, comme des reptiles ou des insectes, dont la signification semble �galement difficile � interpr�ter.
On admirera les quelques ferronneries, d�un Art Nouveau encore timide, mais d�j� presque affirm�, ainsi que la date, incluse dans un autre sgraffite, � motif d�hortensias.
L�architecte a sign� son �uvre de fa�on assez voyante, affirmation d�une jeunesse fi�re de son talent. Par la suite, on ajouta une plaque pour signaler l�int�r�t de l��difice au passant, et Paul Hankar y est qualifi� de �architecte novateur�.

Quelques ann�es plus tard, en 1897, il �difia une maison beaucoup plus imposante et ambitieuse, pour le compte du peintre Ciamberlani. Ses deux immenses baies vitr�es, presque enti�rement circulaires, l�ont rendue c�l�bre, au point qu�elle est pratiquement devenue l��difice embl�matique de l�architecte.
En quelques ann�es, Hankar �tait parvenu � ma�triser l�inspiration pittoresque, mais passablement brouillonne, de ses premiers travaux. Avec l�atelier Ciamberlani, on peut m�me dire qu�il inventa une sorte de classicisme � l�int�rieur du mouvement Art Nouveau, gr�ce � l�harmonie �vidente de la composition, comme la parfaite symbiose de tous ses �l�ments constitutifs.
L�importance accord�e au sgraffite est justifi�e par le fait que le commanditaire fut lui-m�me l�auteur des cartons, repr�sentant les trois �ges de la vie, au �bel �tage� - comme on dit � Bruxelles -, et sept des travaux d�Hercule, sous le comble.


Ici aussi, je propose une image prise de l�immeuble il y a quelques ann�es, afin qu�on puisse la comparer � son �tat actuel. Une belle restauration a rendu tout son �clat � l��difice, et une impeccable lisibilit� � toutes ses parties peintes. On peut maintenant savourer pleinement la fra�cheur des ors, les notes saillantes des rouges, qui mettent enfin en valeur les cama�eux de bruns et de gris des dessins.
La maison Janssens, construite l�ann�e suivante (1898) sur la parcelle d��-c�t�, au n�50, est un �difice d�aspect plus simple, mais qu�il n�est pas inutile de regarder, � titre de comparaison. Hankar y effectue un nouvel exercice de style, et se montre presque capable d�inventer l�Art D�co avec plus de vingt ans d�avance.

Ne quittons pas cet extraordinaire artiste, capable de se renouveler sur chacun de ses chantiers, sans montrer un d�tail de la vitrine de la boutique du chemisier Niguet, devenu par la suite un magasin de fleurs. Le fait que les d�corations de magasins �tant plus fragiles, face aux changements de go�t, la conservation de cette �uvre de Hankar appara�t d�autant plus providentielle.

L�architecte r�alisa ce travail en 1897, au 13, rue Royale, en collaboration avec le peintre et affichiste Antoine Crespin, qui avait d�ailleurs collabor� � la maison de Hankar dont il avait dessin� les cartons des sgraffites. Le style de la chemiserie est d�un Art Nouveau totalement graphique, compos� d�arcs de cercle d�une merveilleuse nervosit�, parfois soulign�s par de petits �l�ments en cuivre. La boutique a fait r�cemment l�objet d�une restauration, qui a permis de red�couvrir, � l�int�rieur, les panneaux peints originaux du plafond, dus � Crespin, longtemps recouverts sous un simple badigeon bleu uniforme.