140 rue de Rennes (6e arrondissement)


L�immeuble commercial de la rue de Rennes est probablement l�un des �difices les plus d�monstratifs, et m�me des plus embl�matiques, de l�Art Nouveau parisien. Pourtant, la bien aust�re rue de Rennes n��tait apparemment pas la voie parisienne la mieux pr�destin�e � recevoir un �difice aussi moderne.
En d�pit de sa date tardive de 1904 - �poque o� l�essentiel des lieux publics et de divertissement de style Art Nouveau existait d�j� depuis longtemps -, l�immeuble se pr�sente comme le probable chef-d��uvre de l�innovation en mati�re de commerces, depuis la d�figuration presque totale et d�finitive de la Samaritaine de Frantz Jourdain.

L��difice fut command� par F�lix Potin, qui en fit publier la demande de permis le 11 avril 1904. Bien qu�il ait �t� plusieurs chang� de nom par la suite - repris par Monoprix, puis par Tati, et aujourd�hui par Zara -, il est toujours connu comme le �F�lix Potin de la rue de Rennes�.
Son architecte, Paul Auscher (1866-1932) a �t� li� � la firme de 1899 � 1911. C�est un artiste d�autant plus int�ressant que son implication dans l�Art Nouveau semble occasionnelle et plut�t �ph�m�re. Car ce cr�ateur se r�v�le absolument passionnant, et d�une v�ritable originalit� qui lui fit d�passer la simple notion de style.

On pourra s�en convaincre en comparant la rue de Rennes avec un autre grand �difice commercial dont il est l�auteur, construit en 1899 � l�angle du Faubourg-Saint-Antoine et de l�avenue Ledru-Rollin : l�observation attentive de cette fa�ade montre une construction tr�s personnelle, exhibant de tr�s discr�tes influences m�di�vales - pas tr�s �tonnantes � cette �poque -, mais ne conservant malheureusement que d�infimes vestiges du d�cor de ses deux premiers �tages. Ce qu�il en reste semble relever d�une sorte d�orientalisme d�op�rette, auquel une probable polychromie et des rehauts de lumi�re �lectrique devait apporter un grand charme suppl�mentaire.

A l�oppos� de la p�riode, on peut aussi aller voir un autre tr�s singulier immeuble d�Auscher au 69-71 rue Beaubourg. Il fut �lev� en 1910, encore une fois pour la maison F�lix Potin, aux employ�s de laquelle il devait servir de dortoir. La sagesse de la fa�ade signale un b�timent d�une impeccable efficacit�, d�une rigueur presque classique, construit avec des mat�riaux d�une grande simplicit�.
Entre 1899 et 1910, son immeuble de la rue de Rennes fait donc figure d�exception magnifique dans l��uvre de Auscher, qui y a sacrifi� tr�s ouvertement au style �nouille�, celui qui nous amuse tant chez Wagon ou chez Raquin. Ceci nous vaut d�assez fascinants balcons en �guimauve�, dont le caract�re v�g�tal est rendu avec une stylisation extr�me qui confine parfois � la pure abstraction, et surtout une tour d�angle, �videmment con�ue comme une sorte de fanal publicitaire. Depuis 1904, les mots �F�lix Potin� en ornent toujours les frontons, et on se f�licitera qu�aucun des propri�taires post�rieurs n�ait eu l�id�e - co�teuse et peu utile - de substituer son nom � celui du commanditaire, ni m�me d�effacer la totalit� du d�cor des beaux �cussons en mosa�que dor�e, faisant l�annonce des produits du �five o�clock� au premier �tage, ou du rayon de la poissonnerie, sur le rez-de-chauss�e de la rue Blaise-Desgoffe. N�est-il pas amusant de voir des v�tements se vendre dans un �difice continuant � faire de la r�clame pour des biscuits ou du chocolat !

Le magasin �tait, d�s l�origine, bien plus important qu�une simple �picerie, ressemblant d�j� � la partie alimentaire de nos supermarch�s. Il nous reste heureusement quelques photographies d��poque de l�int�rieur, qui se signalait pour sa clart� et sa fonctionnalit� simple. Quelques �stands� plus sophistiqu�s y avaient �t� n�anmoins install�s, notamment pour la poissonnerie - o� des sculptures en pierre constituaient un v�ritable d�cor fixe - ou la boucherie. Auscher dessina pour l�occasion un bel ensemble de meubles, remarquables pour leur simplicit� pratique ; n�anmoins, quelques-uns d�entre eux, plus sophistiqu�s, �taient destin�s � montrer une certaine richesse de la marque.

La fa�ade se pr�sente, aujourd�hui, dans un �tat assez proche de celui qu�elle avait � l�origine. S��tait-on content�, apr�s la Seconde Guerre mondiale, de coffrer une partie du rez-de-chauss�e pour en �moderniser� l�aspect ? Sur les photographies des ann�es 1970, plus rien d�Art Nouveau n�appara�t � ce niveau-l�. Il faut donc en conclure qu�une partie de ce d�cor, presque enti�rement constitu� d�assez sobres mosa�ques de couleur jaune, fabriqu�es alors par la c�l�bre maison Bichi, a �t� au moins en partie reconstitu�. En tout cas, les motifs v�g�taux, tr�s stylis�s, qui ponctuent les ferronneries des grilles au niveau de la rue, ne font pas illusion tr�s longtemps : ils rel�vent d�un Art Nouveau de pacotille et trahissent, finalement, une bien indigente maladresse. Signe probable que les documents figur�s ont d� manquer pour reconstituer cette partie de la d�coration d�origine. Ils ont au moins le m�rite de tenter une restitution visuelle d�une partie de son unit� perdue.

Pour tout ce qui relevait plus directement du �bazar�, il fallait se rendre de l�autre c�t� de la rue Blaise-Desgoffe, l� o� l�immeuble d�Auscher se refl�te aujourd�hui dans les vitres immenses de la FNAC. A cet emplacement fut en effet inaugur�, le 29 septembre 1906, le �Bazar de la rue de Rennes�, autre petite merveille de l�Art Nouveau, malheureusement aujourd�hui d�truite. Sa demande de permis de construire ayant �t� publi�e le 15 septembre 1905, il fallut donc exactement un an pour l��lever. A l�adresse du 136-138, rue de Rennes, Henri Gutton �leva une vaste structure m�tallique, enserrant de grandes surfaces vitr�es. Le caract�re tr�s r�p�titif des trav�es fut en grande partie att�nu� par des excroissances d�coratives tr�s stylis�es, et par des panneaux s�rement tr�s agr�ablement color�s. Gutton n�est pas un inconnu, mais l�essentiel de son travail est visible � Nancy, o� l�ancienne graineterie de la rue Beno�t (1900-1901) peut donner une petite id�e de ce que fut ce bazar imposant. Gutton s�est aussi signal� par quelques villas du parc de Saurupt (toujours � Nancy), r�alis�es en collaboration avec Joseph Hornecker.
Le bazar, con�ue comme un vaste magasin d�un genre et d�un style r�solument nouveau, fit l�objet d�une tr�s �tonnante s�rie de cartes postales, d�taillant, jour par jour, puis heure par heure, l�animation de la rue de Rennes avant et pendant l�inauguration. On regrettera que ce t�moignage unique - mais pas tr�s caract�ristique - de l�architecture nanc�ienne � Paris, ait �t� remplac� par un b�timent qui n�a �t� �contemporain� que quelques ann�es et dont le style a aujourd�hui bien vieilli.