Entr�acte n�5 : ... � Bruxelles


Puisqu�aujourd�hui, lundi de Pentec�te, il fait froid, gris, et qu�il pleut sur Paris - comme peut-�tre sur la France enti�re -, imaginons que le soleil brille peut-�tre un peu plus au Nord et allons faire une petite promenade dans Bruxelles. Plus pr�cis�ment dans le quartier Nord-Est, soit au-dessus du parc du Cinquantenaire, autour du charmant square Ambiorix.
La facilit� aurait �t� de vous parler de Victor Horta, de Paul Hankar ou de Henry Van de Velde, les trois architectes qui ont profond�ment marqu� les d�buts et l��poque h�ro�que de l�Art Nouveau belge. La maison personnelle du premier, au 24, rue Am�ricaine, dans le quartier de Saint-Gilles, est devenue un mus�e enchanteur, dont les collections s�enrichissent r�guli�rement de nouvelles pi�ces, meubles et autres objets de d�coration. Mais Horta est aujourd�hui trop connu pour faire l�objet d�une visite-d�couverte. Int�ressons-nous donc � l�un de ses plus curieux �l�ves, Gustave Strauven (1878-1919).
Horta eut une influence consid�rable sur l�architecture moderne de la capitale belge, sans doute parce que son art �tait plus �l�gant et raffin� que celui de Hankar, certainement plus audacieux, mais qui mourut trop t�t, d�s 1901. Cette influence est manifeste dans l��uvre d�un grand nombre d�architectes bruxellois, comme Paul Saintenoy, et d�autant mieux qu�il en employa plusieurs comme dessinateurs, dont Paul Vizzavona ou Gustave Strauven.
Ce dernier eut une carri�re d�autant plus courte (1898-1904, pour l�essentiel) qu�il occupa une bonne partie de sa vie � mettre au point toutes sortes d�inventions, pour certaines en rapport direct avec l�architecture, mais pour d�autres avec l�automobile ou la bicyclette.

D�s sa premi�re construction, deux petites maisons jumelles aux 148-150, rue Joseph II (1898), il donna le ton de son activit� d�architecte : �difices de proportions assez modestes, pour une client�le beaucoup moins �l�gante que celle de Horta, et une tendance � soigner des d�tails compliqu�s, charg�s, d�une invention toujours renouvel�e.
Dans ce premier travail, encore peu caract�ris�, il gratifie d�j� la fa�ade de ses fameux balcons aux formes �tranges, qui sont comme une signature. Mais il montre �galement son rejet de toute r�f�rence naturaliste � la flore et la faune dans sa d�coration, qui n�est que lignes fortement rythm�es, motifs abstraits, superposition et surcharge. On remarquera ainsi que tous ses d�cors s�appuient sur les seules lignes de force de l�architecture, ne masquant jamais le formidable talent de dessinateur qu�il avait.


Les deux maisons des 30 et 32, rue Saint-Quentin (1899) voient s�intensifier le caract�re tr�s dynamique de ses ornements, notamment dans le travail de la ferronnerie ou de la pierre sculpt�e, chez lui tr�s souvent d�bordant. La couleur appara�t dans son travail, ainsi qu�une influence fortement flamande, avec un amusant pignon pointu, au dessin joliment irr�gulier.

Mais ces �difices, tous command�s par des femmes, n�annoncent �videmment rien de ce qui allait �tre son chef-d��uvre : la maison du peintre Georges de Saint-Cyr, 11, square Ambiorix (1900). Dans cet �difice d�une incroyable �troitesse - � peine quatre m�tres de large ! -, Strauven d�bride compl�tement son imagination, dessinant des boiseries d�une immense fantaisie, et des ferronneries d�une virtuosit� sans aucun �quivalent � l��poque, mena�antes, anim�es d�un dynamisme �chevel�, sorte d�organismes vivants en perp�tuel mouvement. Le premier projet de l�architecte pour cette maison �tait beaucoup plus banal, avec son tr�s haut pignon flamand et ses grandes baies assez r�guli�res. Mais de cette premi�re esquisse nous est rest�e l�id�e de l�escalier ext�rieur, conduisant � une sorte de terrasse couverte. La maison d�finitive, jouant sur une extraordinaire accumulation de vides � chaque �tage, attire surtout le regard par l�immense fen�tre ronde du troisi�me �tage et la d�coration m�tallique, surabondante, qui la domine. Le grand ��il� de Strauven aura un immense succ�s, et on en retrouvera la trace dans tout Bruxelles, soit directement sous la forme d�autres fen�tres rondes, soit plus allusivement comme pur �l�ment de structure. Plusieurs fois mises en vente au cours des vingt derni�res ann�es, cette petite merveille, � la fois dr�le et inqui�tante, est actuellement en cours de restauration. Ceci explique l��tat dans lequel j�ai d� malheureusement la photographier.



La maison construite la m�me ann�e pour Edouard Van Dijck, au 85-87, boulevard Clovis, n�est pas moins �tonnante. Elle est beaucoup moins connue, ce qui est bien dommage, tant sa r�cente r�novation la montre sous son meilleur jour. Strauven y revient � un parti apparemment plus sage, avec une jolie connotation flamande et un fort bel appareillage de briques, sauf que la trav�e de droite, enti�rement perc�e de profondes terrasses, lui apporte une sympathique dissym�trie. Le travail du m�tal est tout aussi admirable qu�au square Ambiorix, et tout aussi inqui�tant, par la pr�sence d�un immense �l�ment m�tallique qui unifie fermement les deux �tages interm�diaires. La maison se termine par une d�licieuse �gloriette� en bois, o� il doit �tre bien agr�able de s�asseoir pour prendre l�air.










En 1901, Strauven dessina une maison encore plus sage au 51, rue Van Campenhout. Elle se caract�rise toujours par des lignes de construction fortement dessin�es, les curieuses consoles de balcons - nouveau joli exercice de style - et son bel appareillage de briques blanches et rouges, ponctu� d�assises en pierre bleue. La trav�e de gauche s�orne de vitraux, forc�ment dessin�s par un autre artiste, qui constitue la seule v�ritable concession au monde r�el de toute son �uvre, avec ses fleurs et ses jolis oiseaux. L��difice propose l�une des plus belles signatures de Strauven : large, g�n�reuse, totalement d�brid�e : un v�ritablement chef-d��uvre de graphisme Art Nouveau.

Enti�rement couverte de rayures blanches, rouges et bleues, chacune d�une hauteur totalement irr�guli�re, la maison du 4, rue de l�Abdication (1902) fut construite sur un principe similaire, mais avec encore plus de sobri�t�. L�architecte y r�alisa l�essentiel du d�cor avec les formes tr�s vari�es de toutes les ouvertures, le bel encorbellement du premier �tage, le grand arc du comble.


Au 28, rue Luther, Gustave Strauven construisit enfin sa propre maison. Elle est encore moins large que celle du square Ambiorix : un v�ritable record ! L��difice amuse toujours le regard, avec d��tonnants creusements du mur de fa�ade, une grille compliqu�e, de jolies consoles de balcon. Mais ici, l�architecte n�a pas pu dessiner une composition dissym�trique, compte tenu de l��troitesse de la parcelle. Il a compens� ce handicap en jouant magnifiquement avec la couleur, bleue et jaune, des briques verniss�es dont cette fa�ade est recouverte.

De fa�on tr�s surprenante, cette maison vient presque clore la carri�re d�architecte de son auteur, qui ne construira plus gu�re d��uvres importantes par la suite. Les seuls �difices post�rieurs que le quartier Nord-Est conserve de Strauven appartiennent � la s�rie de ses �maisons de commerce�, d�une curieuse abondance, qui furent toutes �difi�es sur la chauss�e de Louvain, entre 1901 et 1904. Pour �tre pr�cis : aux n�235, 237-239, 282-284, 229, 231, 332-334 (pour les citer dans l�ordre chronologique). Il s�agit �videmment d�une architecture populaire, tr�s simple et purement fonctionnelle. Les consid�rations artistiques y sont limit�es � quelques infimes d�tails, comme en t�moigne ma photo des n�229-231. Mais cette dimension sociale de l�architecture de Strauven appara�t particuli�rement int�ressante. Est-elle en contradiction avec les maisons un peu d�lirantes qu�il construisit dans des rues un peu plus bourgeoisement fr�quent�es ? Pas si s�r, tant Strauven s�est toujours refus� � construire des immeubles imposants en pierre de taille, et � les d�corer de bouquets de fleurettes, charmantes et niaises. Son manque de concession aux �grands styles�, alors autant pris�s en Belgique qu�en France, en fait un architecte surprenant. Le comparer � Jules Lavirotte ne serait pas d�plac�, tant il semble partager avec lui une v�ritable originalit� dans une d�coration souvent d�brid�e, exub�rante, tourment�e, presque folle. Mais la comparaison s�arr�te l�, tant les moyens employ�s sont diam�tralement oppos�s.
Pendant la Premi�re Guerre mondiale, Strauven s�engagea volontairement. C�est � l�h�pital militaire de Faverges, en Haute-Savoie, qu�il mourut, le 19 mars 1919, � l��ge de quarante et un ans.
Pour ceux qui auraient malgr� tout pr�f�r� lire quelque chose sur le grand Horta, ils pourront toujours aller voir les h�tels Van Eetvelde, sur l'avenue Palmerston, � quelques centaines de m�tres du square Ambiorix. Ils y verront deux maisons... pour le prix d'une seule !