
Depuis longtemps, l�habitude a �t� prise de situer la naissance de l�architecture contemporaine � partir d�un seul immeuble : le 25 bis, rue Franklin, construit par les fr�res Perret. Si tel est bien le cas, cette naissance aurait donc une date tr�s pr�cise : le 23 mai 1903, jour de la publication de la demande de permis, d�pos�e par C. Perret et ses fils, demeurant alors 43, rue du Rocher.
Il est certain que, dans l�ombre de l�ancien palais du Trocad�ro, un tel �difice - dont les architectes �taient aussi les propri�taires - avait de quoi surprendre les contemporains : lignes droites, enfoncement de la fa�ade, m�nageant des trav�es de balcons et d�encorbellements tout � fait originales, ferronneries d�une sobri�t� volontairement indigente... Certes, la fa�ade est abondamment couverte de panneaux de gr�s, mais Alexandre Bigot r�alisa un d�cor extr�mement stylis�, d�un chromatisme limit�, diam�tralement oppos� � tout ce qu�il r�alisait alors pour d�autres architectes, comme Lavirotte ou Bocage. Par endroits, ses gr�s se limitent d�ailleurs � des lignes de ronds, ressemblant � de curieux boutons, ou � des frises d��cailles.


Nous sommes ici tr�s loin de ce que les Perret avaient r�alis� avenue de Wagram. L� o� la fa�ade ondulait, nous n�avons plus que des angles droits ; l� o� un d�cor v�g�tal naturaliste montait � l�assaut des �tages sup�rieurs, nous n�avons plus qu�un rev�tement simple, � la limite de l�abstraction, compos� de tapis de feuilles peu caract�ris�es, avec des ronds et des perles pour meubler les interstices. Les portes d�entr�e, quoique assez monumentales, sont d�une grande aust�rit�. Seule concession aux gr�ces de l��poque : de plaisantes grenades �clat�es, servant de pendeloques aux deux auvents prot�geant les deux acc�s � l�immeuble. On remarquera au passage, au-dessus de la porte de service, un curieux panneau de briques de verre, fabriqu� par le m�me Falconnier qui avait orn� le mur mitoyen des deux escaliers de l�aile principale du Castel B�ranger de Guimard.
Les fr�res Perret ont tr�s sciemment �vit� de donner � leur b�timent l�apparence d�une �maison de rapport�, comme on appelait alors les immeubles d�habitation. Et pour mieux marquer la nouveaut� de leur intention, ils l�ont projet� dans un quartier d�j� tr�s �l�gant de la capitale. Leur �uvre ressemble donc beaucoup plus � un �difice commercial, o� on imaginerait plus volontiers des bureaux que des appartements. N�anmoins, la confusion n�est pas possible : leur plan tr�s original permettait d�accro�tre la luminosit� des espaces int�rieurs et m�nageait de larges balcons, des loggias, et des terrasses au premier �tage et aux niveaux sup�rieurs, d�tails qui auraient �t� beaucoup moins utiles dans un b�timent d�volu au seul travail.


Deux ans plus tard, ils allaient renouveler et radicaliser ce manifeste de modernit� avec le c�l�bre garage de la rue de Ponthieu, premi�re affirmation d�un b�ton arm� apparent dans toute sa nudit�. La fa�ade �tait compos�e d�un plan unique, presque enti�rement vitr�, dont le seul ornement �tait une immense rosace centrale, au graphisme d�une s�v�re sobri�t�. A quelques m�tres des Champs-Elys�es, un tel �difice ne pouvait appara�tre que comme une provocation. Il l��tait d�ailleurs toujours, une cinquantaine d�ann�es plus tard : dans les ann�es 1960, une extraordinaire et vive mobilisation s��leva pour sa sauvegarde. Malgr� cette insolite lev�e de boucliers, la destruction scandaleuse de ce monument de l�architecture du XXe si�cle ne put �tre �vit�e. Mais la pol�mique avait fait rage pendant plusieurs mois.
Une anecdote m�rite d��tre ici rapport�e : Le Corbusier fr�quenta l�agence des Perret pendant quelques mois, vers 1908. Dans une lettre (conserv�e � la Fondation Le Corbusier, � Paris), il informa son ma�tre suisse qu�il faisait alors, avec son cousin Pierre Jeanneret, des travaux de peinture sur les murs des loggias de la rue Franklin : il y dessinait des sapins et s�en amusait beaucoup ! Il ne reste �videmment rien de ces �tranget�s, mais elles nous prouvent au moins que le futur auteur de la chapelle de Ronchamp connaissait parfaitement cet immeuble, anticipation tr�s pr�coce du futur mouvement Art D�co auquel il allait donner ses lettres de noblesse.