
Plusieurs fois, dans ces pages, j�ai pu montrer des ouvrages assez remarquables qui n�appartenaient � aucun des centres aujourd�hui reconnus de l�Art Nouveau. Qu�il s�agisse de F�camp, de Douvres-la-D�livrande, de Nantes, de Biarritz, ou m�me de Gen�ve, il est toujours possible de d�couvrir une petite merveille isol�e, �uvre d�un architecte tomb� dans l�oubli le plus total. C�est ce que r�v�lera quelques-uns des �difices envoy�s par vous-m�me, dans le cadre du jeu de cette ann�e, et que je viens de commencer � publier.

Dans ce domaine, tout - ou presque - reste donc � d�couvrir. Et l��tonnante maison d�Agen est un exemple magnifique de ces tr�sors ignor�s, qui n�ont jamais eu droit de cit� dans les �tudes g�n�rales sur l�Art Nouveau, tant elles paraissent inclassables et difficiles � rattacher � des ensembles d�j� connus. Il est certain que, dans ces cas pr�cis, les architectes locaux se sont vraisemblablement inspir�s des publications contemporaines, glanant ici et l� les sources de leur inspiration, mais en y mettant tout le sel de leur propre fantaisie.

La maison n�est pas sign�e, mais il m�a �t� possible d�apprendre - gr�ce � un autre blog ! - qu�elle fut construite en 1901 par Ephra�m Pin�tre (1). Qui �tait cet architecte ? Si on regarde l�immeuble en briques et pierre qu�il construisit au n�32 du m�me boulevard, en 1902, il ne se pr�sente gu�re comme un adepte forcen� de l�Art Nouveau, qui n�a sans doute �t� pour lui qu�un exercice de style, ex�cut� � la demande d�un commanditaire particuli�rement audacieux.

La maison d�angle de 1901, situ�e � l�intersection de la tr�s �troite rue des Rondes-Saint-Martial, �tonne d�embl�e par son d�sordre pittoresque : aucune ouverture n�est identique � une autre et leur emplacement m�me, en fonction des contraintes du plan, semble parfois tr�s al�atoire. On se r�galera ainsi du traitement �l�gant de chaque fen�tre, con�ue comme un joli exercice de style, avec leurs extensions lat�rales, ou leurs frontons plus ou moins charg�s.

L�angle du b�timent fait l�objet d�une attention particuli�re : important fa�tage sur le toit, balcon suspendu et, au rez-de-chauss�e, un �trange porche aux ouvertures dissym�triques, clos par de magnifiques ferronneries en coup-de-fouet (2).
Partout, l�architecte a voulu des courbes, des contre-courbes, des arabesques tr�s fluides ou au contraire ramass�es de fa�on compacte, donnant � la partie sculpt�e de son �uvre une diversit� et une fantaisie qu�il est souvent rare de rencontrer � un tel degr� de sophistication.
Au final, cette maison aurait pu appara�tre totalement d�sorganis�e, sinon anarchique. Elle donne pourtant une �tonnante impression d�harmonie, qui t�moigne, de la part de Pin�tre, une parfaite ma�trise de l�ensemble de la construction, o� le d�tail, apparemment al�atoire, reste soumis � une composition d�ensemble tr�s rigoureuse.

L�architecte est-il l�auteur d�une autre maison toute proche, �galement situ�e sur le boulevard, � l�angle du cours Washington ? Le caract�re tr�s composite de cette autre �difice pourrait permettre de le lui attribuer, s�il n�a pas �t� construit � deux �poques diff�rentes, seulement agrandi � l��poque de l�Art Nouveau. On en admirera surtout l��trange pilier d�angle, ornement inutile et magnifique de la terrasse du premier �tage, qui n�est pas sans lien de style avec la maison du n�56. Cette terrasse est peut-�tre un autre indice pour une possible attribution, �tant fort proche de celle qui orne la maison construite par Pin�tre � Penne-d�Agenais.
(1) On ne sait quasiment rien sur cet architecte, hormis qu�il est l�auteur de deux autres r�alisations dans le Lot-et-Garonne : une maison � Penne-d�Agenais (au 20, avenue de la Lib�ration), en 1902, dans un style m�lant harmonieusement l�Art Nouveau et le n�o-gothique, et une �glise de Tombeb�uf, dont il assura la restauration en 1903. La base M�rim�e date la maison d�Agen, avec beaucoup de prudence, �entre 1896 et 1902�, et adjoint � Pin�tre le nom d�un autre architecte, Edouard Payen.

(2) Le dallage de ce porche m�a infiniment surpris, puisque j�y ai reconnu les m�mes carreaux utilis�s par Hector Guimard pour les pi�ces de service de l�h�tel Mezzara. Cette d�couverte permet donc, sans doute, de penser que Guimard n�est pas l�auteur des motifs, pourtant d�un Art Nouveau � la fois simple et original.