
D'un c�t�, nous avons Mme veuve Fournier, d�sireuse de placer son capital dans la pierre. De l'autre, un jeune architecte de moins de trente ans, encore inconnu mais d�j� bien introduit dans les milieux catholiques d'Auteuil : Hector Guimard. En 1894, il n'avait gu�re construit que quelques maisons, dans un style encore tr�s ind�termin�, mais qui trahissait d�j� un go�t pour le pittoresque, la couleur, la vari�t� dans le choix des mat�riaux et l'agencement des volumes. Mais enfin... pas de quoi d�j� crier au g�nie !
Le permis de construire fut demand� deux fois, d'abord le 19 f�vrier 1895, puis le 27 juin suivant. Guimard �tait alors domicili� au 64 boulevard Exelmans. Pendant ces quelques mois, le projet prit probablement une soudaine importance, et on peut supposer que l'architecte parvint � persuader sa commanditaire de la rentabilit� de propositions plus ambitieuses.
Le Castel B�ranger allait na�tre. Mais si les plans de ce printemps 1895, conserv�s aux Archives de Paris, proposaient d�j� le vaste complexe immobilier que nous connaissons - trois corps de b�timent ramass�s autour d'une cour �troite -, ils n'apportaient aucune nouveaut� d�corative. Ambitieux, certes, mais dans un style en parfaite continuit� avec ce qu'il avait pr�c�demment construit dans le quartier, rue Boileau ou rue Chardon-Lagache.
Le voyage de Guimard en Belgique, � l'�t� 1895, est consid�r� � juste titre comme une sorte de "chemin de Damas". A Bruxelles, il rencontra un jeune architecte novateur, Paul Hankar, qui fut certainement son interm�diaire aupr�s de Victor Horta, alors totalement inconnu, mais qui �levait alors son premier chef-d'�uvre, l'h�tel Tassel.



De retour � Paris, quelque peu emflamm� par les id�es de son confr�re belge, Guimard commen�a � reprendre son projet de la rue La Fontaine pour y adapter ce qu'il pensait maintenant �tre la v�rit� d'une architecture moderne. Il ne toucha pas � la structure de son immeuble - il n'y eu donc pas de nouvelle demande de permis -, mais d�pensa plus de trois ann�es d'une incroyable �nergie � en modifier tout l'habillage d�coratif, dessinant vitraux, mosa�ques, boutons de porte, lambris, hourdis de plafonds, chemin�es.. Aucun d�tail n'�chappa � son crayon. Gr�ce au fonds Guimard, aujourd'hui conserv� au mus�e d'Orsay, on peut presque le suivre au jour le jour dans cette fr�n�tique qu�te d'originalit� et d'invention.
Mme Fournier avait eu raison de faire confiance � cet audacieux jeune homme : le Castel B�ranger, exploitant au mieux les possibilit�s du terrain, lui fut d'un tr�s bon rapport. Il �tait pourtant destin� � une population populaire, dans un quartier encore tr�s excentr�, o� on comptait bien plus de d�p�ts de charbon et de fer que d'h�tels bourgeois. Auteuil a bien chang�, en un si�cle ! En m�me temps, et gr�ce au nombre assez consid�rable d'appartements - sans compter les six ateliers -, il fut pour Guimard un formidable terrain d'exp�rimentation, lui permettant de cr�er des mod�les en s�rie sans provoquer de r�elle inflation dans son budget.
Le r�sultat nous �merveille encore aujourd'hui. Nous pensons pourtant avoir tout connu ! La fantaisie, l'invention, la couleur sont partout au rendez-vous. Les fa�ades, mariant avec bonheur la pierre de taille, la brique et la meuli�re, sont anim�es de gr�s bleus, de motifs en fonte - d'�tranges hippocampes et des masques, �uvres du sculpteur alsacien Ringel d'Illzach, qu'on dit parfois �tre des portraits de Guimard lui-m�me - et de ferronneries au dessin fortement rythm�. Si le bow-window d'angle �voque irr�sisiblement Horta, on remarque que Guimard se d�tacha tr�s vite de l'Art Nouveau belge pour trouver son propre langage d�coratif. La porte d'entr�e, l'un des derniers �l�ments dessin�s pour le Castel, en est une preuve �clatante : conduisant � un inqui�tant vestibule enti�rement tapiss� de gr�s Bigot �voquant presque des fonds marins, elle fut faite avec des �l�ments industriels, retravaill�s pour �tre adapt�s � un dessin d'une incroyable complexit�. Deux colonnes sur�lev�es animent violemment le bel arc qu'elle dessine. L'originalit� de cette entr�e allait conna�tre un grand succ�s (voir mes articles sur la rue de Capri et la rue S�dillot...), jusqu'� une imitation amusante - mais rat�e -... � Nancy, rest�e malheureusement anonyme.


L'architecte exploita astucieusement le succ�s de son immeuble, achev� en 1898 - il obtint alors une prime au premier Concours de fa�ades de la ville de Paris - en organisant une conf�rence dans les salons du Figaro, o� il fit une conf�rence c�l�bre, puis en publiant un luxueux album o� sont reproduits les moindres d�tails de sa d�coration.
Il suffit d'aller rue La Fontaine pour comprendre l'incroyable succ�s du Castel B�ranger, consid�r� � juste titre comme l'�uvre fondatrice de l'Art Nouveau parisien ! C'est, v�ritablement, le grand rendez-vous des amoureux de l'architecture. Pas un jour sans qu'on vienne le visiter, et tr�s souvent par groupes entiers. Allez-y, vous n'y serez pas longtemps seuls ! Pourtant, l'immeuble fut plusieurs fois menac�, pendant les ann�es 1990, par des projets immobiliers, pour certains tr�s inqui�tants. Il est aujourd'hui enti�rement restaur�, et plusieurs mod�les ont �t� recr��s � cette occasion, notamment pour compl�ter sa vitrerie et sa quincaillerie.