72 route de Montesson (Le V�sinet - Yvelines)


D�j� pr�s d'une dizaine d'articles, et toujours pas un mot d'Hector Guimard ? Ceci semble devoir �tre r�par�. Non pas imm�diatement avec une de ses constructions v�ritablement parisiennes (pour l'essentiel dans le XVIe arrondissement), mais avec une de ses surprenantes maisons de banlieue : la villa Berthe, de 1896.
A cette date, le jeune architecte de 29 ans �tait d�j� totalement investi dans son ambitieux chantier du Castel B�ranger, 16 rue La Fontaine, � Paris ; ses rares autres projets contemporains concernaient essentiellement des am�nagements int�rieurs (la Bodini�re et le salon de th� Melrose, dans le quartier de la gare Saint-Lazare ; la propri�t� Roy, � Ch�tillon-Coligny ; le magasin de l'armurier Coutollau � Angers). Cette maison du V�sinet constitue donc la seule �uvre architecturale v�ritablement importante qui fut �difi�e en m�me temps que le Castel B�ranger, soit entre 1895 et 1898.
Qui �tait v�ritablement le commanditaire, M. Nogu�s, alors d�clar� "rentier", qui demeurait 51 boulevard Malesherbes ? A l'�glise Sainte-Marguerite du V�sinet, deux vitraux ont �t� offerts par la famille, le premier "� la m�moire de Palmyre Nogu�s", en 1889, le second en 1902. Par ailleurs, au moment de la r�cente d�couverte du Monument aux Morts du lyc�e Michelet de Vanves (r�alis� par Guimard en 1920), nous nous sommes aper�us qu'un certain Roger Nogu�s figuraient parmi les noms inscrits sur les trois plaques de marbre. Il semble donc aujourd'hui certain que les Nogu�s avaient des attaches d�j� anciennes avec la ville du V�sinet, et que Guimard en connut certainement un membre lorsqu'il fit quelques ann�es d'�tudes � Vanves, entre 1879 et 1882. Son commanditaire n'�tait donc pas un client fortuit, mais un parent probablement proche d'un de ses anciens camarades d'�cole.
La villa Berthe est une maison cossue, construite sur un vaste terrain. Elle fut, pour Guimard, une magnifique opportunit� de r�aliser un �difice ambitieux, et sans aucune contrainte d'espace, ce qui n'allait gu�re �tre le cas pour la plupart de ses villas ult�rieures, du moins jusqu'au Castel d'Orgeval, en 1904. Pourtant, malgr� de magnifiques d�tails, dans les parties sculpt�es, dans les discr�tes c�ramiques ou dans les ferronneries - dont l'impressionnant portail ouvrant sur la propri�t� -, nous y sentons une imagination brid�e, comme domin�e par l'esprit de cette ville tr�s bourgeoise, cr��e de toutes pi�ces sous le Second Empire. Et, de fait, on y sent l'architecte relativement peu investi, y exp�rimentant surtout des mod�les pour le Castel B�ranger, le seul ouvrage qui l'ait alors totalement int�ress�. N�anmoins, il s'agissait d'un formidable terrain d'exp�rimentation. Et si la fa�ade principale avoue une sagesse et une sym�trie de trop bon aloi, l'�l�vation post�rieure appara�t heureusement plus audacieuse.


















Puisqu'il est possible de trouver ailleurs, par-ci, par-l�, des reportages photographiques assez significatifs sur cette �l�gante construction, nous n'insisterons donc que sur quelques �l�ments de d�coration int�rieure, heureusement pr�serv�s, pour certains v�ritablement in�dits. Si les salons du rez-de-chauss�e ont perdu leur d�coration de 1896, l'escalier appara�t d'une sobri�t� astucieusement ponctu�e d'�l�ments sculpt�s, qu'on allait bient�t retrouver dans la forme de certains vases, cr��s par Guimard en bronze ou en c�ramique. Comme dans beaucoup de grandes villas du V�sinet, le second �tage �tait r�serv� aux enfants. Une vaste pi�ce centrale constituait leur pi�ce � vivre, tout � la fois nurserie et salle de jeux. A la Villa Berthe, cet espace a conserv� ses �l�ments de rangements, comparables � ceux du Castel B�ranger, tr�s �tonnants par leur juxtaposition dissym�trique presque arbitraire. Les plafonds et une partie des murs rampants y sont orn�s de hourdis, identiques � ceux du sommet de l'escalier conduisant � la terrasse. Guimard allait les r�utiliser, bien �videmment, dans son immeuble de la rue La Fontaine.
La terrasse, qui coiffe une grande partie de la maison, �tait un espace certainement inutile, puisque les Nogu�s b�n�ficiaient d'un assez grand jardin - o� certains �l�ments originels ont d'alleurs �t� conserv�s, comme une fausse rocaille, le garage, la petite cabane � outils, et m�me les sobres murets qui ponctuent les pelouses d'un joli dessin ondulant -, mais elle a donn� lieu � une cr�ation tr�s originale, presque intime, ceintur�e par de puissants garde-corps en fer forg�. Ceux-ci sont probablement ce que Guimard a cr�� de plus remarquable pour Le V�sinet, et leur dessin est presque ouvertement emprunt� � l'Art Nouveau belge, r�cemment d�couvert lors de son voyage de 1895, mais dont il allait rapidement s'affranchir. Ils montrent, en tout cas, que le nouveau style architectural, alors en pleine gestation, ne lui fut pas imm�diatement naturel. Pour en devenir un ma�tre, Guimard dut passer par une �vidente phase d'imitation et d'exp�rimentation, p�riode dont cette villa est un t�moignage essentiel, souvent inabouti, mais extraordinairement �loquent.