23-23 bis rue Mor�re (14e arrondissement)


Pour aujourd�hui, laissez-moi vous raconter une histoire peut-�tre bien singuli�re. Intitulons-la : �Le myst�re Bergounioux�.
Que personne ne connaissait Maurice Bergounioux jusqu�� aujourd�hui, cela para�t presque normal, tant cet architecte semble n�avoir rien fait pour laisser son nom dans le grand livre de l�histoire. De plus, il a fort peu construit � Paris. Mais c�est pourtant une petite injustice que j�aimerais ici r�parer, tant on peut �tre s�duit par ses deux �difices de la rue Mor�re.
Comment ai-je connu son existence ? R�v�lons pour cela un �secret�, puisque je m�int�resse au fameux concours de fa�ades de la ville de Paris, sur lequel je pr�pare une �tude. Rappelons, en deux mots, que ce concours, initi� en 1898, interrompu pendant la guerre de 1914, s�arr�ta � la fin des ann�es 1930. Tous les ans, six primes �taient attribu�es aux immeubles achev�s dans l�ann�e qui proposaient des fa�ades �artistiques�. Les architectes et les entrepreneurs recevaient une m�daille, et le propri�taire �tait exon�r� de la moiti� des frais de voirie.
Certes, Bergounioux ne fut jamais prim� dans cette comp�tition. Pourtant, ayant eu l�id�e de pr�senter ses deux r�cents immeubles pour l��dition de 1899, il eut ainsi l�honneur de figurer dans un bel album r�pertoriant tous les �difices propos�s, cette ann�e-l�, pour l�obtention des six primes annuelles.

Le premier, au n�15, fut d�clar� le 18 mai 1898 par M. Mignet. Son �clectisme de bon aloi est relev� par d�int�ressantes touches de couleur, gr�ce � des remplissages en brique rouge et � de gros ornements en fa�ence, dont d�amusants tournesols tr�s stylis�s, entour�s de deux branches de laurier.
Bon, me suis-je dit... encore un immeuble comme on en construisait alors par centaines. Sauf que l�ajout pittoresque de la couleur m�a, sur place, rendu l�artiste d�j� plus int�ressant qu�il ne semblait l��tre � premi�re vue.

Le 23-23 bis de la m�me rue fut construit pour MM. Dioudonne et Girardin. La demande de permis fut publi�e le 16 ao�t 1899. Ce double immeuble fut donc construit en moins de six mois, le r�glement du concours n�autorisant d�y inscrire que des �difices strictement achev�s avant la fin de l�ann�e civile.
L�image du recueil montrait une construction d�une tr�s amusante vari�t�, principalement caract�ris�e par de larges bow-windows enti�rement couverts de vitraux, dans des huisseries aux allures de dentelle ! Les bases de ces deux saillies �taient orn�es de t�tes barbues, �mergeant d�imposants buissons de fleurs.

Mais l�image du recueil retint plus particuli�rement mon attention pour ses deux portes d�entr�e, aux battants ouverts, dont la ligne g�n�rale me rappela imm�diatement le motif beaucoup plus connu... de l�entr�e du Castel B�ranger de Guimard, immeuble qui avait gagn�, rappelons-le, une des primes du premier concours de fa�ades, en 1898.
La similitude n�est certainement pas fortuite. On reconna�t, aux deux adresses, le m�me arc largement surbaiss�, d�un dessin superbement �l�gant, se terminant par deux colonnes sur�lev�es. La principale diff�rence entre la rue La Fontaine et la rue Mor�re est que, dans le mod�le de Guimard, les colonnes m�nagent des espaces lat�raux tr�s ouverts, faisant de l�entr�e de l�immeuble un v�ritable vestibule en plein air. Chez Bergounioux, malheureusement, ces colonnes sont d�un dessin sans grande originalit�, restant assez ordinaires, et demeurent banalement coll�es au mur.

Afin de v�rifier cette troublante analogie, je me suis �videmment pr�cipit� dans le XIVe arrondissement ! Les bow-windows y existent toujours, m�me si l�un d�entre eux a perdu ses huisseries et ses vitraux. Les barbus narguent toujours les passants. Et on reconna�t encore les tr�s simples ferronneries, d�un dessin n�anmoins assez int�ressant.
Mais qu��tait-il donc arriv� aux deux entr�es si singuli�res, qui avaient tant attir� mon regard ? Tout a �t� refait, dans un style malheureusement tr�s conventionnel, et la singuli�re r�f�rence � Guimard y a d�finitivement disparu. Ce qu�on peut voir aujourd�hui appara�t pourtant conforme � ce qu�on faisait dans les derni�res ann�es du XIXe si�cle ; cette modification n�est donc pas largement post�rieure � la r�alisation initiale, et Bergounioux en est certainement lui-m�me l�auteur. On y reconna�t d�ailleurs les assez plaisantes portes en bois, avec leurs jours �tranges, qu�on pouvait deviner sur la photographie de 1899.











S�il y eut une nouvelle intervention, � quoi la doit-on ? Ou plut�t... � qui ? Il n�est pas un myst�re que Guimard �tait d�un caract�re parfois tr�s irascible et qu�il veillait � parfaitement prot�ger ses cr�ations. Ce qui fait qu�il n�a pratiquement pas �t� imit� et qu�il n�eut pas d��l�ves. Contraint de livrer une assez pr�coce reproduction de l�entr�e du Castel B�ranger, devant accompagner un article de Louis-Charles Boileau, il avait n�anmoins pu conserver secret, jusqu�� l�ach�vement de son immeuble, le dessin de l��tonnante grille qui devait orner le centre de ce qui fut, pendant deux ans, un trou b�ant.
Bergounioux a certainement vu le dessin de l�article de Boileau : les revues d�architecture n��taient alors pas tr�s nombreuses, et les professionnels les lisaient. Malgr� le protectionnisme de son auteur, la fortune graphique de la porte du Castel B�ranger fut certaine : on en retrouve des �chos pendant toute la p�riode de l�Art Nouveau et Lavirotte en proposa d�ailleurs lui-m�me une int�ressante variation pour l�h�tel de la rue S�dillot, d�s le d�but de l�ann�e 1898.
Mais, dans le cas de la rue Mor�re, il s�agissait visiblement d�un pastiche �hont� et Guimard, s�en �tant aper�u - car il devait �galement lire les ouvrages qu�on publiait alors sur l�architecture -, ne serait-il pas intervenu, en mena�ant �ventuellement le pauvre architecte de suites judiciaires, afin que son invention ne soit pas aussi ouvertement reprise... et en deux exemplaires, de surcro�t ?
C�est bien la seule explication qu�on peut avancer pour expliquer le fait que ces entr�es, r�alis�es (puisque photographi�es), ont ensuite �t� enti�rement refaites, dans un style malheureusement moins audacieux, et sans doute plus conformes � l�art naturel de leur auteur.











L�histoire de Bergounioux n�est bizarrement pas un cas unique. En 1911, Cl�ment Feugueur fit bien pire encore, puisque son immeuble du 31 avenue F�lix-Faure reproduit, presque � l�identique, celui qu�avait �difi� Maurice Du Bois d�Auberville en 1908, au 1-5 avenue Mozart (voir l�article que j�ai d�j� consacr� � cette belle r�alisation du XVIe arrondissement pour plus de d�tails). Cet emprunt �vident permit m�me � Feugueur de gagner une prime au concours de fa�ades de 1911 ! Du Bois d�Auberville protesta, �videmment, mais sans doute avec moins de virulence que Guimard, car le plagiaire garda malgr� tout sa prime et sa m�daille...
Le pauvre Bergounioux fut donc le seul � avoir fait les frais du caract�re sourcilleux d�un confr�re...