Entr�acte n�16 : ... � Strasbourg (Bas-Rhin)


Dans l�est de la France, Nancy est loin d�avoir �t� le seul foyer d�Art Nouveau, m�me s�il reste le plus connu, sans doute gr�ce � son �tonnante homog�n�it�. Metz et Strasbourg se sont �galement fait remarquer par la modernit� de leur architecture, mais avec des caract�ristiques assez diff�rentes, puisque ces villes �taient alors int�gr�es � l�empire allemand. Metz se distingua par l�emploi d�un mat�riau s�v�re et color�, le gr�s rose, qui accentua les lignes aust�res de son architecture assez commun�ment s�cessionniste. Strasbourg fut beaucoup plus bigarr�e, l�influence allemande y c�toyant volontiers le Modern Style plus gracieux d�origine latine. Cette diversit� ne contribua gu�re � signaler cette ville comme un lieu de cr�ation imm�diatement reconnaissable, reflet de sa situation politique particuli�re. L�amateur s�y trouve donc quelque peu intrigu�, et l�historien d�rout�. Malheureusement, les �tudes sur l�architecture 1900 � Strasbourg sont encore assez peu nombreuses ; elle m�riterait pourtant d��tre �tudi�e plus attentivement.
Le contexte �tait d�autant plus singulier que la ville offrit le cas de plusieurs associations d�artistes alsaciens et germaniques.
Le duo d�architectes Berninger (1) et Krafft en est la plus parlante d�monstration, et leur �uvre commune fut assez abondamment publi�e � l��poque, peut-�tre avec une certaine intention d�apaisement.
Ces deux artistes eurent l�originalit� de faire une architecture vari�e, o� de multiples influences peuvent �tre discern�es, au del� d�une monumentalit� qui pourrait appara�tre beaucoup plus allemande que fran�aise, tout comme leur certaine exag�ration d�corative, notamment dans la sculpture ornementale. Leur travail fut tr�s abondant, et la nature tr�s large de leurs commandes leur permit de faire feu de toutes les r�f�rences. Capable d�un �clectisme tr�s classique - pour nous bien d�cevant ! -, ils all�rent jusqu�� des excentricit�s r�jouissantes, notamment lorsqu�ils employ�rent le m�tal.

Dans ce domaine, leur immeuble du 1, place Broglie (1901) fut certainement celui qui les fit tr�s largement conna�tre, tant dans les publications allemandes que fran�aises. Si les parties en pierre apparaissent aujourd�hui beaucoup moins remarquables que tout le travail en m�tal d�coup� - comme les ferronneries ou, surtout, la gracieuse porte d�entr�e au motif v�g�tal tr�s stylis� -, c�est que cette partie du d�cor a malheureusement �t� d�truite, comme les parties hautes des deux fa�ades, aujourd�hui remplac�es par une ma�onnerie d�une simplicit� indigente et malheureusement tr�s voyante. L��difice, au moment de sa construction, apparaissait donc beaucoup plus exub�rant et ne se limitait pas � son curieux bow-window d�angle, heureusement sauvegard� d�une fa�on presque miraculeuse, quoique d�sormais priv� de son d�cor. L�immeuble a souffert, mais les restes demeurent �loquents, et d�autant plus que cette architecture audacieuse fut entreprise sur l�une des principales places publiques de la ville.



L�ann�e pr�c�dente, Berninger et Krafft s��taient d�j� fait remarquer avec une grande maison, la �villa Sch�tzenberger� qui constitue peut-�tre le chef-d��uvre de leur �uvre dans le genre de l�architecture bourgeoise. Situ� au n�76, all�e de la Robertsau, l�une des avenues les plus �l�gantes de Strasbourg, cette construction monumentale se distingue par un raffinement remarquable, tant dans ses lignes g�n�rales et dans son d�cor sculpt� compos� de gerbes florales que par la qualit� des ferronneries, qui n�auraient pas paru incongrues sur une voie �quivalente � Paris. Mais le gigantisme de cette maison, accompagn�e d�un pavillon annexe en lui-m�me tr�s imposant, lui assure une identit� toute provinciale, de telles proportions �tant tr�s difficiles � atteindre pour une simple maison particuli�re dans la capitale.

Cet �difice se distingue aussi par sa cl�ture tr�s originale et sophistiqu�e, avec son grand portail flanqu� d�une ravissante petite porte r�serv�e aux pi�tons, et une sorte de curieux petit �dicule ajour�, marquant la limite gauche de la propri�t�.
La maison ne passa �videmment pas inaper�ue, puisqu�elle figure dans les �Monographies� de Raguenet, mais aussi dans la revue �Architectural Review� en 1900, ainsi que dans la presse allemande.


Dans une rue beaucoup plus discr�te, au 10, rue Schieler, nos deux artistes se distingu�rent une fois encore, en 1905, avec une maison d�licieusement originale par ses amples volumes, o� la brique rouge intervient d�une fa�on importante. Encore une fois, le d�cor sculpt� s�y distingue par un raffinement et une qualit� sans d�fauts. Mais c�est � nouveau le travail du m�tal qui signale cet �difice dans toute son originalit�, notamment le bel escalier ext�rieur qui conduit directement � un joli salon, construit en saillie sur le jardin. Le portail d�entr�e, compos�e de gracieuses ailes de papillon inscrites dans un monumental cercle aux motifs tr�s stylis�s, constitue certainement l�une des pi�ces ma�tresses de l�Art Nouveau strasbourgeois, original et audacieux, brillant par une simplicit� tr�s sophistiqu�e, que n�aurait certainement pas m�pris� un Jules Lavirotte, qui avait r�alis�, quelques ann�es auparavant, avec la cl�ture de son petit immeuble du square Rapp, un ouvrage presque �quivalent, mais avec des effets totalement diff�rents.

(1) Jules Berninger (1856-1926) et Gustav Krafft (1861-1927) �taient tous deux n�s � Strasbourg. Mais le premier fit ses �tudes � Stuttgart, avant de les terminer � Paris.