
S�il est un �difice capable de symboliser tout ce que l�Art Nouveau �tait malheureusement devenu, lorsqu��clata la Premi�re Guerre mondiale, � force de compromis avec l�architecture �clectique que seule semblait vouloir reconna�tre l�Acad�mie des Beaux-Arts - et l��cole du m�me nom -, c�est bien le bien pompeux H�tel Lutetia. gigantesque p�tisserie aux allures de palace ni�ois.
Pourtant Boileau fils et Henri Tauzin, ses architectes, n��taient pas des petits ma�tres. Le premier, surtout, �tait Louis-Hippolyte (1878-1948), descendant d'une belle famille d'architecte : son p�re �tait l'auteur du magasin tout proche du Bon March�, justement c�l�bre pour son apport essentiel � l�histoire et � l�esth�tique de l�architecture m�tallique.


Mais l�h�tel Lutetia est d�une monumentalit� impossible � g�rer et le d�sir trop affirm� d�une r�gularit� toute classique nuit � ses belles qualit�s. Car celles-ci sont r�elles, en particulier la superbe animation des �tages sup�rieurs, qui n�auraient demand� qu�une plus grande vari�t� dans la forme cintr�e des fen�tres, ou un dessin plus ac�r� pour marquer le couronnement de l�immeuble, � l�angle de la rue de S�vres. Au lieu de signaler l��tablissement par un pittoresque un peu voyant, des volumes vari�s ou m�me de la couleur, les architectes se sont content�s de lui donner l�allure presque impersonnelle d�un immense immeuble de rapport bourgeois, aux lignes douces. Doucereuses, serait-on tent�s de dire ?
Un tel monument ne fut pas construit d�un seul jet, ce dont t�moignent les deux demandes de permis de construire, en apparence assez contradictoires, qui s�y rapportent. La premi�re, publi�e le 9 juillet 1908, situe la construction sur la rue de S�vres. Boileau et Tauzin y sont bien d�sign�s comme les concepteurs et le commanditaire n�y est que tr�s simplement d�nomm� : �Soci�t� du grand h�tel de la Rive gauche�. Apparemment, � cette �poque-l�, le nom de �Lutetia� ne lui avait pas encore �t� trouv�. Ces informations correspondent parfaitement � la signature figurant � l�angle des deux rues, o� appara�t aussi, et en chiffres romains, la date de 1910.

Pourtant, le 11 avril 1912, une seconde demande appara�t, dont la �Soci�t� du Grand-H�tel de la rive gauche (Lut�tia)� est le commanditaire, Boileau l�unique architecte, et le 45 boulevard Raspail l�adresse mentionn�e. Ce nouveau projet ne pouvait �videmment pas se rapporter � un �difice d�j� construit et achev�, mais � sa seule partie extr�me, sur le boulevard. Cet agrandissement est clairement marqu� par une perturbation dans l�ondulation jusqu�ici r�guli�re de la fa�ade, par un traitement tr�s diff�rent des deux premiers niveaux, de tr�s sensibles changements dans l�agencement des ouvertures et, surtout, l�importance du d�cor sculpt�.

Car l�intervention de L�on Binet, remarquable sculpteur ornemaniste, fut aussi d�terminante dans la perception de l��uvre que le travail des architectes. L�artiste avait d�j� collabor� avec Lavirotte, avenue et rue de Messine, et fut le brillant assistant de Boileau seul pour son bel h�tel du quai d�Orsay, en 1912. On retrouve d�ailleurs, dans la partie ajout�e de 1912, une r�miniscence de la treille peupl�e d�oiseaux con�ue pour le quai d�Orsay.


Ce d�cor sculpt� met presque exclusivement en sc�ne le raisin et la vigne. Mais une kyrielle de putti enjou�s viennent animer de leurs fac�ties la corniche du grand balcon courant, et plus particuli�rement les petits chapardeurs, agripp�s � deux grands vases monumentaux, sous l�enseigne principale, � l�angle des deux rues. Autour des occuli du rez-de-chauss�e et d�un grand nombre de fen�tres isol�es, on remarque plut�t des abricots. Les amateurs poss�dant de bon yeux y verront des oiseaux gourmands, d�gustant les fruits avec application.
La qualit� de ce d�cor, doubl� d�une belle et po�tique imagination, ne compense qu�en partie les masses �crasantes de l�h�tel et ne servent malheureusement qu�� en souligner les lignes rondes et le rythme pesant. Sans doute est-ce pour rompre cette trop sage harmonie que la partie ajout�e en 1912 par Louis-Hippolyte Boileau fait un usage beaucoup plus abondant de ces motifs sculpt�s.