40 avenue F�lix-Faure (15e arrondissement)


Gr�ce � leur bel h�tel de la rue Boileau (achev� en 1908), les architectes Henri Audiger et Joachim Richard ont acquis une certaine notori�t�, m�rit�e et durable, dans le monde de l�architecture 1900. En r�cidivant avec un bonheur presque �gal, avenue Perrichont ou rue Erlanger, Richard confirma qu�il �tait un artiste d�un certain int�r�t, malgr� la fin de sa belle association avec Audiger, due au d�c�s de ce dernier, sans doute au d�but de l�ann�e 1908.
N�anmoins, pour l�essentiel, historiens et amateurs se contentent de cette sorte de diamant solitaire qu�est la maison de la rue Boileau, sans trop se pr�occuper de savoir si ses auteurs ont dessin� des �difices similaires. Suffit-il de savoir que les deux associ�s ont d�abord longtemps travaill� dans le XVe arrondissement, puis Richard seul, principalement dans le XVIe ?
En cherchant � en apprendre un peu plus sur ces �tonnants constructeurs, on s�aper�oit qu�on ne sait pas beaucoup de choses � leur sujet. En tout cas, trop peu pour croire qu�une si belle r�putation puisse reposer sur un seul �difice, malgr� son incontestable qualit�. Cette question m�interpellait depuis bien des ann�es. Sauf que le temps m�avait toujours manqu� pour tenter d�y r�pondre. Apr�s un long dossier consacr� aux premiers immeubles de Charles Plumet, en voici donc un second, sur les travaux de Richard et Audiger. Transportons-nous donc, sans plus attendre, aux abords de la rue Saint-Charles.

Henri Audiger �tait beaucoup plus �g� (1) que son associ�, n� en 1869. Pour comprendre quelque chose � leur association, il est donc un peu n�cessaire de s�int�resser � l'ensemble de son travail personnel, largement ant�rieur � leur rencontre.
Pour cela, il nous faut remonter jusqu�� l�ann�e 1881. Car c�est effectivement � la date du 25 juin 1881 que figure la premi�re mention de l�architecte, pour un �difice projet� au 185, rue Saint-Charles. Si son adresse ne fut alors pas mentionn�e, il semble tr�s probable qu�il demeurait au 37, rue Linois, une voie du quartier Beaugrenelle qui a �t� en tr�s grande partie d�figur�e par la construction des tours du front de Seine. Il s�installa ensuite rapidement au n�55, puis au 1, place Beaugrenelle (la place Charles-Michels actuelle). En 1888, il se r�installa � nouveau dans la rue Linois, mais au n�57, un immeuble dont il �tait �videmment l�auteur. C�est � cette adresse que se d�roula enti�rement la derni�re p�riode de sa carri�re, celle qui le vit associ� � Joachim Richard.

Je ne montre son premier immeuble que pour bien marquer le point de d�part d�une bien �trange carri�re. A cette date, il n�est �videmment pas encore question d�Art Nouveau, et, pour cet architecte, il n�est sans doute m�me pas encore question d�art du tout ! A peine peut-on qualifier cette fa�ade de �mur avec des trous�. L��difice est un travail commercial d�une grande banalit� et son seul charme r�side dans une sorte de �portrait� de l�arrondissement qu�il propose � cette date, alors encore presque campagnard : la longue rue Saint-Charles ressemblait encore � l�une des art�res principales d�une toute petite ville de province, ce � quoi elle ressemble encore par endroits. L�immeuble permet aussi de comprendre que la carri�re d�Audiger, d�embl�e, s�est fix�e dans ce quartier de Paris, et m�me dans les abords imm�diats de cette rue. En dehors de deux projets dana les XVIIe et IVe arrondissements, en 1882 et 1884, puis une construction dans le XIXe, l�ann�e suivante, il ne sortit en effet jamais des limites g�ographiques de son arrondissement. La cartographie de ses r�alisations montre m�me qu�il fut un architecte tr�s �local�, gravitant essentiellement autour d�une petite poign�e de rues : Saint-Charles, Linois, Virginie, de Javel. C�est bien �videmment gr�ce � des relations de voisinage qu�il trouva principalement sa client�le, faisant presque office �d�architecte de proximit�.
Il semble parfaitement inutile de d�tailler, un par un, tous les immeubles construits par Audiger jusqu�� l�arriv�e de Richard. D�abord parce qu�une bonne partie d�entre eux a disparu, sacrifi�s par un urbanisme et une sp�culation particuli�rement intenses dans ce quartier. Ensuite parce que, parmi les autres, certains ne m�ritent m�me pas un regard : l�essai du 185, rue Saint-Charles s�est malheureusement r�p�t� plusieurs fois.

Parmi les �difices m�ritant un soup�on particulier d�attention figure celui du 30, rue du Th��tre, � l�angle de la rue Emeriau. Quatre publications le concernent, dans le Bulletin municipal de la ville de Paris : la premi�re, le 10 juin 1882, n��voque qu�une simple �construction�. Mais le 12 ao�t, les �travaux commenc�s� parlent clairement d�un immeuble de rapport. L�ann�e suivante, le 17 f�vrier, un nouveau projet concerne une �annexe�, dont la construction effective est confirm�e le 31 mars. Dans ces quatre mentions, le propri�taire, du nom de Migaire, est domicili� � cette m�me adresse et se pr�sente comme un entrepreneur. Il semble donc certain qu�il participa personnellement � l��dification de son immeuble.

Sur place, on voit bien un grand immeuble, prolong�, sur la rue Emeriau, par un second �difice, de moiti� plus bas. Pourtant, le 22 d�cembre 1909, le m�me Migaire faisait publier une derni�re demande, pour une construction de six �tages et une sur�l�vation de trois �tages, confi�e � l�architecte Arend. Comment expliquer ce myst�re ? Tout simplement en constatant, sur la rue du Th��tre, que l�immeuble a �t� agrandi sur la gauche de fa�on importante : mais, � la jonction des deux parties, on constate que les fen�tres et les corniches ne sont pas align�es, donnant l��trange impression qu�une partie de la fa�ade s�est l�g�rement enfonc�e dans le sol ! Quant � la sur�l�vation de trois �tages, elle concerne peut-�tre le petit b�timent de la rue Emeriau, qui n��tait peut-�tre originellement qu�un rez-de-chauss�e, ce que laisserait entendre la d�nomination de �annexe� qui le caract�rise en 1883. En tout cas, Arend s�est conform� au style d�coratif, tr�s simple, adopt� par son pr�d�cesseur. La part la plus visible de son intervention r�side essentiellement dans le remplacement des garde-corps des fen�tres, dont les ferronneries industrielles sont d�un petit style Art Nouveau totalement invraisemblable au d�but des ann�es 1880, mais �videmment plus compr�hensible en 1910.
La porte de l�immeuble est certainement d�origine. En d�pit de sa grande simplicit�, elle marque pour la premi�re fois le go�t d�Audiger pour des entourages arrondis et enveloppants, mais qui ne se g�n�raliseront que bien plus tard.

A premi�re vue, le 105 rue Saint-Charles, � l�angle de la rue de l�Eglise, est beaucoup plus int�ressant, et appara�t m�me tr�s en avance pour son temps, � croire qu�Audiger serait venu retravailler la d�coration de l�immeuble au moment de sa collaboration avec Richard. Cette hypoth�se permettrait ainsi d�expliquer la pr�sence de petites frises de gr�s, parfaitement Art Nouveau, de briques verniss�es de couleur bleue, ainsi que de curieux panneaux � motifs de cubes. H�las, la demande de permis de M. Abel, � la fin de 1885, ne concernait que des modifications int�rieures, l�annonce du d�but des travaux, en janvier 1886, ne faisant que pr�ciser la construction de deux boutiques. Audiger n�a donc �videmment pas construit l�immeuble, et n�est peut-�tre m�me pas l�auteur des deux premiers niveaux.

En tout cas, les cinq �tages de briques sont clairement l��uvre de Barbarin, comme en t�moigne une nouvelle demande de permis, publi�e par Mme Roche, le 25 avril 1910. Un d�tail, pourtant, doit pourtant nous arr�ter un instant : � cette date, Barbarin est domicili� au 57, rue Linois, qui �tait l�adresse professionnelle d�Audiger � la fin de sa carri�re en solitaire, et d�Audiger et Richard pendant toute leur collaboration. Sans doute doit-on deviner ici une reprise, par Barbarin, de l�agence d�Audiger. Il y habitait d�j� en 1909, au moment o� il semble avoir commenc� sa carri�re d�architecte.
Tout ceci nous permet de constater deux choses, en plus de nous faire d�couvrir un immeuble assez int�ressant : d�abord qu�Audiger eut des chantiers souvent modestes, � l�histoire parfois contrari�e et difficile � pr�ciser aujourd�hui. Mais aussi que sa client�le semble lui �tre rest�e fid�le, puisque cette Mme Roche - probablement parente d�Abel - n�a pas h�sit� � s�adresser � son successeur pour de nouveaux travaux.

Nous avons un nouvel indice d�une carri�re certainement difficile avec le 90, rue de Javel, en 1888, qui est sans doute son premier travail vraiment int�ressant. Le 25 avril, M. Fouque fait une demande pour un �b�timent�, suivi, le 18 mai, par une seconde publication, pour un �magasin � fourrages�, sans doute pr�vu dans la cour int�rieure. Seul ce dernier fera l�objet d�une mention, dans les �travaux commenc�s�, � la date du 1er juillet 1888.
On d�couvre ici, outre un petit d�cor sculpt� tr�s typique des ann�es imm�diatement ant�rieures � l�Art Nouveau, un de ces premiers grands balcons tr�s saillants qui allaient bient�t �tre une sorte de signature de l�architecte.

L�immeuble voisin, au n�92, montre sans doute que ses �difices ne sont pas tous arriv�s jusqu�� nous dans leur �tat originel. La demande de permis, le 13 juillet 1888, ne fait �tat que d�une sur�l�vation de deux �tages. Or, s�il nous est difficile d�y deviner toute trace �vidente d�un agrandissement, on y trouve surtout de jolis et assez originaux panneaux de gr�s parfaitement Art Nouveau. Une intervention plus tardive est indiscutable. Mais fut-elle r�alis�e par un autre architecte ? Cette fois-ci, le d�cor semble suffisamment conforme � ce que Richard allait plus tard r�aliser, notamment sur son joli b�timent de la rue des Entrepreneurs, en 1910, pour que je sois tent� de lui attribuer un travail qui, ne touchant probablement pas la construction elle-m�me, n��tait pas soumis � l�obligation d�une demande de permis de construire.

Le 143-145, rue Saint-Charles, de 1892, semble revenir au style du tout premier immeuble d�Audiger, �difi� un peu plus loin dans la m�me art�re : On y retrouve cette sympathique impression d�immeuble provincial. Mais l�ornement principal de cet �difice - bien insignifiant, je le reconnais volontiers - est son immense balcon, barrant toute la fa�ade avec une force v�ritable. Comme tous ceux qui allaient suivre, il est construit en briques apparentes et le travail de ferronnerie y est particuli�rement soign�. Le principe est exactement le m�me au n�149, de la m�me ann�e, sauf que la fa�ade est aujourd�hui couverte d�un d�sastreux cr�pi.

Un peu plus loin, au n�173, Audiger a renonc� � son balcon courant au profit de tr�s discrets panneaux de fa�ences. Mais ses petits toits triangulaires, pour les fen�tres du comble, sont l� pour rappeler un �tic� ornemental qui appara�t � cette �poque-l�.
Que peut-on conclure de tout ceci ? Sans doute qu�Audiger n�eut sans doute pas un immense talent, ni m�me une grande ambition. En tout cas, les �difices que j�ai pr�sent�s ici - et je vous en ai �pargn� de beaucoup plus insignifiants, que j�ai pourtant �t� voir, pour l�essentiel, par acquis de conscience, avant de me fatiguer de tant de d�ception ! - n�auraient pas suffi � lui apporter la petite notori�t� qu�il a d�sormais dans le domaine de l�architecture. Ne regrettons pas trop ses �difices d�truits ou non construits : ils ne nous apprendraient, h�las, que ce que nous savons d�j� sur ce talent artistique tr�s hypoth�tique.

Avec l�arriv�e de Joachim Richard, les choses vont rapidement, et heureusement, changer. Il serait sans doute abusif d�affirmer, d�embl�e, que l�originalit� de leur travail commun est � attribuer au seul Richard. C�est peut-�tre vrai, mais nous n�en avons pas la preuve. On peut, au moins, supposer que cette collaboration, comme toute autre, a peut-�tre r�v�l� Audiger � lui-m�me, en le conduisant � faire autre chose que des �murs avec des trous�. En tout cas, certains traits de style, comme le grand balcon courant, allaient perdurer quelques ann�es, indice d�une influence forte d�un a�n� sur son jeune collaborateur d�butant.

Leur premier travail commun est visible au 106-108... toujours dans la rue Saint-Charles. Il date de 1894. La parcelle est importante et Audiger y place encore une fois son large balcon, ici soutenu par une longue s�rie de consoles en pierre. Est-on bien dans le XVe arrondissement, ou bien sur le boulevard Saint-Germain, o� se rencontre plus fr�quemment ce genre de grande porte coch�re sur deux �tages ?
Le travail de sculpture est un peu plus important que pr�c�demment, mais ne pr�sente rien encore de tr�s passionnant. D�cevant premier coup d�essai, montrant sans doute un Richard soumis � l�autorit� d�un patron d�j� bien install�, l�immeuble offre n�anmoins la particularit� de nous proposer enfin... une signature, l�a�n� des deux architectes n�ayant jamais inscrit son nom sur une de ses fa�ades. Cette signature est int�ressante, puisque le nom d�Audiger pr�c�de celui de son jeune assistant - il a tout juste vingt-cinq ans -, principe qui ne subira aucune exception par la suite.
Passons rapidement sur une curiosit� : l�agrandissement, d�un �tage, du petit immeuble du 185, rue Saint-Charles (la premi�re �uvre d�Audiger), en cette m�me ann�e 1894. Ainsi s�explique la pr�sence des petits toits triangulaires du comble, coquetterie qui n�appara�t pas, effectivement, dans les constructions des ann�es 1880.

Arrivons-en donc - mais oui, je vous entends : �enfin, ce n�est pas trop !� - � leur premier travail vraiment digne d�int�r�t : le 60, rue de la Convention, � l�angle de la rue Lacordaire. L�histoire de la parcelle semble � nouveau un peu compliqu�e, puisqu�il existe encore deux demandes de permis ! La commanditaire, la veuve Barnaud, fit une premi�re publication, le 16 octobre 1894, pour le 28 bis, rue Lacordaire, puis le 18 mars, sans doute pour l�ensemble d�une parcelle agrandie.











Ignorons ici les toits du comble, l�immense balcon, et la porte dont l�encadrement, ici orthogonal, s��l�ve sur deux �tages. On s�y attendait presque. La nouveaut� vient ici d�une assez sympathique influence gothique, qui donne enfin une forme int�ressante aux fen�tres. Le langage tr�s classique d�Audiger commence un peu � s�effacer, notamment au profit de frises de c�ramique, apportant un peu de couleur sur ces fa�ades un peu s�v�re. Si le beau mod�le de ferronnerie reste inchang� pour le grand balcon, celui des fen�tres appara�t un peu plus original, ou en tout cas plus en rapport avec le style n�o-m�di�val de l��difice, avec de significatives inflexions d�j� tr�s Art Nouveau. Au rez-de-chauss�e de la rue Lacordaire, ces ferronneries sont diff�rentes, indice probable que le premier projet, sans doute modeste, fut certainement commenc�, et presque achev�, lorsque l�id�e d�un grand immeuble fut entreprise.
Assez bizarrement, Audiger con�ut seul un b�timent int�rieur, pour le 68, boulevard de Grenelle, en ao�t 1895. Que s��tait-il donc pass� ? Y eut-il, entre les deux associ�s, des tensions ou m�me des conflits, ayant entra�n� une brouille passag�re ? S�ils exist�rent, sans doute �taient-ils en partie d�ordre esth�tique, Richard poussant sans doute son patron vers un enrichissement d�coratif toujours plus important que celui-ci ne cherchait sans doute pas. Nous verrons un peu plus loin que cette supposition n�est pas forc�ment sans fondement.

Leur carri�re reprit donc son cours normal. Avec des �difices souvent tr�s modestes, esth�tiquement m�diocres ou aujourd�hui d�truits. Ceci nous conduit donc � un saut jusqu�� l�ann�e 1898, o� les deux associ�s lotirent la parcelle voisine de leur immeuble de la rue de la Convention, au 28, rue Lacordaire, � nouveau pour le compte de Mme Barnaud, alors domicili�e dans son bel immeuble tout neuf. Sa demande de permis de construire est publi� le 19 avril. Evidemment beaucoup plus modeste en volume, il l�est aussi - et heureusement - par ses �l�ments de construction, puisqu�il est presque enti�rement en briques.

Les architectes se sont donc int�ress�s � une jolie vari�t� d�corative dans le choix des couleurs pour dessiner quelques motifs tr�s simples, jouant avec les briques rouges et les briquettes bleues pour animer une fa�ade assez plate, mais o� se remarque l�originale �troitesse des fen�tres g�min�es de l�escalier central. A cette adresse semblent appara�tre, pour la premi�re fois, de jolies petites fleurs en c�ramique, servant � enrichir un d�cor encore tr�s limit�. L�entourage de la porte, fortement d�coup� d�une mani�re assez originale, n�est pas non plus n�gligeable.

En janvier 1899, au 149 bis, rue Saint-Charles, nos deux comp�res mettent pratiquement au point une formule qui allait leur servir plusieurs fois par la suite. Audiger y conserve son grand balcon courant avec sa belle ferronnerie, aux briques maintenant agr�ment�es de dessins. Mais les briques de l��difice permettent � nouveau d�enrichir, � peu de frais, une fa�ade assez simple, gr�ce � un jeu sur les couleurs, invariablement bleue et rouge. Les mignonnes petites fleurs en fa�ence apparaissent, bien �videmment, au-dessus des fen�tres. Petite survivance de quelques �difices ant�rieures : sur la premi�re trav�e, � gauche, la fen�tre du premier �tage s�inscrit dans un encadrement monumental, ici totalement inutile mais d�corativement int�ressant, qui singe toujours la grande architecture classique du boulevard Saint-Germain.

On retrouve exactement tous ces �l�ments au n�89 de la m�me rue (devenue aujourd�hui le n�91), dont la demande de permis fut publi�e en f�vrier 1899, mais (� absurdit� d�id�es trop souvent r�p�t�es !), le m�me grand arc entoure bien une fen�tre du premier �tage, mais pas la porte qui normalement devrait se trouver au dessous...











L�activit� d�Audiger et Richard, sans s�arr�ter, semble un peu plus ralentie dans les ann�es suivantes. Nous les retrouvons donc � nouveau en 1902, au 110, rue Saint-Charles, pour un immeuble dont M. Valette fit publier la demande de permis le 8 mars. La pierre reprend ici son empire, et l�influence n�o-gothique revient. Avec elle, nous retrouvons aussi les sympathiques panneaux de fa�ence, dont les motifs sont enfin devenus ouvertement Art Nouveau. La porte d�entr�e, en apparence bien simple et �troite, constitue un nouveau trait de langage, notamment gr�ce � son grand arc tr�s ouvert, termin� par deux puissantes volutes. Les deux architectes le d�clineront � l�infini dans leurs �uvres post�rieures.

Toujours dans cette m�me rue Saint-Charles (qui est, on l�aura remarqu�, un v�ritable mus�e consacr� � ces deux architectes), le n�169 propose une amusante synth�se, puisqu�on y trouve un immeuble de briques, avec son traditionnel balcon - mais dont le garde-corps est d�sormais priv� de son ancien d�cor, trop imposant et surtout stylistiquement trop diff�rent des ferronneries des simples fen�tres -, les briques de couleur et le fameux arc r�cemment exp�riment�. Mais cet �difice, construit en trois �tapes pour M. Morenne - les projets sont de mars 1896 (pour une simple salle de r�union, peut-�tre jamais construite), avril et juin 1903 -, est peut-�tre l�un des plus modestes d�une longue s�rie. Les fleurs en c�ramique et les jolies guirlande de lierre de la porte d�entr�e pr�c�dente sont donc ici absentes.

En octobre 1903, Audiger et Richard dessin�rent un immeuble au 16, rue Lacordaire, qui ne se signale, v�ritable seconde signature, que par le fameux arc, plac� comme un simple chapeau au dessus de la porte d�entr�e. Peut-�tre doit-on supposer que des travaux post�rieurs ont enlev� le peu de d�cor qu�il y avait sur cette fa�ade. Mais rien n�est moins s�r, car leurs constructions franchement alimentaires ne s�embarrassent g�n�ralement pas de fioritures inutiles. Le principe du �mur perc� de trous�, m�me au cours de leur grande p�riode d�activit�, perdura parfois dans leur �uvre.

Pierre de taille, influence n�o-gothique plus nette encore, voil� ce qui caract�rise la construction du 114, rue Saint-Charles, � l�angle de la rue de Javel. La demande de permis de construire �mane d�une nouvelle veuve, Mme R�mond, qui la fit publier le 13 janvier 1904. C�est la premi�re fois qu�un d�cor sculpt� important appara�t sur leurs fa�ades : vigne et tournesols, principalement.











Au 166, ... rue Saint-Charles, les deux associ�s construisirent un nouvel immeuble, dont la demande de permis date du 6 avril 1904. Malgr� les assez d�sastreux badigeons qui leur ont fait perdre leurs probables couleurs, les panneaux ornementaux sont bien en gr�s : on en conna�t d�autres exemplaires sur plusieurs immeubles parisiens diff�rents. Sans se d�partir d�une influence m�di�vale un peu gauche et �triqu�e, nos artistes avouent ici un go�t fugace pour le japonisme. La porte de l�immeuble, d�une �troitesse curieuse, ressemble � une entr�e de service. C�est assez dire la modestie des locataires qu�on esp�rait attirer dans ces murs...


Le 17 avril 1905 est publi�e la demande de M. Labastie pour un immeuble tr�s imposant, situ� au 101, rue Balard et au 150, avenue F�lix-Faure. Audiger et Richard y ont enfin une belle occasion de sortir d�une architecture populaire, r�alis�e modestement et avec des moyens limit�s. Le travail de sculpture, notamment autour des deux portes, les montre enfin plus libres. Et ils parvinrent � compenser l�inconv�nient d�un d�veloppement d�angle tr�s important en agr�mentant toutes les fen�tres du comble de jolis toitures en forme d�ombelles. A mon avis, cette construction est une bien jolie d�couverte et un de leurs �difices les plus r�ussis.

Avec cet immeuble et le suivant, au 48, avenue F�lix-Faure - projet� pendant l��t� 1905 - nous sentons que la carri�re de ces deux architectes prend soudainement de l�ampleur en cette ann�e 1905. Le seul inconv�nient vient certainement une certaine impossibilit�, et peut-�tre pour Audiger, le plus ancien des deux, � abandonner des formules d�j� tr�s �prouv�es, pour tenter des choses r�solument nouvelles. Au n�48, nous trouvons donc la jolie nouveaut� d�une figure de femme - leur premier d�cor anthropomorphe ! -, mais dispos�e au milieu de leur fameux arc. Le motif est joli, et m�me d�licat ; mais il est �trangement coinc� sous une �paisse corniche d�influence m�di�vale, signe d�une grande confusion de styles et d�un manque notoire d�a�ration dans leur mise en place d�un �l�ment d�coratif. Pourtant, la porte elle-m�me est belle. Mais que tout cela semble �triqu�. A-t-on le droit de dire que le r�sultat, malgr� ses jolis d�tails, para�t presque mesquin ?

On fera presque le m�me reproche au dessus de porte du 40, avenue F�lix-Faure (demande de permis en janvier 1907), qui constitue pourtant l�un des chefs-d��uvre de notre fameux tandem. La construction est assez belle, avec ses deux bow-windows, sous le traditionnel balcon courant, et tous ces autres balcons qui remplissent agr�ablement tous les vides en �vitant d�attirer tout reproche sur une sym�trie trop stricte.
Malheureusement, l�amusante repr�sentation de la fable du corbeau et du renard dispara�t presque, engonc�e entre deux fen�tres et partiellement cach�e par deux ridicules consoles sans int�r�t. La petite sc�ne est charmante, et le sculpteur, anonyme, l�a m�me agr�ment�e d�un discret paysage. Mais que vient donc faire ici le buste de cette jeune femme, souriante mais d�une taille disproportionn�e qui le rend presque laide ? Il est vrai que les joints disgracieux des pierres, qui lui balafrent les joues et le menton, n�aident pas � appr�cier son physique. Par ailleurs, le travail appara�t bien �rustique�, alors que tous les ornements de fen�tres sont d�une v�ritable d�licatesse - et dans un style enfin ouvertement Art Nouveau -, dont on aurait aim� retrouver ici la finesse et la po�sie.











Le 2 juillet 1907, enfin, M. Danois fit publier la demande de permis pour l�h�tel qu�il fit dessiner � Audiger et Richard pour son terrain de la rue Boileau. C�est une histoire que j�ai d�j� racont�e et sur laquelle il n�y a pas � revenir. Je voudrais n�anmoins signaler un d�tail : sa signature. En effet, bien que le projet ait �t� parfaitement sign� � deux, seul Joachim Richard fit inscrire son nom au milieu des panneaux de gr�s de Gentil et Bourdet. Quelle est la signification d�un tel geste ? Se sentit-il, par l�, enfin lib�r� d�un associ� moins audacieux que lui et qui l�aurait emp�ch�, pendant plus d�une dizaine d�ann�es, de r�aliser des �difices suivant ses d�sirs ? Ou bien aurait-il voulu affirmer qu�il �tait r�ellement l�auteur de cette maison, il est vrai sans commune mesure avec tout ce que je viens de pr�senter ? Il serait, sur ce point, int�ressant de pr�ciser le lien de l�architecte Barbarin avec Audiger, puisqu�il semble lui avoir succ�d� jusqu�� conserver la m�me adresse professionnelle. Heureusement, gr�ce aux recherches historiques, le nom d�Audiger, qui figure sur les plans, a pu � nouveau �tre associ� � cette construction merveilleusement �quilibr�e, dont il est l�gitimement le co-auteur, du moins d�un point de vue historique. Malheureusement, et peut-�tre pour des raisons similaires, j�ai d�j� racont� une pareille histoire � propos de l�h�tel de l�avenue d�I�na, o� le jeune Schoellkopf s�est tout simplement attribu� l�enti�re paternit� d�un �difice dont le projet n�est pourtant sign� que par Edouard Georg�, qui l�employait alors et dont il fut probablement lib�r� par un d�c�s providentiel. Dans cette histoire, on ne peut malheureusement pas n�gliger d��ventuelles tensions, que l�histoire m�me des �difices permet parfois de deviner.

Dans le XVe arrondissement, Audiger et Richard ont construit des b�timents int�ressants, avec quelques audaces formelles et des id�es d�coratives qui, sans �tre jamais neuves, n�en sont pas moins plaisantes pour autant. Mais on les y sent constamment brid�s, �triqu�s, m�me lorsque, apparemment, les finances semblaient au rendez-vous et le terrain suffisamment important pour faire, parfois, une v�ritable architecture moderne. Pourtant, leur Art Nouveau y est souvent primaire, trop mesur�, et s�encombre d�habitudes incompatibles avec un art neuf, audacieux et formellement inventif.
L��uvre d�Audiger et Richard raconte au moins, et tr�s bien, dans un quartier alors en pleine mutation, o� habitat bourgeois et immeubles populaires cohabitaient souvent dans les m�mes rues, les bonheurs et les succ�s de certains architectes de second ordre, mais que l��mergence du nouveau style a parfois fait h�siter, les for�ant � un parcours discontinu. Disons-le avec franchise : les quelques week-ends pass�s � rechercher leurs b�timents fut parfois une source de plaisir, mais plus souvent l�occasion d�une cruelle d�ception. Doit-on ainsi consid�rer leur notori�t� dans le monde de l�Art Nouveau comme une amusante m�prise ? Pas totalement. D�abord parce que l�h�tel de la rue Boileau n�en reste pas moins un chef-d��uvre et que les �uvres post�rieures de Richard le pr�sentent comme un architecte assur�ment int�ressant. Certes, le moment o� son talent se r�v�la enfin totalement correspond avec la disparition d�Audiger. Mais ne nous emballons pas pour autant : cette libert� n�explique �videmment pas tout. Je reviendrai, un jour prochain, sur d�autres travaux du seul Richard. Et on verra que tout n�y brille pas comme de l�or. La d�ception peut � nouveau �tre au rendez-vous.

(1) On ne conna�t pas sa date de naissance mais, ayant commenc� sa carri�re au plus tard en 1881, il a d� na�tre � la fin des ann�es 1850, les �tudes d'architecture �tant alors assez longues pour interdire un d�but d'activit� � l'�ge de vingt ans.