Entr�acte n�11 : 7 rue Pictet-de-Rochemont (Gen�ve - Suisse)


A premi�re vue, aller chercher un peu d�Art Nouveau en Suisse semble �tre une bien surprenante id�e. En effet, fid�le � son d�sir d�ind�pendance et de neutralit�, la conf�d�ration helv�tique semble, autour de 1900, avoir assez soigneusement �vit� les multiples tentations �modernistes�, du Modern Style fran�ais, de la Secession germanique ou du Liberty italien. L�architecture acad�mique, alors totalement g�n�ralis�e, � Paris, � Madrid, � Berlin ou � Rome, servait aussi dans les principales villes suisses � l��dification des grands �difices publics.
N�anmoins, d�int�ressants t�moignages d�Art Nouveau existent de ce c�t�-l� des Alpes, et assez souvent en y incluant quelques �l�ments emprunt�s � ce qu�il est habituel d�appeler le �style national suisse�. Le futur Le Corbusier y sacrifia d�ailleurs lui-m�me, lorsqu�il construisit ses premi�res villas � La Chaux-de-Fonds. Alphonse Laverri�re, � Lausanne, adapta une sorte de Jungenstil sobre � la forme bien connue du chalet suisse, notamment dans de superbes projets imaginaires, pr�sent�s publiquement sous la forme de dessins, dont l��vidente qualit� graphique conduisit de nombreuses revues � les reproduire.
Gen�ve, comme souvent, se singularise du reste du pays, tant par son �tendue g�ographique que sa proximit� �vidente avec la France. Les architectes y �taient �videmment beaucoup plus nombreux, et certains d�entre eux, plus avant-gardistes que d�autres, furent tent�s par l�exp�rience de l�Art Nouveau.

L�on Bovy appara�t comme l�exemple parfait d�un artiste qui construisit dans un style traditionnel, mais en donnant � ses immeubles un caract�re tr�s monumental, avec un d�cor tr�s influenc� par le n�o-gothique. Mais son implication dans la modernit� s�arr�ta � cette porte de l�Art Nouveau, dans lequel il ne semble pas s��tre engag� plus profond�ment. Sur le boulevard des Tranch�es, il r�alisa deux imposants complexes immobiliers, le premier au n�44-46, en 1903-1904, le second au n�14-16, en 1906-1907. De l�un � l�autre, peu de choses diff�rent profond�ment : quelques discrets �l�ments gothiques, des toitures enveloppantes et spectaculaires, une ornementation sculpt�e et color�e sobre et mesur�e.

L�architecte Edouard Chevallaz fut sans doute un peu plus audacieux, en 1906, lorsqu�il construisit un immeuble tout aussi imposant, au 2, rue Pictet-de-Rochemont, � l�angle de la place des Eaux-Vives. Gr�ce � un d�cor sculpt� � motif de fleurs de tournesols, et � quelques panneaux discr�tement color�s, derri�re les arcs en brique charg�s de soutenir la belle galerie ouverte du dernier �tage, il sut b�tir un �difice discr�tement Art Nouveau, superbement dessin� autour d�un angle majestueux, couronn� avec une toiture en forme de poivri�re. Son �uvre eut d�ailleurs le singulier honneur d��tre publi�e dans �Die Architektur des XX. Jahrhunderts - Zeitschrift f�r moderne Baukunst�, une revue trimestrielle berlinoise, en 1911.

Avec les quatre immeubles contigus de la rue Leschot, dans le quartier de Plainpalais, l�Art Nouveau appara�t de fa�on un peu plus sensible, non pas vraiment dans l�architecture elle-m�me, ni m�me dans un d�cor sculpt� presque inexistant, mais simplement par la pr�sence de ferronneries assez int�ressantes, ouvertement inspir�es par le nouveau style. Malheureusement, l�auteur de ces �difices semble devoir rester anonyme.
Il existe donc un Art Nouveau genevois, parfois tr�s mod�r�, parfois un peu plus d�monstratif, mais timide et presque confidentiel. Tout cela ne suffit �videmment pas � faire de cette ville un foyer de l�Art Nouveau digne de ce nom, sans doute parce que l�expansion que connaissait alors Gen�ve fut passablement temp�r�e, dans ses ardeurs modernistes, par un sens peut-�tre tr�s calviniste de la mod�ration. On ne s�implante pas aussi facilement dans un des berceaux du protestantisme !
N�anmoins, un immeuble suffit � mettre Gen�ve dans la lumi�re du style 1900 : la �maison des paons�, situ�e n�7 de l�avenue Pictet-de-Rochemont, dans le quartier des Eaux-Vives. Elle nous r�serve bien des surprises.












A premi�re vue, l��difice ressemble �norm�ment � l�immeuble de Wagon de la place Etienne-Pernet, dans le XVe arrondissement de Paris, sauf qu�un soup�on de retenue montre que nous sommes bien en Suisse. En effet, le d�cor sculpt� n�est v�ritablement luxuriant, voire m�me envahissant, qu�autour des pans coup�s qui ornent les deux angles de la fa�ade. L�, enroulements v�g�taux, excroissances de pierre et fen�tres arrondies signalent de tr�s loin cette construction singuli�re, autant que les pittoresques clochetons, en tuiles verniss�es, qui �mergent des toitures, pittoresque concession au style national suisse. C�est aussi l� qu�on peut admirer les fameux paons qui ont donn� son nom � la maison, enfonc�s dans une interruption de la corniche, faisant la roue et pr�ts � brailler (h�las, c�est ainsi qu�on nomme tr�s prosa�quement le cri du paon). Sont-ils un jeu de mots sur �paon� et �pan coup� ? Nous verrons plus loin que les architectes se sont, effectivement, un peu amus�s avec le vocabulaire. Ailleurs, la porte, � d�cor de roseaux, et les autres fen�tres, font l�objet d�une d�coration tout aussi soign�e, mais beaucoup plus raisonnable.

Le vestibule et la cage d�escalier de l�immeuble sont d�une bien plus grande sobri�t�, m�me si le travail reste d�une r�elle qualit� dans le d�tail. Les plafonds sont orn�s de stucs g�om�triques aux lignes amples, mais tr�s mesur�s dans leur d�veloppement. On admirera, surtout, un bien joli d�part d�escalier. Mais les portes des appartements, o� on m�a assur� qu�il existait d�autres jolis plafonds stuqu�s, n�ont fait l�objet d�aucune attention particuli�re.

La construction date de 1902-1903 et ses architectes s�appelaient Eug�ne Cavalli et Ami Golay. Le sculpteur, sans doute d�origine italienne, �tait Emile-Dominique Fasanino et le ferronnier, auteur des beaux garde-corps des balcons mais aussi des fascinants ornements m�talliques des toitures, Alexandre Vailly. Dans le chapitre consacr� � la Suisse, dans �L�architecture de l�Art Nouveau�, publi� en 1982 sous la direction de Frank Russell - un livre bien utile et agr�ablement illustr� -, Jacques Gubler a bien �videmment consacr� un d�veloppement � cette surprenante maison, en la disant : �construite par l�entreprise de deux architectes �sans �tiquette� mais c�l�bre�. Etaient-ils si c�l�bres que cela ? Mes propres recherches ont �t� assez pauvres, les concernant. Est-ce assez dire qu�ils ne furent donc pas aussi connus qu�on voudrait bien le faire croire ? Apparemment, Ami Golay n�a jamais travaill� seul, puisqu�on ne conna�t d�autre de lui que des �uvres en collaboration avec Joannes Grosset : le kiosque � musique du Jardin anglais (1895), les immeubles de la rue de la Tour-Ma�tresse (1898-1900) et ceux du boulevard Georges-Favon, place du Cirque, rue de l�Arquebuse et rue de Hasse. Le style de ces travaux est volontiers qualifi� de �Beaux-Arts�, ce qui suffit � les dire... acad�miques.

Eug�ne Cavalli, pour sa part, dessina seul l�immeuble du 44, rue de la Terrassi�re (1903-1904), que ma photographie suffit � d�clarer d�nu� de toute trace d�Art Nouveau. Associ� � L�on Belloni, il envoya un projet pour l��cole des Pervenches, en 1907, qui ne fut pas retenu.
Voil� � peu pr�s tout ce que nous pouvons savoir de ces �c�l�bres� architectes. Mais la simple �num�ration de ces quelques r�alisations n�est pas sans int�r�t. Elle montre qu�Ami Golay n�a peut-�tre jamais travaill� seul, que sa collaboration avec Cavalli fut br�ve, puisque son partenaire construisit seul d�s 1903. En tout cas, la �maison des paons� semble �tre leur seule incursion - brillante - dans le monde de l�Art Nouveau. Sur ce point, nous avons une preuve assez �tonnante, par l�existence d�un second immeuble n� de leur collaboration. En effet, la �Maison des Pans�, au n�8 de l�avenue Pictet-de-Rochemont, fut �difi�e en m�me temps que celle du n�7, situ�e juste en face. Nouveau jeu de mot sur le son �pan�, ce second �difice, v�ritable pendant de la �maison des paons�, joue compl�tement la carte de l�architecture �clectique. Pan, dieu fac�tieux de l�Antiquit�, s�oppose au paon, oiseau maintes fois repr�sent� par les artistes de l�Art Nouveau..., mais tous plac�s sur... des pans coup�s.

Ici, la signature de Fasanino est clairement visible, quoique pr�c�d�e d�un laconique �D.� qui ne permet pas de certifier si ses pr�noms �taient fran�ais ou italiens - ce en quoi les sources se contredisent. En dehors d�un clocheton en tuiles verniss�es, aux couleurs n�anmoins moins voyantes, et d�une d�coration m�tallique au sommet des toitures - rappels �vidents des partis adopt�s sur la maison d�en face -, cet �difice est d�un classicisme presque banal, que viennent � peine perturber les deux �normes t�tes de Pans qui servent � souligner la naissance d�un grand arc, � l�angle de la rue du Jeu-de-l�Arc.
Gen�ve a donc, imm�diatement, r�cup�r� sa dignit� classique, parfois aust�re, ne permettant m�me pas � ces deux insolites architectes de cr�er une deuxi�me et derni�re curiosit� �Belle Epoque�...
La �maison des paons� est prot�g�e depuis 1986 et, gr�ce � la vogue de l�Art Nouveau, est m�me devenue une curiosit� locale. Malheureusement, les fl�ches de ses deux tours et les magnifiques vitrines des magasins du rez-de-chauss�e ont �t� d�truits lors d�une premi�re �restauration�, en 1973. Heureusement, la seconde, en 1989-1990, fut beaucoup plus respectueuse de l�esprit de l��difice. Il n�en reste pas moins que la pierre de sa fa�ade est tr�s friable, et que certains d�tails de sculpture apparaissent f�cheusement rong�s par la pollution.