
�M. W. Cargill, architecte au Havre, a dessin� un spirituel et symbolique menu pour le banquet qui cl�turait au mois d�ao�t dernier la r�union amicale des architectes de Rouen et du Havre. Le Modern Style, que M. Cargill a repr�sent� sous des traits peu engageants, cherche dans ses enroulements et ses �coups de fouet� � �touffer le vieil art, autrement dit, l�Institut. Y parviendra-t-il ? Le chapiteau corinthien sera-t-il d�finitivement renvers� dans la poussi�re ?� (�Un menu de banquet�, La Construction Moderne, 5 octobre 1901, p. 9)
Ce dessin, fort spirituel, est d� � un architecte bien int�ressant, William Cargill (1864-1945), dont le nom n��voque sans doute pas grand�chose en dehors de la ville du Havre, o� il naquit et o� il travailla. Cet oubli de la post�rit� appara�t bien injuste !

Apr�s des �tudes totalement parisiennes et un essai malheureux au concours du prix de Rome en 1892, il commen�a sa carri�re au Havre o� il s�installa d�s 1894. L�une de ses premi�res �uvres est un h�tel particulier, �difi� pour lui-m�me, au 5, rue Jean-Baptiste-Eyri�s. L��difice est sans doute un peu aust�re, mais cache des trouvailles ornementales tout � fait singuli�res pour sa date tr�s pr�coce de 1896. En effet, � cette date, l�architecture Art Nouveau �tait encore en gestation et ses premi�res manifestations - comme la villa �difi�e par Guimard au V�sinet - n��taient connues que d�un cercle tr�s ferm� et confidentiel. L�originalit� de Cargill tient � la pr�sence, sur une fa�ade encore tr�s historiciste, de ferronneries tout � fait surprenantes, dont les enroulements superbes �voquent directement les premi�res �uvres de Horta, et plus pr�cis�ment l�h�tel Tassel, �difi� � peine deux ans plus t�t � Bruxelles. Cette connaissance tr�s probable des premiers essais d�architecture moderne en Belgique signale, de toute �vidence, des contacts ininterrompus de Cargill avec l�avant-garde parisienne. En tout cas, gr�ce � la presse artistique, il semble �tre rest� au courant de toutes les nouveaut�s, m�me depuis une ville quelque peu excentr�e. Le d�cor tr�s pr�coce de cette maison nous laisse en tout cas clairement entendre que l�histoire d�un mouvement aussi riche et prot�iforme que l�Art Nouveau n�a pas encore �t� totalement �crite et que, comme le Nil, il eut des sources multiples, dont certaines sont encore inconnues.
Cargill connut une belle carri�re dans sa ville natale, o� il �difia des immeubles, une caserne de pompiers, des lieux de culte et m�me des tombes. Si sa carri�re fut essentiellement locale, ses travaux furent n�anmoins assez bien diffus�s, gr�ce � la presse fran�aise consacr�e � l�architecture. Le menu de 1901 mettait donc son petit grain de sel dans le d�bat esth�tique qui ne cessa jamais d�accompagner l�Art Nouveau, mais sa publication �tait due � la notori�t� de son auteur, r�elle, dans son milieu professionnel. Cargill eut, il est vrai, la grande habilet� de s�impliquer dans plusieurs groupements d�architectes locaux et m�me dans des associations artistiques aux int�r�ts beaucoup plus larges, comme la Soci�t� havraise des Beaux-Arts, dont il fut l�un des cr�ateurs.

On ne s��tonnera donc pas qu�il ait �t� l�auteur du chef-d��uvre de l�art 1900 au Havre : l�immeuble Braque, construit au 42, rue Champlain ((1904). Le commanditaire n��tait autre que Charles, p�re du c�l�bre peintre Georges Braque, entrepreneur de peinture en b�timent et lui-m�me artiste, mais amateur. Le �Journal des Travailleurs� du 9 avril 1904 accueillit l��difice en ces termes : �[...] un superbe b�timent, se d�gageant fermement de toute attache avec la routine et les traditions. La fa�ade de ce b�timent, tant au point de vue de la ma�onnerie comme de la serrurerie, forme un ensemble homog�ne, gai et coquet, qui contrairement aux essais plut�t grotesques vus jusqu�� ce jour, a su se tenir � l��cart des exag�rations qui, loin d��tre artistiques, tendaient � jeter le discr�dit sur ce style � peine naissant. La porte d�entr�e surtout a �t� d�une inspiration heureuse. La grille qui l�ornemente est un chef-d��uvre, tant dans son ex�cution que dans son dessin ; les oppositions de fers y sont remarquables et les lignes �nergiques qui conduisent l��volution des volutes � travers cette ouverture superbe sont d�un dessin heureux et bien conduit ; accompagn�e des balcons qui ornementent si �l�gamment chaque fen�tre, elle est la cons�cration d�une voie nouvelle ouverte � l�art de la serrurerie qui semblait d�laiss� depuis longtemps, et nous ne pouvons que f�liciter l�effort sinc�re de la maison qui a ex�cut� ce travail, qui, pour �tre la plus vieille du Havre, n�h�site pas � marcher en t�te avec le progr�s lorsqu�il s�agit du c�t� artistique de sa sp�cialit�.�

Cet article en dit suffisamment pour qu�on doive insister. Effectivement, la porte monumentale, d�un dessin magnifique, constitue l��l�ment essentiel d�une composition assez simple, mais tr�s efficace. On y trouve deux colonnes en pierre, aux superbes chapiteaux ouvrag�s, qui paraissent directement inspir�es par l�entr�e du Castel B�ranger, dont Guimard avait fait un mod�le du genre. Mais l�immeuble Barque se distingue aussi par ses appareillages de brique, qui semblent d�limiter une seconde fa�ade, incluse au milieu du mur d�ensemble. Le proc�d� offre ainsi � l��difice, sym�trique et monumental, un dynamisme �tonnant qui se remarque au premier coup d��il, malgr� des moyens tr�s simples.

L�escalier int�rieur poss�de une belle rampe en fer forg�. Mais mon image signale assez le caract�re presque populaire de ces espaces int�rieurs, qui n�ont rien de la richesse promise par la fa�ade.