
On ne saurait quitter la r�gion de Barcelone sans faire un petit d�tour par Garraf, un endroit tr�s �trange, situ� plus au sud, sur la c�te de la M�diterran�e.
Je me souviens d�y �tre all�, il y a quelques ann�es, alors que le site n��tait pas encore connu et, �videmment, absolument pas visit�. L�endroit �tait d�sert, mais semblait malgr� tout libre d�acc�s. J�y suis rest� une heure, comme dans une ville fant�me, sans rencontrer �me qui vive. M�me la cimenterie toute proche paraissait sans activit�. Etait-ce un dimanche, apr�s tout ? Apparemment, aujourd�hui, c�est une toute autre chanson...
Les Bodegas G�ell furent construites pour le m�c�ne de Gaudi qui produisait l� du vin. Si on s�accorde g�n�ralement sur la date de 1895-1897, on h�site encore � les donner en totalit� � Antoni Gaudi (1852-1926). Car elles pourraient �tre partiellement (ou peut-�tre m�me en totalit�) l��uvre de Francesc Berenguer i Mestres (1886-1914), l�un de ses assistants les plus talentueux. Si le grand ma�tre catalan avait con�u un pavillon de chasse pour G�ell en 1882, ce projet-l� ne vit pas le jour. Dans son catalogue de l��uvre de Gaudi, Isabel Artigas �voque les plans originaux des b�timents finalement r�alis�s, conserv�s aux archives municipales de Sitges, qui porteraient les signatures de G�ell et de Gaudi. Mais elle parle aussi, abondamment, et avec honn�tet�, de la collaboration de Berenguer, qui aurait peut-�tre pu avoir un r�le plus important que celui de simple assistant.

La complication des volumes, quoique finalement assez limit�e, serait bien dans l�esprit du ma�tre, souvent int�ress� par tout ce qui pouvait appara�tre comme un pari technique ou d�coratif. La propri�t� s�ouvre, depuis la route, par un b�timent de gardiens volontairement d�fensif. Une grille, aust�re et frustre comme une cotte de mailles, s�ouvre sous une sorte de porche de conte de f�es. Ce petit �difice, joliment compliqu�, est en soi une vraie petite merveille, tant la simplicit� des mat�riaux employ�s s�associe � un ensemble impressionnant de petits d�tails pittoresques, certains n�ayant probablement qu�une simple utilit� ornementale, comme la charmante petite terrasse d�observation � laquelle on descend par quelques marches construites au-dessus de la grille d�entr�e. L�ensemble semble tout droit sorti d�un ouvrage de Viollet-le-Duc, o� rien de l�architecture militaire du temps des croisades n�aurait �t� oubli�. Mais tout cet �talage �tait-il bien n�cessaire pour prot�ger de simples caves � vin ? Voil� qui pr�te � sourire. Sourions donc, de bon c�ur !

Une esplanade, aujourd�hui transform�e en jardin, s�pare ce b�timent d�entr�e des caves proprement dites. Si celles-ci, prenant ouvertement la forme d�une �glise fortifi�e, a sa propre entr�e sur l�esplanade, un nouveau porche s�ouvre malgr� tout sur la droite, conduisant � une cour �troite, entre les bodegas proprement dites et une longue rang�e de b�timents annexes. Ce porche n�a qu�une fonction d�corative, puisqu�il n�y a aucune porte d�aucune sorte pour y d�fendre le passage.
L� encore, �chauguettes, m�chicoulis et contreforts puissants rel�vent d�un art m�di�val plut�t exag�r� pour un tel �difice agricole, mais les architectes n�y ont rien oubli� de ce qui aurait pu �tre construit au XIIe ou au XIIIe si�cle.

Donnant l�impression que ces caves ont eu une longue histoire, Gaudi et Berenguer ont imagin� de faux agrandissements, �mergeant de la structure principale, puissamment renforc�s. Ainsi, la fa�ade du b�timent principal, qui aurait pu n��tre qu�un mur nu joliment incurv�, est anim�e par tout un ensemble d�ouvertures et d�espaces suppl�mentaires, avec une irr�gularit� qui voudrait �voquer un �difice construit et remodel� � plusieurs �poques diff�rentes. Le groupe de fen�tres qui ornent le centre de ce tr�s long mur, de chaque c�t� du b�timent - sous la cloche et la croix qui ach�vent de lui donner une apparence d��glise -, n�est �videmment pas sans �voquer l�agencement de la longue loggia du palais G�ell, � Barcelone, que Gaudi avait achev� en 1888. Il n�y a l�, �videmment, aucune co�ncidence : le motif fut sciemment utilis� comme une signature ou un signe de reconnaissance.

D�une fa�on bien po�tique, cet �difice s�ach�ve, gr�ce � des colonnes, en une sorte d�agr�able loggia. L� encore, on pourrait se poser la question de l�utilit� de ce �caprice� architectural. Mais on s�en satisfera amplement, tant il apporte, in fine, une touche insolite, tr�s moderniste, qui rompt tout � coup avec le caract�re presque arch�ologique de tout ce qui apparaissait jusqu�ici. Il est certain qu�un tel espace n�aurait jamais pu �tre imagin� au moyen �ge. Mais Gaudi n��tait pas avare de ce genre de ruptures, m�me s�il eut toujours l�intelligence d�en mod�rer constamment le nombre, pour mieux en m�nager les effets.