276 boulevard Raspail (14e arrondissement)


L�architecte Th�o Petit fut bien trop prolifique pour n�avoir fait que des chefs-d��uvre. Mais, s�il lui arriva de se montrer parfois qu�il pouvait �tre un constructeur simplement habile et consciencieux, il eut g�n�ralement le souci du d�tail int�ressant, susceptible de rendre ses �difices attractifs. Deux exemples le prouvent amplement, pris dans deux diff�rents quartiers de Paris, et offre l�occasion de parler d�un sculpteur tr�s attachant aujourd�hui bien oubli�.

Le plus ancien est un immeuble situ� dans une courte rue, calme et �l�gante, du XVIe arrondissement. M. Sergot fit publier sa demande de permis de construire le 31 octobre 1903, situant cette parcelle du 8 avenue Alphand � l�angle du 19, rue Pergol�se. Par cette pr�cision, il faut entendre que la voie, assez r�cente, s�ouvrait dans une partie de la rue Pergol�se, l��difice de Petit n��tant aucunement � l�angle d�une autre voie.

La construction est d�une sagesse assez ennuyeuse, d�un �clectisme bien habituel � cette �poque. Tout le vocabulaire de l�id�al classique, jusqu�� la pr�sence de balustres et de ferronneries plut�t anodines, s�y retrouve sans surprise.
Et pourtant ! La d�coration du linteau de la porte d�entr�e et l�entourage du balcon qui le surmonte propose trois femmes nues au milieu des fleurs, relevant d�une iconographie en apparence assez conventionnelle, mais dont le traitement assez rugueux �voque beaucoup plus la force d�un Rodin que l��rotisme doucereux d�un Mucha. En un mot : un v�ritable travail de sculpteur !

Emile Derr� (1867-1938), en effet, n��tait pas un ornemaniste. Il eut de v�ritables ambitions de statuaire. Mais l�analyse de sa carri�re (encore bien mal connue) le r�v�le particuli�rement int�ress� par les possibilit�s architecturales de l�art qu�il pratiquait. A Montmartre, on peut encore voir de lui la Grotte d�Amour et la Fontaine des Innocents, o� les �l�ments sculpt�s s�int�grent dans une v�ritable construction architecturale. Ses deux cr�ations les plus c�l�bres furent des �chapiteaux�. En 1899, il exposa au Salon des Artistes Fran�ais le Chapiteau des Baisers, qui lui assura une jolie notori�t�. Selon le catalogue, l��uvre avait �t� �r�v�e pour une Maison du Peuple�. On y voit quatre repr�sentations diff�rentes du baiser sur les diff�rentes faces d�un chapiteau fleuri monumental, et l�artiste ne cacha pas qu�on pouvait y reconna�tre les portraits de Louise Michel et de Blanqui, affichant le caract�re social, voire socialiste de son �uvre. Pendant longtemps, la destin�e de cette pi�ce d�licieusement complexe a �t� incertaine ; aujourd�hui, parfaitement restaur�e, elle est superbement bien mise en valeur depuis son d�p�t par le mus�e d�Orsay � la ville de Roubaix.
L�ann�e suivante, en 1900, il pr�senta au m�me Salon quelques mod�les d�autres chapiteaux tr�s comparables, pour le vestibule monumental de l�h�tel Watel-Dehaynin, construit, rue de la Faisanderie, par Georges Chedanne, et malheureusement aujourd�hui d�truit.
L�art de Derr� pourrait �tre qualifi� de �flamand�. Ses personnages sont robustes et ne refusent pas une certaine laideur physique, le fort relief qu�affectionnait le sculpteur accentuant toujours son naturalisme, o� les chairs sont opulentes et grasses, les traits marqu�s et rid�s, les expressions volontairement r�alistes.
Certainement conscient que son int�r�t pour l�architecture apportait � ses �uvres une originalit� imm�diatement reconnaissable, Derr� ne s�est pas priv� d�exposer les maquettes de ses sculptures monumentales. Celle du linteau de l�avenue Alphand - sans doute l��l�ment le plus original de ce d�cor, d�un symbolisme tr�s agr�able - fut ainsi montr�e au Salon de 1904.

Au Salon d�Automne de l�ann�e suivante, il envoya les trois reliefs, � moiti� d�ex�cution, qu�il r�alisait alors pour un autre immeuble de Th�o Petit, 276, boulevard Raspail, dans le XIVe arrondissement. La demande de permis, du 30 mai 1904, est � peine post�rieure de sept mois � celle de l�avenue Alphand. Le propri�taire, M. Paix, habitait juste � c�t�, au n�278.
L�immeuble, encore une fois, ne se singularise pas par une quelconque originalit� : ouvertures, ferronneries... rien n�y est sp�cialement remarquable. Mais, encore une fois, l�intervention du sculpteur suffit � rendre la fa�ade tr�s int�ressante, gr�ce � trois grandes compositions, plac�es entre les fen�tres du premier �tage. Leur iconographie n�est pas tr�s difficile � d�crypter : il s�agit de l�histoire d�un couple, de la premi�re �treinte jusqu�au baiser d�adieu au moment de la mort, autour d�une vision paisible et charmante de la famille, un enfant les accompagnant dans le panneau central. Le sculpteur a unifi� ces petites sc�nes de genre avec le b�timent, en les ins�rant dans des branches fleuries qui se d�veloppent en prenant possession des faux �l�ments d�appui du grand balcon de l��tage sup�rieur. Si ces sculptures semblent repr�senter les trois �ges de la vie d�un couple, Derr� a pr�f�r� les appeler : l�amour, la maternit� et la mort.

Nous sommes ici dans un univers compl�tement symboliste, o� sont v�hicul�es des id�es simples et efficaces qui �taient alors tr�s � la mode. Mais le traitement, encore une fois, est magnifiquement singulier : le panneau de l��treinte est d�une douceur presque nabie, celui de la famille a des gr�ces que n�aurait pas m�pris� un peintre flamand du XVIIe si�cle ; quand au dernier, il s�accompagne d�un r�alisme poignant teint� de douce religiosit�.
D�autres sculptures ornent les �tages sup�rieurs de cet immeuble. Dans le vestibule, un tr�s joli motif de paon se r�p�te plusieurs fois. Mais le traitement trop �l�gant de ces morceaux, au relief peu saillant, ne permet pas de les attribuer au ciseau plus viril de Derr�. Th�o Petit fit donc certainement appel, pour ces compl�ments, � un v�ritable ornemanisme, rest� anonyme.

On pourra aller voir �galement un immeuble tout aussi banal, architecturalement parlant, au 40 rue Poussin, dans le XVIe arrondissement. Il fut construit en 1900 par l�architecte Adolphe Henry. Derr� y repr�senta une autre sc�ne familiale, assez proche du panneau central du boulevard Raspail, mais avec encore plus de d�tails floraux. Il semblerait qu�il s�agisse l� de son premier travail li� � l�architecture. Son titre est en soi tout un programme, bien en accord avec les id�es sociales de l�artiste : �Le bonheur est dans l�amour du foyer�.
Emile Derr� n�a malheureusement plus fait beaucoup parler de lui apr�s la Premi�re Guerre mondiale, sauf lors de l�exposition au Salon d�Automne d�une nouvelle statue monumentale, repr�sentant l��treinte fraternelle d�un soldat allemand et d�un soldat fran�ais. Son titre disait parfaitement ce qu�il fallait y comprendre : �Tu ne tueras pas�. Le scandale provoqu� par cette �uvre entra�na malheureusement les protestations de visiteurs meurtris par la guerre, et son retrait fut presque imm�diat ! Mais Derr�, fonci�rement proche des humbles et des abandonn�s, avait �t� lui-m�me profond�ment boulevers� par cette guerre. Pendant les vingt derni�res ann�es de sa vie, il connut une tristesse incurable, qui le conduisit finalement au suicide, au moment m�me o� commen�ait � se profiler le spectre d�un nouveau conflit mondial.