Entr�acte n�19 : ... � Esch-sur-Alzette (Luxembourg)


Il y a bien longtemps que nous n�avons pas franchi une fronti�re pour aller voir si l�Art Nouveau, ailleurs, est aussi passionnant que chez nous.
L�occasion d�une sympathique journ�e de voyage au Luxembourg m�a permis de visiter la tr�s singuli�re ville de Esch-sur-Alzette. Cette commune ne dira sans doute pas grand chose � la majorit� des Fran�ais, r�put�s pour ne pas �tre tr�s forts en g�ographie : il s�agit pourtant de la seconde ville du Luxembourg.
Elle pr�sente pour nous deux avantages int�ressants, outre l�accueil charmant qu�on peut y recevoir : la ville est juste derri�re la fronti�re, et se situe donc � quelques dizaines de kilom�tres de Thionville ; et elle offre � l�amateur une assez singuli�re concentration de b�timents Art Nouveau, sans doute due au fait que la ville fut d�finitivement cr��e en 1906, point de d�part de son v�ritable essor urbain.

Il semble que les Luxembourgeois aient, depuis peu, des vell�it�s � vouloir d�finir un style national de Modern Style. H�las ! La pr�sence d��difices - et d�architectes alors tr�s probablement investis dans la modernit� - ne suffit pas pour singulariser un ensemble, s�il ne poss�de pas, en m�me temps, une authentique originalit�. Au regard des images que je pr�sente ici, on sera en droit de sourire devant cette tentative quelque peu na�ve, tant l�architecture d�couverte � Esch-sur-Alzette, dans les ann�es 1900, semble d�river de mod�les multiples et d�j� bien connus, originaires de France, d�Allemagne, de Belgique, des Pays-Bas ou m�me d�Italie. La date forc�ment tardive de ces b�timents leur �te d�embl�e toute tentative � vouloir se pr�tendre pr�curseurs.
Ceci �tant dit, la d�couverte est passionnante puisque, il y a encore quelques ann�es, personne n�aurait parl� de cette charmante cit� � propos d�Art Nouveau. L�architecture 1900 n�est pourtant pas un domaine arch�ologique, �tant visible sans qu�on ait � fouiller le sol pour la d�couvrir. Comment a-t-on fait pour ignorer plus d�une vingtaine d��difices d�un r�el int�r�t ? Cela peut-il nous conduire � imaginer un ph�nom�ne similaire, quelque part ailleurs sur notre belle plan�te ? Cela ne serait pas �tonnant, tant l��tude de l�architecture semble parfois v�g�tative !
Il est certain, dans le cas qui nous occupe, qu�aucun �difice de Esch-sur-Alzette n�est sign� et un seul m�est apparu dat�. Ceci n�encourage �videmment pas la recherche, un nom d�architecte �tant d�j� un d�but d�information historique, qui permet de commencer � r�cup�rer les pi�ces perdues d�un puzzle abandonn�.
Commen�ons donc une courte, mais tr�s �tonnante visite.

La rue de l�Alzette - du nom de la rivi�re qui traverse �galement Luxembourg - est la rue principale de la ville. On y trouvera deux immeubles assez passionnants. Le premier, au n�61, trahit des influences belge - pour les balcons m�talliques de sa trav�e de droite -, nanc�enne - le pinacle de cette m�me trav�e - et allemande, sous la forme d�un d�cor sculpt� un peu lourd et compact. Fortement influenc� par les racines m�di�vales de l�Art Nouveau, le b�timent ne manque vraiment pas d��l�gance.











Au n�4 de la m�me rue s��l�ve une �maison des paons�, comme il y en a dans la plupart des grands centres Art Nouveau. Ces oiseaux constituent les motifs sculpt�s principaux, autour des larges ouvertures tripartites des �tages sup�rieurs. L�arc ogival qui surmonte les fen�tres du premier �tage viennent tout droit de Belgique, mais les entourages v�g�taux des parties hautes �voquent plus sp�cialement Turin et le nord de l�Italie, d�o� �taient souvent originaires les mineurs de la r�gion.











La petite maison du 109, rue de Luxembourg, pourrait avoir �t� construite dans les Flandres, en Belgique ou aux Pays-Bas. Architecturalement tr�s sobre, elle se signale par des ornements sculpt�s du plus curieux effet, paraissant visiblement plaqu�s un peu n�importe comment. Mais le d�tail de ces motifs rel�vent de l�Art Nouveau le plus inventif et le plus ludique. L�auteur de ces �tranges cr�ations a peut-�tre d�velopp� ses talents sur plusieurs autres fa�ades (comme celle du 1, rue Wurth-Paquet, � quelques m�tres de l�), mais sans toujours obtenir les m�mes r�sultats.

Le chef-d��uvre d�Esch-sur-Alzette reste l��tonnante maison Meder, construite en 1907 au 65, rue Z�non-Bernard. On n�en conna�t malheureusement pas le nom de son architecte, mais seulement celui de son commanditaire, d�origine italienne, qui semble l�avoir rapidement c�d� � Charles Meder. L��difice, s�rieusement menac� de destruction au d�but des ann�es 1970, fut judicieusement acquis par la ville qui le c�da ensuite � l�Etat luxembourgeois. Il ne conserva pourtant intacte que sa fa�ade principale, qui cache aujourd�hui un sympathique et insolite pastiche de d�coration �Art D�co�, sans aucun lien, �videmment, avec son d�cor d�origine. Mais le mal fut en partie �cart� !

L�int�r�t principal de cette belle demeure bourgeoise r�side dans les emprunts que l�architecte fit � deux c�l�bres constructions fran�aises : l�h�tel de la rue S�dillot, de Jules Lavirotte (1899), pour la maison elle-m�me, et le portail (aujourd�hui d�truit !) de la maison Bergeret, construite � Nancy par Lucien Weissemburger (24, rue Lionnois, 1903-1904).
Dans les deux cas, l��tonnant architecte a �adapt� ses mod�les - probablement vus dans des revues d�architecture -, en d�formant leurs proportions, en modifiant leurs emplacements et leurs d�tails ornementaux. Si j�ai d�j� plusieurs fois �voqu� des influences, subies par les artistes jusqu�� de v�ritables emprunts, aucun n�avait os� piller � ce point la cr�ation d�un confr�re. Le r�sultat est surprenant, et m�rite certainement qu'on fasse un crochet pour venir l'admirer de plus pr�s.

Au d�tour des rues de la ville, on d�couvrira encore bien d�autres maisons, plus modestes ou moins bien conserv�es, mais qui pr�sentent souvent de charmants panneaux floraux en fa�ence, ou des d�tails �voquant assez fr�quemment l�Art Nouveau bruxellois. Ce n�est sans doute le moindre m�rite de cette ville que de pr�senter une forme de diffusion de l�architecture moderne, sous un aspect souvent fortement germanis�, et on devrait pouvoir l��tudier comme un sorte de miroir extraordinaire significatif de la cr�ation europ�enne autour de 1910. En cela, l�Art Nouveau d�Esch-sur-Alzette devrait pouvoir nous apprendre beaucoup de choses sur la diffusion des mod�les et des styles.