92 rue Anatole-France (Levallois-Perret, Hauts-de-Seine)


Voici une id�e originale de promenade, pour ceux qui, rest�s � Paris pendant l��t�, voudraient tout de m�me s�a�rer les yeux et l�imagination. Levallois-Perret ! A premi�re vue, la destination que je propose n�a rien pour �voquer les cocotiers et les plages de sable fin... Surtout si je vous conduis jusqu�� l�int�rieur du cimeti�re ! Mais qu�on ne s�y trompe pas ! Les villes de la proche banlieue parisienne ont, pour l�essentiel, connu une extraordinaire croissance vers 1900. L�Art Nouveau, tr�s naturellement, y a trouv� un terrain d��lection dont la richesse n�a pas encore �t� totalement �valu�e.
J'avais d�j� �voqu� Levallois-Perret � propos de l�architecte Edmond Lamoureux, qui en �tait originaire (voir au 18, rue Sauffroy). Un joli d�pliant publi� par le service de communication de la ville - qui propose plusieurs parcours architecturaux dans la commune - le signale m�me, en 1911, comme maire de la cit� ! Il y a donc �videmment construit quelques immeubles, de belle facture et dans des styles d�une grande vari�t�. Mais il y a beaucoup mieux � voir ! En tout cas, le quartier o� se trouve les deux �difices de cet article, autour de l'h�tel de ville, rec�le quelques petits bijoux qui devraient inciter le curieux � visiter toutes les rues adjacentes dans l�espoir de jolies d�couvertes.

Par exemple, la pittoresque maison du 44, rue Chaptal. D�cor simple et assez discret, porte d�une belle �l�gance... Mais, surtout, curieuse ornementation des retomb�es d�arc... La construction n�est malheureusement pas sign�e. Dommage ! Sa fantaisie signale un v�ritable artiste, soucieux de vari�t�, de couleur, de mouvement.



L�immeuble du 92, rue Anatole-France (dont l'adresse �tait initialement le n�82), n�est malheureusement pas non plus sign�. Du moins, par son architecte, car les panneaux de gr�s portent au moins le nom de leur sculpteur, Charles Virion, qui s��tait en partie sp�cialis� dans la repr�sentation d�animaux. Pour la devanture de l�entreprise de pianos Lary, il eut l�id�e assez saugrenue - mais le r�sultat est absolument superbe - de composer deux grands panneaux aux sujets insolites : des marabouts se reposant dans un marais, � gauche ; des h�rons mangeant des grenouilles, � droite. Et, pour d�corer le linteau d�une porte, il fit jouer de petits mammif�res au milieu des branches de pin. Ceci lui �vita sans doute de repr�senter des jeunes filles sagement install�es devant des pianos, genre dans lequel il excellait sans doute bien moins ! Alexandre Bigot traduisit tr�s probablement ces belles sc�nes de genre animali�res en c�ramique ; on reconna�t les couleurs habituelles de ses gr�s, souvent bleus ou beiges, et sa fa�on de r�aliser des remplissages avec de simples carreaux, des frises �troites ou avec de minuscules ponctuations presque abstraites, qui firent une grande partie du succ�s de ses cr�ations.
Le reste de l��difice porte une d�coration en pierre. Il n�est pas impossible que Virion soit �galement l�auteur des jolis vols de canards, de grues ou de mouettes qui se d�veloppent entre les fen�tres du premier �tage. Car on y reconna�t son style d�licat et son go�t pour les d�tails. Plus haut, un probable ornemaniste a compl�t� le d�cor avec des foug�res, aux ravissants enroulements.


Comme il n�y a pas de saison id�ale pour visiter les cimeti�res, qui sont souvent de v�ritables petits mus�es, voici aussi une tombe absolument merveilleuse, dans le cimeti�re municipal. L� aussi, le monument, dessin� pour la famille Thornklen [nota : voir le P. S.], n�est sign� que par un sculpteur : Paul-Fran�ois Berthoud (1870-1939). Mais celui-ci a peut-�tre cru inutile de faire appel � un architecte, tant les diff�rents motifs, tr�s abondants, suffisent � donner forme et �quilibre � son travail. On notera particuli�rement la beaut� des deux masques aux yeux ferm�s - qui ne sont pas sans �voquer les visages fumants de la chemin�e de �La Belle et la B�te�, dans le c�l�bre film de Jean Cocteau -, les petits l�zards pourvus d'�tranges mains humaines, le dragon de la porte... L'ange assez imposant qui surmonte la chapelle est �videmment plus attendu, mais il donne une jolie silhouette � ce tr�s gracieux monument fun�raire. L�ensemble �vite tout ridicule, pourtant facile dans ce domaine, gr�ce � un symbolisme assez complexe et une r�alisation d�une superbe d�licatesse. Cet art tr�s gracieux pourrait presque faire prendre Berthoud pour le Gilbert fran�ais, ce merveilleux sculpteur Art Nouveau anglais, auteur de la fontaine de Piccadilly Circus � Londres et surtout du tombeau du duc de Clarence, dans la chapelle royale de Windsor. On ne s'�tonnera donc pas que cet artiste encore tr�s confidentiel soit bien repr�sent� dans les collections du mus�e d'Orsay avec quatre pi�ces, malheureusement non expos�es actuellement.
Toutes les photographies de cet article ont �t� faite par un ami, soutien du blog depuis les premiers jours. Qu�il soit ici remerci� de m�avoir autoris� cet emprunt.

P. S. (du vendredi 13... mars 2016) : J'ai profit� d'une jolie fin d'apr�s-midi de tranquilit� pour aller voir moi-m�me cette tombe, projet maintes fois report�. Cette observation directe m'a fait constater deux choses. D'abord que les concessions ont �t� d�livr�es en 1900, ce qui donne la date assez probable de 1901 pour l'�dification du monument, une de ses b�n�ficiaires �tant morte le 25 d�cembre 1900. Par ailleurs, une lecture plus fine des noms inscrits sur le petit autel, � l'int�rieur, permet de mieux d�crypter l'inscription grav�e au-dessus de la porte d'entr�e (en partie peu lisible) : il s'agit donc de la s�pulture Brault-Jean Thorn-Klein, tous ces noms correspondant � ceux de plusieurs membres de la m�me famille, dont l'inhumation en ce lieu fut donc pr�vue d�s le d�but du XXe si�cle.