
Il fallut pr�s de deux ans � l�architecte Andr� Granet (1881-1974) pour �lever son imposant immeuble de l�avenue Marceau, premier �difice important d�une longue et belle carri�re, et tr�s certainement avec l'aide de Roger-Henri Expert, qui fut le collaborateur fid�le de ses premiers travaux. Command� par Paul Watel, sa demande de permis de construire fut publi�e d�s le 16 ao�t 1912, mais le b�timent ne fut sign� qu�en 1914, indice tr�s probable d�un travail soign�, mais complexe.
La fa�ade principale, enti�rement r�alis�e en pierre de taille, appara�t comme un exercice de style composite fort int�ressant. En effet, elle emprunte � l��clectisme de multiples �l�ments qui trahissent une solide culture classique, encore tr�s fra�che dans la m�moire et la pratique du jeune architecte : marquise, consoles des bow-windows, balcons � balustres, pots-�-feu... Granet n�ignore rien de la tradition et se compla�t ici dans un savant m�lange. Jusqu�� la stricte sym�trie qui, � premi�re vue, n�annonce en rien le cr�ateur plus audacieux qu�il allait �tre d�s le d�but des ann�es 1920. Pour comprendre cet �tonnant m�lange des genres, il suffit de lire sa date de naissance et de constater que, alors �g� d'� peine 33 ans, il appartient d�j� � une g�n�ration post�rieure � celle des grands ma�tres de l'Art Nouveau, pour l'essentiel n�s dans les ann�es 1860. La carri�re de Granet ne commence donc pas avant 1905 (1).

N�anmoins, l�artiste s�autorise aussi de grands espaces nus, annonciateurs de la sobri�t� d�apr�s-guerre, mis en relief par des ferronneries virtuoses au dessin d�une grande rigueur, de style Art Nouveau par leur composition savante, leur iconographie � la fois v�g�tale et animali�re, mais d�j� Art D�co par leur graphisme d�j� tr�s �pur�, par endroits presque abstrait. Cette qu�te de simplicit� atteint son paroxysme dans le dessin aust�re et tr�s r�p�titif de la porte d�entr�e.

Tout cela contraste singuli�rement avec le parti adopt� pour le sommet de partie centrale, compos� d�un immense tympan, �trangement surdimentionn�, pr�texte � une somptueuse et monumentale composition sculpt�e. Le tympan lui-m�me est orn� d�un gigantesque panier fleuri, d�o� s��chappent deux longues branches feuillues. Mais ce motif surmonte deux immenses paons, magnifiquement plac�s devant des volutes au dessin d�une incroyable complexit�. Leur nature exacte nous est inconnue, tant elles semblent relever du monde v�g�tal, mais elles semblent en m�me temps proposer une �ventuelle variation sur le motif de la queue de paon. Le soubassement de cet immense relief est exclusivement consacr� � la pomme de pin, qui reste le motif principal de l�ensemble du programme sculpt�, puisqu�il y appara�t en abondance, et jusque dans les travaux de ferronnerie.

Cette pomme de pin devient pratiquement exclusive sur la fa�ade post�rieure, qui m�rite amplement d��tre admir�e pour elle-m�me. On peut la d�couvrir sur la petite et tr�s discr�te impasse du Docteur-Jacques-Bertillon. Si la sym�trie y est toujours de r�gle, Granet se montre l� beaucoup plus constructeur que d�corateur, ne serait-ce qu�en offrant � la brique un r�le d�terminant dans la mise en valeur des volumes, soulignant le creusement des balcons comme l�avanc�e des parties en saillie. On ne saurait r�ver contraste aussi singulier entre les deux fa�ades d�un m�me �difice, occasion de r�aliser une double figure de style, aux effets totalement dissemblables.

L�ensemble de cet immeuble offre tr�s fortement l�impression d�un travail purement exp�rimental, puisqu�il ne fut pas appel� � beaucoup d�avenir dans la carri�re de Granet : la guerre allait rapidement le conduire vers des voies beaucoup plus radicales, diam�tralement oppos�es � ce qui nous est ici montr�. Sans doute ces circonstances ext�rieures ont-elles suffi � conduire l�architecte vers un langage beaucoup plus conforme � ses go�ts naturels. Il n�en reste pas moins vrai que cette unique et tr�s brillante participation au monde de l�Art Nouveau constitue un passionnant pr�lude : le style des ann�es 1920 y est d�j� clairement annonc�, juxtapos� � des restes fortement pr�sents d�une esth�tique parfaitement �clectique, qu�on aurait volontiers retrouv� sur des immeubles des ann�es 1890... D�ailleurs, il suffit de regarder l��l�vation originelle, dat�e du mois de juillet 1912, pour se rendre compte que le projet initial ne s��vadait en rien de la banalit� tr�s ��cole des Beaux-Arts� qui restait encore la r�gle au cours des derni�res ann�es d�avant-guerre, au traditionalisme banal presque affligeant. L��volution s�est donc certainement produite au cours du chantier : le propri�taire a sans aucun doute consenti des sacrifices financiers en vue d�une d�coration plus riche, en accord avec le d�sir de l�architecte de rendre progressivement son projet plus original et plus novateur.
(1) Le fonds d'archives d'Andr� Granet a �t� fort heureusement conserv�. Il se trouve aujourd'hui � l'Institut fran�ais d'Architecture.