
Jusqu�au 13 avril se tient au mus�e d�Orsay une superbe exposition consacr�e au sculpteur Alexandre Charpentier (1856-1909). Elle sera ensuite reprise par le mus�e communal d�Ixelles, � Bruxelles, jusqu�� la fin du mois d�ao�t.
Quelques amis de �Paris 1900� ont pu visiter les salles pendant un jour de fermeture du mus�e, le 10 mars dernier, et nous ne nous plaindrons pas de n�avoir �t� que huit, tant cette exposition intime - o� il y a pourtant tant � voir ! - semble id�ale pour de tr�s petits groupes. Ce n�est pas le moindre m�rite d�un grand mus�e national que d�organiser une telle manifestation consacr�e � un artiste, certes important, mais encore bien mal connu du grand public. A c�t� de grands �v�nements m�diatiques, Orsay a toujours eu la volont� de r�aliser des expositions-d�couvertes, destin�es � un public averti ou simplement curieux. Et cela semble �tre sa politique depuis son ouverture, il y a vingt ans.

Charpentier, n� tr�s t�t - il avait onze ans de plus que Guimard -, eut le paradoxe d�adh�rer tr�s vite � l�Art Nouveau, dont l��mergence co�ncida avec sa collaboration avec le c�ramiste Muller. Il disparut donc avant le d�clin total et d�finitif du mouvement, ce qui lui �vita doute et remise en question, qui se concr�tisa d�ailleurs chez certains par un ass�chement total de l�inspiration.
La tentation des arts d�coratifs semble avoir �t� chez lui particuli�rement forte pour lui faire presque totalement abandonner la sculpture monumentale - celle que pr�f�rait les sculpteurs de son temps et qui, presque seule, pouvait offrir alors commandes et prestige. Il ne fut donc qu�un statuaire tr�s occasionnel. Et il fit bien, car ses rares incursions dans le �monumental� ont toutes disparu, en dehors des �Boulangers� (dont j�ai d�j� parl� ici m�me), mais qui, malgr� ses proportions imposantes, rel�ve bien plus du domaine de la c�ramique que de la sculpture proprement dite.
L�exposition montre parfaitement que, d�s le d�but de sa carri�re, l�artiste s�int�ressa aux pi�ces de petit format, aux sujets intimes et familiaux, avant de s�int�resser, progressivement et d�une fa�on de plus en plus �vidente, au mobilier et aux pi�ces de d�coration. Il exp�rimenta surtout des techniques tr�s int�ressantes, comme le gaufrage, forme tr�s originale de reproduction par estampage : il cr�a ainsi une forme de sculpture sur papier, parfois associ�e � la lithographie, dont les effets ne cessent pas de nous surprendre. Il participa aussi au renouveau de l��tain et s�int�ressa � la p�te de verre. L�exposition est donc un v�ritable enchantement, dans le sens o� on n�y voit pas que des pl�tres ou des bronzes, mat�riaux assez habituels des sculpteurs. Et on n�y rencontre d�ailleurs aucun marbre, signe de l�originalit� de cet artiste qui se d�tourna presque totalement d�une des mati�res alors les plus pris�es dans son domaine.

Si la veine �naturaliste� est l�un des th�mes principalement d�velopp�s dans les diff�rentes salles, notamment gr�ce aux �tonnants m�daillons du Th��tre-Libre, nous nous sommes �videmment beaucoup plus int�ress�s � �l�Art Nouveau�, qui constituait le deuxi�me terme du sous-titre de l�exposition, notamment � ses objets et � ses meubles.
Comme, par exemple, la surprenante plaque de gr�s publicitaire pour la maison Muller, dont le motif fut �galement d�clin� en affiche ou en couverture de catalogue pour la fa�encerie. Je la pr�sente ici d�autant plus volontiers qu�elle n�est pas reproduite dans le catalogue. Ou les deux encriers, variations sur le m�me motif de penseur. L�un fut r�alis� en collaboration avec Dalpayrat, vers 1899. Mais je lui ai pr�f�r� sa version ant�rieure, de 1895, que Charpentier r�alisa avec Delaherche. Sa plus grande simplicit� en fait un objet d�une immense po�sie.

Personnellement, j��tais tr�s impatient d�admirer en d�tail la pendule �La fuite de l�heure�, qu�il cr�a en collaboration avec Tony Selmersheim, l�un de ses amis du groupe de l�Art dans tout, et qui allait ensuite �tre le co-cr�ateur de tous les meubles de Charles Plumet. La r�ception de cet objet fut, � l��poque, assez contrast�e. Sans doute �tait-il trop ambitieux et compliqu�, malgr� une structure en bois d�une sobre �l�gance ? Peut-�tre aussi son groupe sculpt� n��tait-il pas suffisamment compr�hensible, son iconographie suscitant encore des d�bats parmi les sp�cialistes.

L�artiste �tait �galement musicien, jouant du violoncelle avec un certain talent. Ce go�t plus que prononc� le conduisit � cr�er un extraordinaire �meuble � quatuor�, accompagn� de ses deux pupitres � deux faces, chefs-d�oeuvre des collections du mus�e des Arts d�coratifs. Sur un b�ti d�une forme tr�s souple et d�licate, Charpentier s�est content� de fixer des plaques en bronze dor�, mais o� son inspiration musicale a atteint un de ses plus absolus sommets. J�en veux pour preuve l�admirable pl�tre reproduisant la figure de l�Alto, aux raccourcis audacieux et � la composition tr�s dynamique. Les ferrures du meuble, ainsi que le syst�me int�rieur de suspension des instruments, sont d�un Modern Style assez �chevel�, tr�s divertissant. Mais cette complication presque baroque appara�t assez exceptionnelle dans son travail, d�un calme g�n�ralement tr�s contr�l�.

On la retrouve pourtant sur les danseuses aux lourdes draperies du surprenant billard de la villa �La Sapini�re�, construite � Evian-les-Bains pour le baron Vitta. C�est la premi�re fois que plusieurs pi�ces de ce d�cor quittait leur lieu d�origine pour une exposition, notamment le porte-queues d�licieux, dont la gracieuse jeune femme en bronze dor� constitue probablement l�un des plus jolis morceaux de sculpture de Charpentier. L��uvre a d�ailleurs fait l�objet d�une seconde version, dans des proportions plus importantes.

La salle � manger de Champrosay, r�alis�e en 1901 pour Adrien B�nard (auquel Guimard d�t la commande des �dicules du M�tropolitain), est visible � Orsay depuis l�ouverture du mus�e. Mais l�exposition permet de red�couvrir, sous un nouveau jour, cet ensemble assez complet - il n�y manque que les chaises, visibles sur des photographies anciennes mais jamais retrouv�es depuis -, chef-d��uvre incontestable de Charpentier dans le domaine de la d�coration. Le sculpteur d�tourna la pr�sence encombrante d�une poutre centrale en la magnifiant, gr�ce � deux puissants piliers, li�s aux murs par des faisceaux arborescents. L�artiste montra une nouvelle fois l��l�gance de son imagination par des dessertes d�une rare d�licatesse et des panneaux v�g�taux d�une grande vari�t�. En collaboration avec le c�ramiste Alexandre Bigot, il composa une impressionnante fontaine d�corative, o� il cacha deux de ces portraits d�enfants qui ont souvent fait le charme de ses cr�ations.

Je ne saurais trop recommander la visite de cette exposition, qui d�gage une d�licieuse impression de calme, d�harmonie et de volupt� (pour ne pas pasticher un po�te bien connu). Son catalogue, principalement �crit par Emmanuelle H�ran et Marie-Madeleine Mass�, se lit d�une traite, et avec un bonheur gourmand : qu�il est agr�able, parfois, d�ouvrir un beau livre dont on ne conna�t pas, � l�avance, l�essentiel du contenu ! Il suffit juste d�avoir envie de se laisser surprendre...
On nous annonce une exposition de dessins de Guimard pour la fin de l�ann�e. Nous essaierons d�organiser une visite similaire � ce moment-l�. R�servez donc d�s maintenant vos lundis d�automne. Cela devrait �tre passionnant !