Apr�s Colmar, voici Amiens ! On imagine difficilement la pr�sence d�un b�timent Art Nouveau dans la capitale picarde, d�autant que celle-ci a �t�, comme on le sait, partiellement d�truite pendant la derni�re Guerre mondiale.On peut donc parler de v�ritable miracle si l�h�tel Bouctot-Vagniez est encore debout aujourd�hui. C�est le chef-d��uvre de l�architecte Louis Duthoit, dont l�agence �tait partag�e entre Amiens, Orl�ans et Paris.
Cette vaste demeure a �t� construite � la suite du mariage d�Andr� Bouctot et de Marie-Louise Vagniez (en 1906) et a �t� achev�e en 1911. Ses fa�ades rel�vent de l�art gothique, mais les impressionnantes grilles sur rue annoncent d�j� le style 1900 qui domine � l�int�rieur de l��difice, miraculeusement sauvegard�, m�me apr�s l�occupation des lieux, pendant vingt ans, par un Mus�um d�histoire naturelle !.A une �poque o� le Modern Style connaissait un d�clin �vident, ce ne fut certainement pas une petite bravade que d�y r�aliser une cr�ation de grande qualit� et d�un luxe tr�s ostentatoire, dans un genre d�j� largement pass� de mode.


L�aspect de forteresse gothique ne surprend pas vraiment : Duthoit �tait le fils d�un des principaux collaborateurs de Viollet-le-Duc, qui avait particip� � de nombreux chantiers du grand restaurateur, dont celui de la cath�drale d�Amiens. Le moyen �ge n�avait donc aucun secret dans la famille ! L�hommage au rationalisme est ici �vident, par l�affirmation tr�s claire des fonctions du b�timent : fen�tres d�cal�es pour l�escalier, marquise destin�e � marquer l�acc�s � la galerie, petit corps de b�timent en avanc�e pour la conciergerie. C�t� jardin, une plus grande sym�trie - dans un style tr�s �val de Loire� - signale les pi�ces de r�ception, au rez-de-chauss�e, et les chambres, au premier �tage. Le d�cor sculpt� reste assez sobre, m�me si on peut y remarquer, au passage, quelques cigognes dans leurs nids, ou des singes et des �cureuils fac�tieux. 
La majeure partie du rez-de-chauss�e est consacr�e � trois salons en enfilade, donnant sur une large galerie orn� de vitraux, assez sombre, aboutissant � un bel escalier desservant l��tage privatif de l�h�tel. Le d�part de cet escalier est agr�ment� de l�zards en bronze dor�, �mergeant de branches de pin et tourn�s vers les belles p�tes de verre, �uvres de la maison Daum - comme partout ailleurs dans l��difice -, qui tamisent la lumi�re des ampoules �lectriques. 
Le plus petit salon est aujourd�hui le bureau du directeur de la Chambre r�gionale de Commerce et d�Industrie de Picardie, aujourd�hui propri�taire de l�h�tel. Entre la chemin�e, les tentures murales et les stucs des plafonds, la d�coration florale est assez diversifi�e : on y reconna�t, entre autres, des roses, des �illets, du lierre, sans doute aussi du liseron. 
Plus homog�ne est le salon central, qui n�est s�par� du bureau que par des panneaux de vitraux d�un style d�j� presque Art D�co. Cette salle, vraiment princi�re, se d�veloppe autour d�une imposante chemin�e de marbre blanc, et son d�cor est consacr� � l�hortensia, visible jusqu�� la souche d�un lustre au dessin virtuose. Encore plus extraordinaire, sans doute, est la derni�re pi�ce de r�ception, la salle � manger, dont la chemin�e, en porphyre et en bronze, est couronn�e par un couple d�aigles se d�tachant sur un fond de mosa�que o� on peut voir des pins, dont les pommes, les aiguilles et les branches servent de base � la d�coration murale de la salle toute enti�re. L� aussi, le lustre central donne lieu � un grand morceau de virtuosit�, en particulier dans le prolongement des lignes du luminaire sur le plafond, qui donnent lieu � une composition purement d�corative d�un extraordinaire raffinement. 

L�h�tel Bouctot-Vagniez est �videmment une demeure tr�s exceptionnelle par la pr�servation de son d�cor, des meubles de la salle � manger, des vitraux, et jusqu�aux tentures des diff�rentes pi�ces, �l�ments particuli�rement fragiles car souvent remplac�s � chaque changement de mode. Sans doute avons-nous l� le dernier chef-d��uvre de l�Art Nouveau fran�ais.On saura donc reconnaissants � la Chambre de Commerce de veiller � la pr�servation de l�ensemble de la maison - qui n�a �t� class�e Monument historique qu�en 1994 -, et d�autoriser parfois la visite des salons du rez-de-chauss�e. Malheureusement, l'�troitesse de l'h�tel est �vidente et un grand b�timent annexe est en cours de construction. Celui-ci a l'inconv�nient d'�tre tr�s proche de l'�difice de Duthoit, dont on ne pourra bient�t plus qu'imaginer l'environnement d'origine.